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Full text of "Études critiques"

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1 


Études critiques 


Droits de tradoction et de reprodaclion réservés poar toas les pay«, 
y compris la Suède, la NorTÔf^ et. la Hollande. 


646-03. — Coolommiers. Imp. Paul BRODARD. — 9-03. 


JOSEPH BÉOIER 


Etudes critiques 


LE TKXTE DES « TRAGIQUES » D* AGRIPPA d'aUBIGNI^. 
— ÉTABLISSEMENT d'UN TEXTE CRITIQUE DE « l'eN- 
TRETIBN DE PASCAL AVEC M. DE tACI n. — LE « PARA- 
DOXE SUR LE COMéDIEN • EST-IL DE DIDEROT ? — UN 
FRAGMENT INCONNU D'aNDRÂ CHÉNIER. — CHATEAU- 
BRIAND EN AMÉRIQUE : VÉRITÉ ET FICTION. 


Librairie Armand Colin 

Paris, 5, rue de Mézières 

1903 

Tous droits réservés. 




A MON AMI 

BERNARD BOUVIER 

PROVEMBUn A l'oKITBBSITK DB OE5ÈTB 


ET 


A LA MEMOIRE DE 


JOSEPH TEXTE 


NOTRB AMI A TOUS DEUX 


J. B. 


AVANT-PROPOS 


Les études groupées en ce volume se res- 
semblent en ceci que chacune d'elles, posant 
un problème d'histoire littéraire, recourt, pour 
le résoudre, non aux opérations divinatoires du 
goût, mais aux ressources techniques de la phi- 
lologie. 

Ces études sont peu de chose, assurément. 
Pourtant, il serait injuste d'y voir des « curio- 
sités littéraires », de pesantes amusettes d'érudit. 
Elles valent, peut-être, si elles contribuent à 
répandre cette persuasion que, pour restituer 
les textes de nos grands écrivains, pour en déter- 
miner les sources, pour en assurer l'authenti- 
cité, il existe des méthodes précises, souples, 
efficaces : par exemple, il existe une méthode, 
déjà presque séculaire, qui fonde la restauration 
des textes sur le classement critique et sur l'em- 


O 


80745 


vin AVANT-PROPOS 

ploi raisonné de toute la tradition manuscrite 
et imprimée; tandis qu'on l'applique journelle- 
ment aux œuvres grecques, latines et médié- 
vales, c'est grand'pitié que tant d'œuvres de nos 
classiques, qui requièrent pourtant son manie- 
ment, demeurent abandonnées à l'empirisme 
des éditeurs , et à leur caprice ; et, sauf erreur, 
c'est ici que pour la première fois, en deux 
études sur d'Aubigné et sur Pascal, on aura fait 
servir à l'établissement de textes de la littéra- 
ture française moderne ce délicat et sûr outil de 
vérité. 

En outre, ces études, chétives par elles-mêmes 
et dans leur isolement, valent peut-être, comme 
significatives d'une certaine tendance, si on les 
rapproche de tant de travaux similaires, sus- 
cités principalement par cette jeune Société dC H is- 
toire lUléraire de la France^ qui s'efforce de 
« soumettre la critique littéraire à l'esprit scien- 
tifique ». Ceux-là qui suivent cette ligne ne pré- 
tendent pas réduire le critique au rôle du philo- 
logue. Ils savent que le critique digne de ce 
nom est un philosophe, un historien, un poète; 
qu'il est Sainte-Beuve; mais Sainte-Beuve n'est 
tout à fait grand, pensent-ils, que pour avoir eu 
par surcroît le goût de la recherche positive. 


AVANT-PROPOS IX 

Tamour du fait directement observé, patiemment 
contrôlé, le sentiment, l'instinct, le respect du 
travail philologique. Au sens où ils l'entendent, 
la philologie n'est pas le tout, ni la fin, ni le prin- 
cipal de la critique; elle n'en est pas non plus 
l'accessoire; elle en est — simplement — la con- 
dition. En effet, elle suppose moins l'apprentissage 
de certaines recettes et de certains procédés de 
recherche, qu'une discipline générale de travail, 
une habitude intellectuelle , un esprit : et c'est 
essentiellement la volonté d'observer avant d'ima- 
giner, d'observer avant de raisonner, d'observer 
avant de construire; c'est le parti pris de vérifier 
tout le vérifiablc, de chercher toujours plus de 
vérité, en se rappelant, comme le dit l'un de nos 
maîtres , « qu'il n^'y a pas de moindres vérités , 
de vérités indifférentes, ou de vérités négligea- 
bles » ; c'est le ressouvenir sans cesse présent de 
ce vieux proverbe, où quelque chose est enclos 
du génie concret et réaliste de la France, et qui 
assure qu'un muids rempli d'imaginations et 
d'hypothèses ne contient pas une poignée de 
savoir utile : 

N'a plein poing de savoir en plein mui de cuidier. 

Pour définir dignement cet esprit, il y faudrait 


X AVANT-PROPOS 

un long discours, et c'est un avant-propos très 
bref qui convient à ces petites études. Il suffira 
de placer à la première page de ce livre, en 
manière d'épigraphe, ces paroles de Renan ' : 
« Je ferais peu de cas du philosophe qui n'au- 
rait pas travaillé, au moins une fois dans sa vie, 
à éclaircir quelque point spécial de la science. 
Sans doute, les deux rôles peuvent se séparer, 
et ce partage même est souvent désirable; mais 
il faudrait au moins qu'un commerce intime 
s'établit entre ces fonctions diverses.... Il n'est 
pas d'étude, quelque mince que paraisse son 
objet, qui n'apporte son trait de lumière à la 
science du tout, à la vraie philosophie des réa- 
lités. Les résultats généraux qui, seuls, il faut 
l'avouer, ont de la valeur en eux-mêmes et sont 
la fin de la science, ne sont possibles que par 
le moyen de la connaissance, et de la connais- 
sance érudite, des détails. Bien plus, les résul- 
tats généraux qui ne s'appuient pas sur la 
connaissance des derniers détails sont nécessai- 
rement creux et factices, au lieu que les recher- 
ches particulières, même destituées de l'esprit 
philosophique, peuvent être du plus grand prix, 

1. L* Avenir de la science^ p. 135. 


AVANT-PROPOS XI 

quand elles sont exactes et conduites suivant une 
sévère méthode. L'esprit de la science est cette 
communauté intellectuelle qui rattache Tun à 
Tautre Térudit et le penseur, et confond dans une 
même fin leurs rôles divers. » 


Au Grand-Serre, jaillet 1903. 


* _ ••* 


LE TEXTE DES «TRAGIQUES» 


D'AGRIPPA D'AUBIGNE 


itrCDES CRItIQUESi 


LE TEXTE DES « TRAGIQUES » 
D'AGRIPPA D'AUBIGNÉ 


Pour constituer le texte des Tragiques, nous 
disposons de quatre sources. Ce sont, d'abord, 
deux éditions publiées du vivant d'Agrippa d'Au- 
bigné : 

1° Les Tragiques, donnez au public par le larcin 
de Promethee. Au Dezert, par L. B. D. D. (Le 
Bouc Du Dezert], (petit in-4% 1616). 

2° Les Tragiques, ci-devant donnez au public par 
le larcin de Promethee, et depuis avouez et enrichis 
par le sieur d'Aubigné (petit in-8*, sans lieu ni 
date). 

En outre, nous avons conservé deux manuscrits, 
qui ont été établis sous la direction d'Agrippa 
d'Aubigné par des secrétaires à ses gages, et qui 
tous deux portent des corrections de sa main : 

1** Le manuscrit Tronchin, qui fait partie de 
cette ample collection des papiers de d'Aubigné, 
que sa veuve et son fils léguèrent en 1633 à Théo- 
dore Tronchin, et que la famille Tronchin conserve 


4 ÉTUDES CRITIQUES 

au château de Bessinges, près de Genève. En tête 
de ce manuscrit, de la main de d'Aubigné, on lit 
cette note : Donné à Vimprimeur le 5 aoust. 

2*» Le manuscrit du British Muséum, fonds 
Harley, n° 1216, in-4®. Sur le premier feuillet, la 
veuve de d'Aubigné a écrit : « Feu M. Dobignié, 
peu de jours avant sa mort, me commanda de faire 
tenir ce livre à son très cher et honoré frère [Phi- 
lippe Burlamachi], lequel il a prié de le garder en 
tesmoignage de son affection ^ » 

Ce sont quatre états du texte des Tragiques, dont 
chacun a été, à son heure, plus ou moins expres- 
sément « avoué » par le poète. Mais, puisque des 
divergences profondes les distinguent, il s'agit de 
les classer chronologiquement, et de discerner 
ainsi la forme authentique, qui est la for4aie der- 
nière. 

Comme tout éditeur des Tragiques, passé ou 
futur, n'a pu ni ne pourra se proposer d'autre 
dessein que de publier le texte en l'état où 
l'auteur l'a finalement arrêté, ce problème doit 
avoir été. résolu dès longtemps, semble-t-il : car 
nous possédons trois éditions modernes des TVa- 
giques, dont les auteurs, Ludovic Lalanne (1837)*, 

1. Pour plus de détails sur ces éditions et ces manuscrits, 
voir la Notice Bibliographique donnée par M. A. Legouëz au 
tome V (i89i), pp. 195-212, des Œuvres complètes d'Agrippa 
d'Aubigné, publiées par Eug. Réaume et de Caussade, Paris, 
Lemerre (1873-1892). 

2. Paris, chez P. Jannet, in-16. 


LE TEXTE DES « TRAGIQUES » 5 

Charles Read (1872)*, Réaume et de Caussade 
(1877)' n'ont guère eu d'autre tâche que de le 
résoudre. 

Or, le premier, Ludovic Lalanne, a ignoré ou 
négligé les deux manuscrits, pour s'en tenir aux 
seules éditions : il a reproduit celle de 1616, quitle 
à Tamender à l'occasion en y introduisant des 
leçons empruntées à l'autre édition. Et, de tous les 
partis qu'il pouvait prendre, c'est le seul dont 
l'illogisme apparaisse d'emblée, avant toute cri- 
tique des variantes, à la seule lecture des titres de 
l'une et de l'autre édition, puisqu'il résulte de ces 
titres mêmes que l'édition de 1616 est l'édition 
princeps. 

Quant à Ch. Read d'une part, à Réaume et de 
Caussade d'autre part, ils se sont rencontrés pour 
faire un autre choix : d'accord pour rejeter le 
manuscrit de Londres, d'accord pour négliger les 
deux éditions originales, ils s'en tiennent au seul 
manuscrit Tronchin : çà et là, quand ce manuscrit 
est par trop rnauvais, ils empruntent une correc- 
tion à l'une ou à l'autre édition. 

Pourquoi cette préférence accordée au manus- 
crit Tronchin? Ce choix est le bon, peut-être : 
encore serait-on curieux d'en trouver quelque part 
la justification. Si vous la demandez à Réaume et 


1. Paris, librairie des Bibliophiles, in-8*. 

2. Paris, chez A. Lemerre, in-S**. 


6 ÉTUDES CRITIQUES 

de CauSvSade, nulle part ils n'ont jugé utile de la 
fournir : comme si nous devions nécessairement 
attribuer une sorte de précellence mystique à tout 
manuscrit sur tout imprimé. Si vous interrogez 
Charles Read, il vous répondra, aux seules pages xvi 
et XVIII de son Avant-Propos^ par quelques lignes 
étrangement obscures : à les bien méditer pour- 
tant, on croit comprendre que Charles Read a 
choisi comme base de son texte le manuscrit pour 
cette raison singulière que l'édition sans lieu ni 
date donne à l'ordinaire des leçons meilleures. 

Donc les éditions modernes des Tragiques ^ont 
fondées sur deux systèmes : le premier, d'entrée 
de jeu, apparaît illégitime, l'autre n'a jamais été 
justifié par ses auteurs, ni contrôlé par personne. 
La question vaut d'être traitée : ou faudra-t-il 
attendre qu'un nouvel éditeur, pour la quatrième 
fois, fasse subir à ce beau poème l'affront d'un 
nouveau traitement arbitraire? 

L'étude qui suit se fonde sur la critique des 
variantes que nous offrent, pour le premier livre 
des Tragiques {Misères)^ l'édition princeps(A), l'édi- 
tion sans lieu ni date (B), le manuscrit de Londres 
(L),le manuscrit Tronchin(T). Grâce à l'obligeance 
de M. Henri Tronchin, M. Edmond Flegenheimer 
a pu collationner pour nous le manuscrit de Bes- 
singes. Nous devons à l'amitié de M. Charles 
Bonnier un relevé des variantes qui différencient 
le manuscrit de Londres du manuscrit Tronchin. 


LE TEXTE DES « TRAGIQUES » 




Dès qu'on y regarde, on s'aperçoit qu'il ne s'agit 
pas, à vrai dire, de choisir entre quatre formes du 
texte, mais entre deux seulement : car on a vite 
fait d'éliminer le manuscrit de Londres et l'édition 
de 1616. 

Le manuscrit de Londres, d'abord. Sans jamais 
apporter une leçon nouvelle S il reproduit toutes les 
leçons propres au manuscrit Tronchin^, bonnes 
ou mauvaises. Puisque, reproduisant toutes les 
fautes de ce manuscrit', il ne s'en sépare jamais 
que pour en ajouter d'autres de son cru*, le 
manuscrit de Londres n'est qu'un dérivé du manus- 
crit Tronchin, et nous n'avons qu'à rejeter ce 
double inutile. 

Il convient aussi, sous peine de retomber dans 

1. On ne peut considérer comme telle la substitution de 
permet à promet au vers 246 : elle s'explique aisément par une 
faute, heureuse d'ailleurs, du copiste, ou, à la rigueur, par une 
timide correction. 

2. Exemples : v. 12 au lieu — v. 38 en connoistre — v. 82 
Eschevelee, affreuse — v. 102 donnoit — v. 108 Ayant dompté 
longtemps — v. 258 gaignee — v. 289 leurs demeures plus 
franches, etc. 

3. Exemples : v. 65 non ma commune pour ma non-commune 
— V. 143 Rend le sang non plus sang pour Rendent le sang 
non sang — v. 313 il prend réfection Des herbes, des cha- 
rongnes, des viandes non prestes pour Des herbes, de cha- 
rongne, etc. 

4. Exemples : v, 9 fit pour vid — v. 221 voix pour croix — 
V. 323 Fortune pour Font une, etc, 


8 ÉTUDES CRITIQUES 

Terreur de Ludovic Lalanne, d'éliminer Tédilion 
de 1616 : c'est Tédilion princeps, et la plus super- 
ficielle comparaison montre qu'à partir de ce pre- 
mier texte, d'Aubigné a profondément remanié son 
ouvrage : des additions nombreuses y ont été 
introduites, qui sont entrées dans l'édition sans 
lieu ni date et pareillement dans le manuscrit 
Tronchin, lequel se révèle ainsi comme postérieur 
à l'an 1616. 

Et c'est ainsi que nous restons en présence de 
deux textes seulement : le manuscrit Tronchin, 
l'édition sans lieu ni date. 


♦ * 


Quel est le rapport de cette édition à ce manus- 
crit? C'est là tout le problème. 

Ou bien ce manuscrit T représente un travail 
de revision antérieur à l'édition B : auquel cas, il 
perd toute valeur, et ne peut servir qu'à corriger 
les fautes d'impression de l'édition. 

Ou bien ce manuscrit T représente un travail de 
revision postérieur à l'édition B, donc un texte 
établi en vue d'une troisième édition : auquel cas, 
c'est ce manuscrit qu'il faut suivre, et l'édition B 
perd toute valeur; elle ne peut servir qu'à cor- 
riger les fautes de transcription du copisle. 

Ce sont bien là, semble-t-il, les deux termes 
nécessaires de Talternative, et pourtant on s'aper- 


LE TEXTE DES « TRAGIQUES » 9 

çoit à répreuve qu'il faut les rejeter Tun et l'autre. 

D'une part, en effet, il semble impossible d'ad- 
mettre rantériorité du manuscrit : car souvent 
l'édition B s'accorde avec A pour donner une 
leçon meilleure. 

D'autre part, il semble impossible d'admettre 
l'antériorité de l'édition : car souvent le manuscrit 
s'accorde avec A pour donner une leçon meil- 
leure. 

Ainsi — et c'est là que réside la singularité de 
ce petit problème, — il semble bien qu'il n'y ait 
que deux hypothèses rationnellement concevables, 
mais toutes deux sont démenties par les faits. Et 
l'on oscillerait sans fin entre Tune et l'autre, si 
la critiqne du passage que voici n'apportait la 
solution souhaitée. 


* 
* * 


On lit, aux v; 179-190, dans le manuscrit Tron- 
chin : 

La France donc encor est pareille au vaisseau 
Qui outragé des vents, des rochers et de Teau, 
Loge deux ennemis : l'un tient avec sa troupe 
La proue, et l'autre a pris sa retraite à la pouppe. 
De canons et de feux chacun met en esclats 
La moitié qui s'oppose, et font verser en bas 
L'un et l'autre enyvré des eaux et de l'envie 
Ensemble le navire et la charge et la vie : 
En cela le vainqueur ne demeurant plus fort 
Que de voir son haineux le premier à la mort 


10 ÉTUDES CRITIQUES 

Qu'il seconde, autochire, aussi tost de la sienne, 
Vainqueur y comme Ion peut vaincre à la Cadmeenne *. 

A la place de ce dernier vers, on lit en A : 

Vainqueur, mais hélas! c'est vaincre à la Cadmeenne, 

et en B : 

Vainqueur, comme Von peut c'est vaincre à la Cadmene. 

On comprend que le poète, mécontent de la 
coupe de son vers, ait remplacé la leçon primitive 
Vainqueur y mais hélas! c'est vaincr^e à la Cadmeenne, 
par la leçon du manuscrit Vainqueur, comme Von 
peut vaincre à la Cadmeenne ; mais comment a pu se 
produire le vers absurde de l'édition B? A le regar- 
der, on voit qu'il suppose les deux autres leçons, 
et qu'empruntant à T son premier hémistiche 
Vainqueur comme Von peut, à A le second c^est vaincre 
à la Cadmene, il est un hybride dérisoire de A et 
de T. 

Dès lors l'explication apparaît. Après la publica- 
tion de l'édition princeps en 1616, d'Aubigné a 
remanié son poème en vue d'une seconde édition; 
il ne Ta remanié qu'une fois, et ce travail de revi- 
sion est représenté pour nous par le manuscrit 
Tronchin. Ce travail achevé, et quand il s'est agi 
de réimprimer, il n'a pas voulu se dessaisir de son 

1. Allusion aux hommes nés des dents du dragon lue par 
Cadmus, qui s'entr'égorgèrent. Cf. IV, 203, Fers : 

L'insolence parmy les doux camps se pourmeino, 
Les faict vaincre vaincus tout à la Cadmeene. 


LE TEXTE DES « TRAGIQUES » il 

manuscrit : pour une raison quelconque et sans 
doute parce que les typographes composent plus 
correctement un texte déjà imprimé que de la 
« copie » manuscrite, il a préféré leur envoyer un 
exemplaire de Tédition princeps corrigé à la main : 
il y avait introduit dans les marges, en surcharge, 
ou sur des feuillets intercalés, les additions et 
les leçons nouvelles du manuscrit, sans s'interdire 
d'ailleurs, quand il le jugeait à propos, de les 
modifier ou de revenir à son texte primitif. 

Au v. 190 s'est produit l'accident heureux qui 
nous témoigne de ces faits : en transportant la 
correction comme Von peut à la marge de l'édition, 
d'Aubigné n'a barré par inadvertance que les mots 
mais hélas! Sa rature, arrêtée trop tôt, n'a pas 
atteint le mot c'est de l'ancienne leçon, et l'impri- 
meur l'a religieusement reproduit : de là le vers 
absurde de l'édition B. 


* 


Cet accident est le plus caractéristique : il n'est 
pas le seul, même à s'en tenir au livre des Misères. 
Voyez, par exemple, le v. 1216 : 

A : On void, sans qu'on s'estonne, 

La pantoufle crotter les fleurs de la couronne,' 
Dont, ainsi que Néron, ce Néron insensé * 
Escrit en sang ces mots que son âme a pensé. 

1. C'est le pape qui est ainsi désigné. 


42 ÉTUDES CRITIQUES 

T : Renchérit sur Vorgueil que Vautre avait pensé, 
B : Renchérit sur Les mots que l'âme avait pensé. 

La leçon de B, mélange des deux autres, s'explique 
par une correction insuffisante, mal interprétée 
par le typographe. 

De même, si Ton observe qu'aux vers 361-362, 
substance au singulier rime dans les deux éditions 
avec leurs consciences au pluriel, et que cette faute 
ne se trouve pas dans le manuscrit, il est aisé de 
se convaincre que les imprimeurs de l'édition B 
ont eu entre les mains, non pas un manuscrit, mais 
un exemplaire de l'édition A. 

On comprend désormais la note que d'Aubigné 
a écrite en tête du manuscrit Tronchin : Donné à 
F imprimeur le 5 aoust : elle était restée jusqu'ici 
inintelligible, car l'état du manuscrit ne permet 
pas de supposer qu'il ait jamais passé sur le marbre 
d'une imprimerie. D'Aubigné, en remettant à l'im- 
primeur son exemplaire corrigé, prend note, sur 
le manuscrit qui a servi à établir cet exemplaire 
définitif, de la date à laquelle il s'en est séparé. 


* 


Pour que notre hypothèse soit confirmée, il faut et 
il suffit que toutes les divergences entre le manus- 
crit et l'édition rentrent dans l'une de ces cinq 
catégories : 


LE TEXTE DES « TRAGIQUES » 13 

L On n'a affaire quà une faute d'impression de 
Védition, que le manuscrit corrige. 
Exemple, v. 304 : 

B : Vos sens sentent la faim et vos fronts les sueurs. 
AT : Vos seins. 

Ce cas se présente une dizaine de fois*. 
IL On n'a affaire qu'à une faute du copiste du 
manuscrit^ que Védiiion corrige. 
Exemple, v. 213 : 

T : Le père estrangle au lict le fils, et le cercueil 

Préparé pour le fils sollicite le père. 
AB : Préparé par le fils. 

Ce cas se présente au moins trente fois ^. 

IIL La divergence s'explique par une confusion ou 
une omission de d'Aubigné, lorsquHl a transporté sur 
son exemplaire de iôi 6 les corrections ou les addi- 
tions du manuscrit. 

Ce sont les accidents relevés ci-dessus : on peut 
en compter une dizaine ^. 

1. Aux vers 6, 42, 304, 383, 425, 552, 991, 1111. — Je renvoie, 
pour le relevé de ces variantes, à une petite édition du livre 
premier des Tragiques publiée en 1890 chez A. Colin par mes 
élèves MM. H. Bourgin, L. Foulet, A. Garnier, Cl.-E. Maitre, 
A. Vacher. Dans ceUe édition, le texte a été constitué par mes 
soins; le reste est leur ouvrage. 

2. Aux vers 03, 137, 143, 213, 270, 313, 322, 339, 377, 433, 
450. 490, 496, 514, 560, 605, 710, 729, 771, 779, 828, 846, 914% 
1040, 1081, 1104, 1145, 1229, 1238, 1282, 1321, 1343% 1374. 

3. Omission de certaines corrections heureuses du manus- 
crit : V. 108, 1318, 1320, peut-être 38, 1024, 1214. — Omission 
des V. 1163-4 : si Ton remarque qu'en B le v. 1162 est le der- 
nier au bas de la page, il se peut que Ton soit en présence d*un 
accident de mise en pages, imputable à l'imprimeur. 


14 ÉTUDES CRITIQUES 

IV. Au dernier moment^ d'Aubigné fait volontai- 
rement retour au texte primitif de i 6i6, parce qu'il 
juge la leçon du manuscrit ou moins honne^ ou trop 
insignifiante pour faire Vobjet d'une correction. 

Exemple, v. 875 ss. Le poète raille Catherine de 
Médicis, qui ne s'aperçoit pas que l'étranger, caché 
dans sa maison, la sape de l'intérieur, et la ruine : 

Elle ne Tentend pas, quand de mille posteaux 
Elle fait appuyer ses logis, ses chasteaux. 
Tu ne peux empescher par arc boutant ni fulcre 
Que Dieu de ta maison ne fasse ton sepulchre. 
Varchitecte mondain n'a rien qui tienne lieu 
Contre les coups du ciel et le doigt du grand Dieu, 
Il fallait contre toi et contre ta machine 
Appuyer et munir, ingratte Catherine, 
Cette haute maison, la maison de Valois... 

Les quatre vers imprimés en italique se lisent 
dans le manuscrit seulement. C'est qu'au moment 
de les transporter sur son exemplaire corrigé, le 
poète s'est aperçu qu'ils rompaient le mouvement 
primitivement combiné : 

Elle ne l'entend pas, quand de mille posteaux 
Elle fait appuyer ses logis, ses chasteaux. 
Il fallait contre toi et contre ta machine 
Appuyer.,,. 

et il a sacrifié cette gauche addition. 

Ces retours volontaires de l'auteur au texte 
primitif se constatent quarante fois environ *. ' 

1. Aux vers 12, 20, 32, 82, 102, 107, 132, 167, 289, 344, 346, 
364, 372, 374, 394, 477, 580, 598, 638, 650, 659 à 662, 686, 735, 


LE TEXTE DES « TRAGIQUES » 15 

V. Au dernier moment d'Aubigné introduit une 
leçon nouvelle. 
Exemple, v. 192 : 

AT : Vos fausses lois ont eu des faux et jeunes rois. 
B : Vos fausses lois ont fait,,. 

Ce cas se présente quatorze fois*. 

* 

Notre hypothèse serait contredite si une faute 
grave de l'édition princeps, corrigée dans le 
manuscrit, reparaissait dans Fédition B. Nous 
pourrions, il est vrai, interpréter de tels cas comme 
de simples oublis, et cette explication serait rece- 
vable, sous condition de n'être que très rarement 
invoquée. En fait, nous n'avons pas eu besoin d'y 
recourir, même une seule fois, et nos cent ou cent 
dix variantes se sont distribuées sans peine sous 
les cinq rubriques qu'admettait notre hypothèse. 

Au contraire, pour fonder cette hypothèse, et de 
façon définitive, il faudrait qu'une faute grave du 
manuscrit — un non-sens, une faute de français, 
— étrangère à l'édition princeps^ ait été introduite, 

784, 003, 914^ 1058, 1080, 1088, 1211, 1230, 1293, 1313, 1343% 
1344. Il est souvent malaisé de distinguer s'il y a retour volon- 
taire au texte primitif ou simple oubli dans le travail de colla- 
tion : mais il importe peu à notre thèse que ce départ soit 
strictement établi. 

1. Aux vers 68, 192, 223, 246, 306, 381, 513, 556, 585, 617, 
802, 1074, 1125, 1258. 


16 ÉTUDES CRITIQUES 

non par le copiste, mais par d'Aubigné lui-même, 
dans le manuscrit; et que celte faute, il Fait 
amendée dans l'édition B. C'est, croyons-nous, le 
cas de ce passage : 

France, puisque tu perds tes membres en la sorte, 

Appreste le suaire et te conte pour morte : 

Ton pouls foible, inégal, le trouble de ton œil 

Ne demande plus rien qu'un funeste cercueil. 

Que si tu vis encor, c'est la mourante vie 

Que le malade vit en extrême agonie, 

Lors que les sens sont morts, quand il est au rumeau, 

Et que d'un bout de plume on l'abeche avec l'eau. 

Que si tu peux encor dévorer la viandCy 

Ton chef mange tes bras, c'est une faim trop grande.... 

Ce vers de A : 

Que si tu peux encor dévorer la viande... 
est remplacé en T par : 

Si tu peux allouvi dévorer la viande... 
en B par : 

Si en louve tu peux dévorer la viande... 

Que s'esl-il passé ici ? Pour rendre son vers plus 
énergique, d'Aubigné a voulu y introduire ce beau 
mot allouvi, qui est un de ses mots favoris*, — et 
c'est la leçon du manuscrit. Au dernier moment, il 
s'est aperçu qn'allouvi au masculin faisait une 
faute de français, puisque son discours s'adresse à 
la France : c'est pourquoi il a corrigé Si en louve 

1. Voir allouvi dans le Glossaire de M. A* Legouëz. 


LE TEXTE DES n TRAGIQUES » 17 

tu peux, et cette correction, propre à l'édition B, 
prouve, de sûre façon, que cette édition représente 
rétat dernier du texte. 


* 


Il résulte de cette discussion que ce n'est pas le 
manuscrit Tronchin, mais bien l'édition sans lieu 
ni date qui devra être la base de toute édition 
future des Tragiques, et que le manuscrit ne pourra 
servir qu'à corriger les rares leçons classées sous 
les rubriques I (fautes de l'imprimeur) et III (dis- 
tractions de l'auteur) *. 

De cette discussion il résulte en outre (puis- 
que aussi bien la question de l'établissement du 
texte se pose à peu près tous les dix vers) que nous 
ne possédons pas encore une édition des Tragiques 
qui soit digne de foi. Les éditeurs modernes ont 
joué de malheur : somme toute (si nous négligeons, 
comme il convient, le manuscrit de Londres) ils 
n'avaient le choix qu'entre trois combinaisons élé- 
mentaires : suivre l'édition princeps, ou l'édition 

1. Par un travail indépendant du nôtre et dont les résultats 
n*ont été produits en public qu'après rachèvement du nôtre, 
M. L. Desrousseaux a mené la même enquête que nous (voir 
la note de quelques lignes insérée par lui dans le Bulletin de 
la Société des Humanistes français , 23 mai 1896). Nous ne 
connaissons pas ses moyens de preuve; ses conclusions du 
moins, que seules il a pi^bliées, concordent sensiblement avec 
celles que nous proposons, et cet accord est pour nous donner 
confiance en la validité de notre thèse. 

irUDES CRITIQUES. ^ 


18 ÉTUDES CRITIQUES 

sans lieu ni date, ou le manuscrit Tronchin. Ils ont 
choisi à l'aveuglette; mais, s'y étant repris à trois 
fois, ils pouvaient espérer tomber juste; leur male- 
chance a voulu qu'ils aient négligé précisément la 
seule solution qui fût vraie. Tout bien pesé, c'est 
plus moral ainsi. 


ÉTABLISSEMENT 

D'UN TEXTE CRITIQUE 

DE L'« ENTRETIEN DE PASCAL 

AVEC M. DE SACI » 


ÉTABLISSEMENT D'UN TEXTE CRITIQUE 
DE L'.ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACL 


En son livre précieux : Les Époques de la pensée 
de Pascal, M. G. Michaut disait récemment : « On 
aimerait savoir d'après quels principes est établi, 
dans les meilleures éditions de Pascal, le texte de 
son Entretien avec M, de Saci, Est-ce un choix 
arbitraire de variantes? Est-ce un mélange de plu- 
sieurs textes? L'établissement définitif d'un texte 
critique paraît désirable et tentant. Qui le fera '? » 
— Il est temps, en effet, semble-t-il, d'essayer. 

I 

Les sept textes conservés de l'« Entretien ». 

On trouvera chez tous les biographes ou éditeurs 
de Pascal l'histoire de YEfitretien : comment il se 
place en l'année 1655, comment il fiit recueilli, 

1. Paris, A. Fontemoing, 1902, p. 261. 


22 ÉTUDES CRITIQUES 

sans doute par Fontaine, secrétaire de M. de Saci; 
comment il est assuré que les propos attribués à 
Pascal ont été fixés par l'écriture de sa propre 
main : soit qu'il ait parlé sur des notes préparées à 
l'avance, soit qu'il ait rédigé après coup son dis- 
cours. Cet Entretien^ Fontaine l'inséra dans ses 
Mémoires jjour servir à l'histoire de Port-Royal, qui 
ne devaient être imprimés qu'en 1736, vingt-sept 
ans après la mort de leur auteur, soixante-quatorze 
ans après la mort de Pascal. Dans l'intervalle, et 
dès le XVII* siècle, YEntretien s'est-il répandu sous 
la forme de copies manuscrites dans le monde jan- 
séniste? Nous l'ignorons. Telle des copies du 
xviii'^ siècle qui nous sont parvenues provient-elle, 
comme plusieurs le croient, d'une autre source que 
les Mémoires de Fontaine? C'est une question que 
la présente étude pourra résoudre. 

Nous connaissons de notre texte cinq copies 
manuscrites et deux éditions anciennes, savoir : 

G. C'est la copie que M. A. Gazier a décrite et 
publiée dans la Revue d'histoire littéraire de la 
France^ 1895, p. 372 ss. Il estime qu'elle a été 
établie en 1720, au plus tard. Elle se distingue de 
toutes les autres en ce qu' « elle ne se donne pas 
pour extraite des Mémoires de Fontaine » ; elle 
réduit au minimum le rôle de M. de Saci : d'où la 
présomption, selon M. Gazier, que « Fontaine, 
secrétaire et ami de M. de Saci, ne se sera pas 
résigné à lui assigner un rôle aussi effacé », et donc 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 23 

que les paroles que lui prêtent les autres textes 
pourraient n'être que des interpolations tardives 
du pieux secrétaire. 

M. Cette lettre désignera une copie des Mémoires 
de Fontaine, en deux volumes conservés à la 
Bibliothèque Mazarine sous les numéros 2465 et 
2466 (ancien 2980). Ernest Havet en a tiré grand 
profit pour ses dernières éditions de notre texte. 
Une préface, inédite, croyons-nous, et signée 
f, E, M, R, A. Expr, donne la date du manuscrit : 
1730. Nous en extrayons ces lignes : « Ce fut à 
Melun que M. Fontaine composa cet ouvrage : il 
chercha, pour éviter la persécution, une retraite 
dans cette ville où il a passé les douze dernières 
années de sa vie dans une solitude aussi profonde 
que s'il eût été dans une prison... Ce précieux 
manuscrit, que M. Fontaine laissa en mourant à 
son hôte et à son hôtesse en reconnaissance des 
bons offices qu'il en avait reçus, fut communiqué 
à une dame religieuse de la ville qui, étant capable 
d'en juger par ses propres lumières et par sa solide 
piété, le trouva si beau et si intéressant qu'elle 
s'appliqua tout entière à le transcrire, aux dépens 
même de sa santé. Cette dame, qui m'est proche 
parente, et dont le Seigneur a couronné depuis peu 
les mérites par la mort des justes, a eu la bonté de 
me le confier, et m'a laissé tout le temps nécessaire 
pour le faire copier. La Providence a voulu qu'il 
se soit trouvé des personnes assez zélées pour me 


24 ÉTUDES CRITIQUES 

prêter le secours de leurs plumes S et j*ai mainte- 
nant la joie et la consolation de voir finir un 
ouvrage qui était commencé depuis plus de quinze 
mois. » 

J. C'est un second manuscrit, non daté, des 
Mémoires de Fontaine. Il appartient à M. A, Gazier. 
M. Gazier, dont Fextrême obligeance sert aussi 
bien que ses beaux travaux la gloire de Port-Royal 
et de Pascal, m'a fait l'honneur de me le confier. 
Il en avait jadis communiqué à Havet les princi- 
pales leçons. 

P. Il a paru en 1897, chez Ernest Leroux, une 
réimpression de l'édition des Pensées de Pascal jadis 
donnée par Prosper Faugère. Comme M. Brun- 
schvicg a bien voulu m'en avertir, Térudit qui a 
procuré cette édition posthume a décrit, aux 
pages 469 ss. du tome I, un manuscrit des Mémoires 
de Fontaine que possédait Faugère, et a imprimé 
V Entretien d'après ce manuscrit. 

B. Sainte-Beuve parle dans son Port-Royal 
(liv. III, chap. i) d'un manuscrit à lui appartenant 
des Mémoires de Fontaine ^. Or toute la collection 
d'imprimés et de manuscrits relatifs à Port-Royal 

1. La copie est, en effet, d'une dizaine de mains. 

2. Quand il cite VEntretien pourtant, c'est simplement d'après 
l'édition des Mémoires imprimée en 1736. Il y a bien çà et là 
des divergences entre le texte des extraits donnés par Sainte- 
Beuve et le texte de 1736 : mais ce sont de ces retouches 
pieuses que Sainte-Beuve aimait à faire en ses citations, selon 
un procédé constant chez lui, et dont il a fait quelque part la 
théorie, très recevable d'ailleurs. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 25 

ayant appartenu à Sainte-Beuve a été achetée par la 
Bibliothèque protestante de la rue des Saints-Pères. 
Le manuscrit des Mémoires de Fontaine auquel 
Sainte-Beuve a fait allusion s'y trouve conservé. 
C'est un fort volume de 600 pages, d'une très belle 
écriture, intitulé : Recueil de plusieurs vies très édi- 
fiantes faites par M. F... A la première page, sur un 
feuillet de garde, on lit ce nom : Bose Angélique 
Simon; à la dernière, cette note de la main de 
Sainte-Beuve : « Ce manuscrit ne s'étend que 
jusqu'à la portion des Mémoires (de Fontaine) 
imprimés en.... [?] du t. II, p. 260, 1. 9, et n'em- 
brasse par conséquent que les trois quarts environ 
de la totalité de ces Mémoires. Mais il renferme des 
différences de texte qui le rendent curieux et mon- 
trent quel a été le genre de corrections qu'y a 
apportées l'éditeur, M. Tronchai. Ces variantes, 
d'ordinaire peu importantes, prennent surtout de 
l'intérêt dans le récit de la conversation de Pascal 
avec M. de Sacy, p. 427-440. On y voit très au net 
combien le fond est bien de Pascal, mais combien 
la rédaction et la diction ont été retouchées. » 

D. En 1727, le P. Desmolets, bibliothécaire de 
l'Oratoire, donna, d'après les Afémoires de Fontaine 
encore inédits, l'édition princeps de VEnireiien 
dans sa Continuation des Mémoires de littérature et 
d'histoire (t. V, partie II). 

T. Enfin, en 1736, Tronchai, ancien ami de Fon- 
taine, procura la première édition de ses Mémoires. 


26 ÉTUDES CRITIQUES 


* 


Il s'agit d'établir les rapports de filiation de 
ces sept textes. Il apparaît d'abord qu'aucun d'eux 
n'est copié directement sur aucun des six autres. 
Pour alléger la discussion, nous épargnons au 
lecteur la démonstration facile de cette assertion, 
que chacun pourra vérifier au premier examen des 
variantes communiquées plus loin au pied du 
texte. Et nous nous attacherons tout de suite à 
montrer : 


II 


Que tous nos textes remontent a un même original, 

0, déjà fautif. 

Voici les principales observations qui peuvent 
l'établir. 

1® Ligne 228. [Montaigne demande] « si Vâme sait 
ce que c'est que matière, et si elle peut discerner »... 
quoi? On peut voir à l'appareil critique les cinq 
leçons offertes par les sept copistes ou éditeurs : 
toutes cinq sont absurdes; le texte ne pourra être 
atteint que par conjecture. 


* 


2® Ligne 488. [Ainsi ces deux états... conduisent 
nécessairement à l'un de ces deux vices d'orgueil 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 27 

OU de paresse où sont infailliblement tous les 
hommes avant la grâce, puisque, s'ils ne demeu- 
rent dans leurs désordres par lâcheté, ils en sor- 
tent par vanité], BMFJD : tant il est vrai ce que 
vous venez de me dire de saint Augustin et que je 
trouve d'une grande étendue; car en e/fel on leur 
rend hommage en bien des manières; — T : ainsi ils 
sont toujours esclaves des esprits de malice^ à qui^ 
comme le remarque saint Augustin^ on sacrifie en bien 
des manières; — G arrête la phrase après vanité. 

A qui, selon BMFJD, rend-on hommage en bien 
des manières? A quoi se rapporte ce leur 2 N'est-ce 
pas aux vicesl demande M. Ch. Adam. Il ne se 
rapporte à rien, dit plus justement Havet. En 
outre, quel est ce propos d'une grande étendue 
que vient de tenir M. de Saci? Dans ses allusions 
antérieures à saint Augustin, rien ne se réfère à 
notre passage. Ce sont des difficultés que T a 
bien senties : il s'en est tiré par un remaniement 
ingénieux * ; mais sa glose suppose évidemment le 
texte BMFJD. G a trouvé plus simple de supprimer 
toute la phrase. — Donc, en 0, il devait manquer 
quelque chose (qui peut-être n'a jamais été rédigé) 
des propos de M. de Saci; et au passage qui nous 
occupe il devait y avoir une lacune en 0, sans 
doute après étendue. En tout cas il semble assuré 
que toutes nos copies procèdent ici d'un même 
texte incomplet. 

1. Qui se réfère à la ligne 336 de notre texte. 


28 éTUI)ES CRITIQUES 


* 


S*» Ligne 495. [L'un (Épictète) connaissant le 
devoir de rhomme et ignorant son impuissance, 
se perd dans la présomption, et l'autre (Mon- 
taigne), connaissant l'impuissance et non le devoir, 
s'abat dans la lâcheté; d'où il semble que] MJB : 
puisque Vun est la vérité^ Vautre V erreur^ F : puisque 
l'un a la vérité, Vautre Verreur^ DG : puisque Vun 
conduit à la vérité^ Vautre à Verreur, T supprime 
[l'on formeroit en les alliant une morale parfaite.] 

Les trois textes transmis sont inintelligibles. 
Pour Pascal, aucune des deux doctrines n'est la 
vérité, et si l'une d'elles était la vérité, ou avait la 
vérité, ou y conduisait^ à quoi servirait de l'allier à 
l'autre, qui est l'erreur, ou a Terreur, ou y conduit? 
Havet, qui adopte la leçon MJB, la commente 
ainsi : « L'un est la vérité, Vautre Verreur signifie 
que l'un établit qu'il y a une vérité, et l'autre qu'il 
n'y a qu'erreur* ». Mais cette explication est gram- 
maticalement arbitraire, et si même on l'accepte, 
le sens n'y gagne rien ; car si le système de Mon- 
taigne établit qu'il n'y a qu'erreur, il établit, selon 
Pascal, une fausseté; il faut le rejeter et on n'au- 
rait que faire de l'allier au système d'Épictète. 

1. Guyau adopte la leçon DG et l'explique pareillement : 
« puisque Tun conduit à cette proposition : il y a une vérité, 
Fautre à cette proposition : il n'y a qu'erreur ». Cette explica- 
tion soulève les mêmes difficultés que celle de Havet. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 29 

M. Ch. Adam supprime tout le passage qu'il 
appelle « une glose maladroite ». Comment sait-il 
si c'est une glose? Que ce soit une glose ou non, le 
texte inacceptable appartenait à l'original commun 
de tous nos textes, et c'est pour l'instant tout ce 
qu'il importe d'établir. 


* 


Ces remarques (on pourrait y adjoindre le cas de 
la ligne 237) concourent à montrer que nos sept 
textes procèdent d'un texte unique déjà fautif : 
d'où il suit que l'on aura toujours le droit de pro- 
poser des conjectures pour restaurer le texte de 
VEntretien, môme aux endroits où toute la tradi- 
tion est concordante. Rien n'empêche d'ailleurs 
que cette source unique fût l'original des Mémoires 
de Fontaine, « ce précieux manuscrit que M. Fon- 
taine laissa en mourant à son hôte et à son hôtesse ». 
Il y a dans VEnlretien des marques manifestes de 
rédaction incomplète (cf. notamment ligne 357 et 
ligne 376), qui remontent sans doute à l'autographe 
même de Pascal. De plus, nous ignorons si Fon- 
taine avait préparé son manuscrit pour l'impres- 
sion : un manuscrit d'auteur n'est pas nécessaire- 
ment autographe, ni nécessairement correct. 


30 ÉTUDES CRITIQUES 

III 

Que les textes D, G forment une même famille. 

Voici les passages où Tédition du P. Desmolets 
(D) et le manuscrit publié par M. Gazier (G) appa- 
raissent unis par la communauté de Terreur. 

1° Ligne 264. [Il est impossible de définir le mot 
être^ puisqu'il faudrait] « se servir cFabord de ce 
mot-là même, DG : en disant : Cest être ; — M : en 
disant : C est; — FJB : en disant : Cest, etc.; — 
T : en disant : c^est telle ou telle chose, » 

Il est constant que DG disent une sottise*. On 
entrevoit comment elle a pu se produire. don- 
nait : Cesty etc., leçon maintenue en FJB, réduite 
à Cest par M, développée en Cest telle ou telle chose 
par T. Mais le modèle commun de DG, voyant cet 
etc., l'a lu être. 


* 


2° Ligne 279. DG : [Montaigne examine... la géo- 
métrie] « dont il montre Vincertitude dans les axiomes 

1. Cf. ce passage de V Esprit géométrique : c J'en sais qui 
ont défini la lumière de cette sorte : la lumière est un mou- 
vement luminaire des corps lumineux... On ne peut entre- 
prendre de définir Vêtre sans tomber dans cette absurdité : car 
pour définir VétrCy il faudrait dire c^est, et c'est ainsi employer 
le mot défini dans sa définition. » — Qui dirait : (^est être 
tomberait une seconde fois, mais à plaisir cette seconde fois, 
dans « cette absurdité ». 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 31 

et dans les termes qu'elle ne définit point, comme de 
centre, de mouvement, etc. » 

Mais la géométrie définit aisément le centre^ qui 
est, comme chacun sait, le point également distant 
de tous les points d'une circonférence ou dune 
sphère. Un géomètre comme Pascal n'aurait pu 
s'y tromper. Il n'a pu parler ici que de notions 
premières : la leçon étendue, donnée par les autres 
textes à la place de centre, est la bonne, et DG sont 
associés par cette bévue commune. 


* 


3° Ligne 340. M. de Saci parle, selon DG, de 
« ces personnes qu'on appelle docteurs^ plongés dans 
Vivresse, mais qui ont le cœur vide de la vérité, » 

Les mots de la science, donnés par TMFJB après 
ivresse, sont nécessaires. 


* 


4® Ligne 380. [ « Je ne puis voir sans joie dans 
Montaigne...] cette révolte si sanglante de Vhomme 
contre Vhomme, qui, de la société avec Dieu, où il 
s'élevait par les maximes de sa faible [sotte M) raison, 
le précipite dans la nature des bêtes. » 

C'est là le texte excellent de TMFJB. A quoi 
s'opposent la leçon mauvaise de D : où il s'élevait 
par les maximes, se précipite, et celle de G : où il 
s'élevait par les maximes des faibles, il le précipite 


32 ÉTUDES CRITIQUES 

dans la nature des bêtes par celles des prétendus 
esprits forts. 

Je m'étonne que M. L. Brunschvicg, dont le 
commentaire de Pascal est d'une si merveilleuse et 
si constante sagacité, trouve la leçon de G « inté- 
ressante ». 

Serait-il digne de Pascal d'opposer les stoïciens 
« esprits faibles » aux sceptiques « esprits forts » ? 
Cette antithèse qui force les mots ne ressemble- 
t-elle pas à « ces fausses fenêtres que Ton fait pour 
la symétrie »? Il y a apparence que G et D remon- 
tent à un même manuscrit, qui avait fautivement 
transcrit la leçon TMJFB : par quelque accident le 
mot raison en avait disparu; faible était resté, sans 
doute écrit en surcharge, dans un contexte devenu 
inintelligible : D a négligé faible; G s'est ingénié, 
par une glose arbitraire, à lui rendre quelque ifeens. 




5** Ligne 536 : « S'ils (les stoïciens) se plaisent à 
voir l'infirmité de la nature, leur idée n'égale plus 
celle de la véritable faiblesse du péché (TMFJB) — 
leurs idées n'égalent plus celles..,, » (DG). 

Pascal emploie ici idée au sens primitif et bien 
connu d'image. « La représentation que les stoï- 
ciens se font de l'infirmité de la nature n'égale plus 
la représentation qu'on doit se faire de la véritable 
faiblesse du péché. » Le singulier s'impose. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 33 




Si Ton néglige cette dernière faute comme peu 
probante (car deux copistes étrangers Tun à l'autre 
peuvent aisément substituer un pluriel à un singu- 
lier), il reste du moins quatre fautes communes à 
D et à G, qui les groupent fortement en une 
famille que nous appellerons v. 

Passons à Texamen des cinq autres textes. 
Peut-on déterminer les rapports qu'ils soutiennent 
entre eux ? 


IV 


Que les cinq autres textes, F, J, T, B, M for- 
ment UNE SECONDE FAMILLE, A L'iNTÉRIEUR DE LAQUELLE 
ILS SE DISTRIBUENT EN SOUS-FAMlLLES. 

a. Intime parenté de F, J, T. 

Il apparaît d'abord que F, J et T forment un 
groupe étroit : 

1® Ligne 91. DMGB (en négligeant des variantes 
qui ne nous intéressent pas pour l'instant) don- 
nent : « Souvenez-vous que vous,... jouez le person- 
nage d'une comédiey tel qu'il plaît au maître de vous 
le donner. S'il vous le donne courte jouez-le court; 
sHl voits le donne long^ jouez-le long ; s'il veut que 
vous contrefaisiez le gueux, vous le devez faire avec 

ÉTUDES CRITIQUES. - 3 


34 ÉTUDES CRITIQUES 

toute la naïveté qui vous sera possible ; ainsi du reste. 
C'est votre fait de jouer le personnage qui vous est 
donné; mais de le choisir ^ c'est le fait d'un autre, » 

C'est nécessairement le texte original, car c'est 
une simple citation d'Épictète, d'après Dom Goulu ', 
qui traduit ainsi : « Souvenez-vous que vous 
jouez ici le personnage d'une comédie, tel qu'il 
plaît au maître le vous donner. S'il vous le donne 
court, jouez-le court; si long, long; s'il veut que 
vous contrefassiez le gueux, vous le devez faire 
avec toute la naïveté qu'il vous sera possible. C'est 
votre fait de jouer bien le personnage qui vous est 
donné ; mais de le choisir , c'est le fait d'un 
autre'. » 

Or T réduit ainsi ce passage : tel qu'il plaît au 
maître de vous le donner. Soyez sur le théâtre autant 
de temps qu'il lui plaît : paraissez-y riche ou pauvre 
selon qu'il l'a ordonné. C'est votre fait,,, y etc. 

Comment s'explique cette leçon? C'est F et J 
qui nous en rendront compte. On lit dans ces deux 
manuscrits cette phrase dérisoire : tel qu'il plaît au 


1. Je dois à M. Fortunat Strowski cette indication que Pascal 
lisait Épictète non pas, comme je Tai dit ailleurs, dans la 
traduction de G. du Vair, mais dans celle de Dom Goulu (Les 
Propos d'Épictète,., translatés du grec en français par Fr. J. 
D. S. F. Paris, 1609). Dom Goulu a d'ailleurs exploité G. du 
Vair. 

2. Pour le dire en passant, s'il n'était pas acquis déjà que 
les leçons isolées de G n'ont pas d'authenticité, on verrait 
que la longue variante oiTerte ici par ce manuscrit, ne se 
trouvant pas chez dom Goulu, n'est qu'un texte remanié. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 35 

maître de vous le donner long^ jouez long (ces deux 
derniers mots manquent en J); s'il veut que vous 
contrefaisiez le gueux ^ vous le devez faire avec toute 
la naïveté qui vous sera possible; ainsi du reste. C'est 
votre fait,,., etc. 

T n'a dû disposer que de ce texte désespéré. Il a 
tâché de lui rendre un sens. Pieusement, et non 
sans adresse, il a interprété les mots long, gueux; 
long lui a suggéré la première de ses deux phrases 
[soyez sur le théâtre autant de temps qu'il lui plaît), 
gueux la seconde (paraissez-y riche ou pauvre, selon 
quil Va ordonné). 


* 


2° Ligne 199. « Il lui est entièrement égal de Vem- 
porter ou non dans la dispute, » disent DMGB. 

Mais T : « /Z lui est également bon de.., » Pour- 
quoi cette variante? Pourquoi un copiste aurait-il 
songé à remplacer entièrement égal par également 
bon, ou inversement? Consultons F et J : « il lui 
est également égal de.,, », disent ces deux manus- 
crits. C'est cette bourde que T a voulu écarter. 


* 


3° Ligne 214. « Les hommes, dépouillés volontaire-' 
ment de toute révélation et abandonnés à leurs lumières 
naturelles, tout fait mis à part.,. » disent F, J et T. 
— Corrigez avec les autres textes : toute foi. 


36 ÉTUDES CRITIQUES 




4° Ligne 444. On pourra lire à l'appareil critique 
tout un long développement, isolé en T. « Déve- 
loppement intéressant », dit M. Brunschvicg, qui 
le recueille précieusement en note. Il Test sans 
doute, mais pour qui est curieux de la langue phi- 
losophique de Tronchai, non de Pascal. C'est Tron- 
chai qui Ta composé, non pour son plaisir, mais 
pour réparer un texte inintelligible, et F et J sont 
ici inintelligibles. 


* 


5° Ligne 504. [Montaigne et Épictète] « ne peuvent 
s'unir à cause de leurs oppositions », disent DMGB. 
Mais FJT : « à cause de leurs opinions » . 

Il serait fastidieux d'analyser ainsi jusqu'au bout 
toutes les fautes communes à F, J et T : elles sont 
trop. Celles que nous avons relevées suffisent sura- 
bondamment à prouver que J forme avec T et avec F 
un groupe qui sera désigné par la lettre z*. 

1 . Dans rintérieur de ce groupe, JF forment un sous-groupe, w 
(voir les variantes aux lignes 89, 193, 200, 209, 215, 245, 309, 
397, 529.) 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 37 




b. Parenté non moins étroite du groupe z = 

FJT AVEC LE MANUSCRIT B. 

Ce manuscrit z, source commune de F, de T et 
de J, est à son tour associé au manuscrit B par 
plusieurs bévues communes. 

En voici le relevé : 

1° Ligne 85. [« De quoi vous mettez-vous en 
peine par qui celui qui vous Ta prêté] DMG : vous 
le redemande^ JTB : vient (F va) le redemander ». 

Il semble d'abord que les deux leçons s'équi- 
valent; mais, si Ton observe que c'est ici une cita- 
lion d'Épitecte, et que Pascal connaissait le Manuel 
par la traduction de Dom Goulu, il convient de se 
reporter à cette traduction. On y lit : « De quoi 
vous souciez-vous par qui celui qui vous l'a prêtée 
[votre terre] vou$ la redemande ». C'est donc la 
version vous le redemande qui se révèle comme 
primitive. 


* 


2** Ligne 154 : « Cette ignorance qui s'ignore et 
qu^il [Montaigne) appelle sa maîtresse forme » (M DG). 

B, J et F s'accordent à dire : et qu'il appelle sa 
maîtresse femme. En présence de cette leçon risible, 
T, impuissant à trouver un texte acceptable, sup- 
prime simplement l'incidente. 


38 ÉTUDES CRITIQUES 


♦ ♦ 


3° Ligne 468. « Je mn prêt , » dit Pascal à M. de 
Saci, « à renoncer toutes les lumières qui ne vien- 
dront pas de vous^ en quoi f aurai V avantage ou 
d* avoir rencontré la vérité par bonheur^ ou de la rece- 
voir de vous avec assurance, » Ainsi s'exprime-t-il 
en D et en M (G manque). 

Mais B, J et F donnent pareillement ou de la rece- 
voir de lui avec assurance^ leçon fautive, qui induit 
T à remanier toute la phrase, en interprétant lui 
par Dieu. 


* 


4® Ligne 540. « Ils se trouvent unis^ eux qui ne 
pouvaient s'allier dans un degré intimement infé- 
rieur (J), dans un degré intimement intérieur (B). » 

Cette tare commune associe encore JB. F et T 
ont ici la bonne leçon [infiniment inférieur)^ qu'il 
n'était pas difficile de retrouver. 


Il résulte de ces quatre observations que le 
manuscrit B forme avec z (= FJT) une famille que 
nous appellerons y. 

Mais cette nouvelle famille y est à son tour for- 
tement apparentée au manuscrit M, et c'est ce qu'il 
nous reste à montrer. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE S AGI 39 




c. Parenté du groupe y (=TFJB) avec le manus- 
crit M. 

Relevons les passages qui nous semblent devoir 
entraîner ce groupement : 

1*^ Ligne 188. DG : « Les difficultés croissent 
à mesure quon les pèse ». 

MFJB : « Les difficultés croissent à mesure qu'on 
espère ». 

T : « Les difficultés croissent à mesure qu'on 
espère les ôter ». 

Il suffit de disposer ainsi ces variantes pour 
qu'apparaisse en pleine clarté la répartition pri- 
mordiale de tous nos textes en deux familles : la 
leçon primitive était à mesure quon les pèse (con- 
servée en t?=DG). Un copiste x l'a lue fautive* 
ment espère. Espère s'impose désormais à tous les 
textes dérivés de cet x: à MJB, qui le transcrivent 
passivement, à T, qui le glose avec adresse*. 




2* Ligne 432. DG : « // rejette bien loin cette 
vertu stoique..,. La sienne est naïve, familière. » 

MJTB : « Sa (F : La) science est naïve », faute 
certaine. 

1. Celte glose les ôter se lit aussi en F, mais en surcharge 
et d'une autre main. 


40 ÉTUDES CRITIQUES 




3** Ligne 464. D * : « Vous venez de me faire voir 
le peu d'utilité que les chrétiens peuvent retirer de 
ces lectures. » 

MFJB : « .... le peu d'utilité que les chrétiens 
peuvent faire de ces lectures, » 

T :«.... ie peu de besoin que les chrétiens ont de ces 
lectures, » 

Comme précédemment, la leçon primitive est 
conservée par D. Elle s'altère en un manuscrit a?, 
d'où elle passe à M, F, J, B. Ces quatre manus- 
crits la gardent telle quelle. T la restaure de son 
mieux, mais sans retrouver le texte vrai. 

4® Ligne 477. « La source des erreurs de ces deux 
sectes est de n'avoir pas su que Vétat de Vhomme à 
présent diffère de celui de sa création.,, [Montaigne"]^ 
éprouvant la misère présente et ignorant la première 
dignité^ traite la nature comme nécessairement 

infirme .» 

Telle est la leçon de DG. — MFJ donnent 
« éprouvant la misère présente et ignorant sa première 
dignité, — T : « sa misère présente,,, sa première 
dignité, » (B manque.) 

C'est une troisième manifestation du même 
phénomène : ici encore, DG nous offrent la leçon 

1. G manque pour ce passage. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 41 

originale, MFJ une leçon fautive, T une leçon 
réparée à partir de la leçon fautive *. 


Que T A PARFOIS exploité D. 

Rien n'est plus assuré que la situation tout infé- 
rieure et dépendante de T dans la famille x. Can- 
tonné dans cette famille, on le voit pourtant se 
séparer d'elle en plusieurs lieux pour reproduire 
les leçons, tantôt bonnes, tantôt mauvaises, de D, 
texte de Tautre famille. 

T s'accorde contre x avec D pour donner : 

Ligne 51 : se rencontrait, au lieu de le rencon- 
trait. 

Ligne 187 : cette multitude de lois, au lieu de 
cette multitude. 

Ligne 228 : corps (cf. la note au bas du texte de 
V Entretien). 

Ligne 239 : et qui peut décider, au lieu de et qui 
peuvent décider. 

Ligne 443 : grands défenseurs au lieu d'illustres 

défenseurs. 

1. En critique rigoureuse, on pourrait nous dénier le droit 
de nous servir de ce passage pour notre classement. Car la 
série peut aussi bien être inverse : T donnerait la leçon pri- 
mitive, MFJ la leçon erronée, DG la leçon corrigée. Mais 
Tanalogie des deux cas précédents, où la série ne peut être 
retournée, contraint à accepter Tinterpré talion ci-dessus pro- 
posée. 


42 ÉTUDES CRITIQUES 

Ligne 507 : chassant tout ce qui est faux au lieu 
de sachant ^ 

Ligne 561 : la proie des démons au lieu de l'objet 
des démons. 

Comment expliquer ces concordances? Que T 
ait spontanément corrigé ces fautes grossières se 
rencontrait, et qui peut décider, rien de plus admis- 
sible et, de fait, elles ont pareillement disparu de F. 
Mais il est plus difficile de croire qu'il ait retrouvé 
de lui-même chassant, et vraiment inconcevable, s'il 
n'a pas connu D, qu'il concorde avec D pour les 
leçons erronées grands, proie. 

L'explication est ici, nous semble- t-il : D n'est 
autre, comme on sait, que le P. Desmolets, premier 
éditeur de ï Entretien en 1728; T est Tronchai, qui, 
huit ans plus tard, en 1736, a publié les Mémoires 
de Fontaine. Il faut admettre que Tronchai a connu 
la publication du P. Desmolets, qu'il a confronté 
sur épreuves son texte à celui de l'édition anté- 
rieure, et qu'il a pris à celle-ci quelques leçons. 
Cette hypothèse, vraisemblable en soi, est indé- 
montrable; ce qui lui confère de la force, c'est 
qu'il semble impossible d'en imaginer une autre 
quelconque. 

Nous admettrons donc une influence partielle de 
D sur T. 


1. Selon notre classement des mss., la faute sachant était 
déjà en G. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE S AGI 


43 


i^ * 


Nous voilà au terme de ce classement. Nous 
pouvons Texprimer par cette figure. 



VI 

Contre-épreuve. 

Nous pouvons nous être trompé. Pour confirmer 
notre classement ou l'infirmer, nous avons la 
ressource efficace d'une contre-épreuve. Nous 
avons cru devoir nous arrêter à la combinaison 
M-B-JFT contre DG. Mais une trentaine d'autres 
étaient théoriquement possibles. Si notre classe- 
ment est faux, il est certain que, lorsque nous en 
viendrons à disposer les variantes au bas du texte 


44 ÉTUDES CRITIQUES 

de VEntretierij plusieurs de ces groupements se 
formeront. S'il est exact, au contraire, il est 
remarquable que seuls les groupements prévus par 
notre hypothèse se produiront en fait. Jamais, par 
exemple, un groupe MD ne pourra se former contre 
un groupe BFJTG, ni pour donner la bonne leçon, 
car BFJTG auraient alors une faute en commun 
et formeraient une famille, ni pour en donner une 
mauvaise, car MD auraient alors une faute en 
commun et formeraient une famille. 

Il y a vingt-sept combinaisons, théoriquement 
possil^les, mais proscrites par notre hypothèse : 
treize groupements binaires, MG, MD, MT, MF, 
MJ, MB, BD, BG, JG, JD, TG, FD, FG, dont aucun 
ne doit se former, môme pour donner la bonne 
leçon, contre le groupement correspondant des 
cinq autres textes ; quatorze groupements ternaires, 
BDG, JDG, FDG, BJD, BJG, BFD, BFG, MBD, 
MBG, MTG, MJG, MJD, MFD, MFG, dont aucun 
ne doit se former, même pour donner la bonne leçon, 
contre le groupement quaternaire correspondant. 

Or il est loisible à chacun de constater à l'appa- 
reil critique que la majeure partie de ces groupes, 
illégitimes si notre hypothèse vaut, ne se produi- 
sent jamais. Et il nous reste à montrer qu'aux cas 
où les autres semblent se produire, ou bien ce n'est 
qu'une fausse apparence, ou bien leur formation 
s'explique par la rencontre toute fortuite de deux 
copistes étrangers l'un à l'autre. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SAGI 45 


* 


Écartons d'abord quatre passages, auxquels 
convient une même explication autorisée par notre 
classement. 

Ligne 58 : « S'il voyait M. Hamouy il V entretenait 
de la médecine ; s'il voyait le chirurgien du lieu^ il le 
questionnait sur la médecine », disent DM; BFJT : 
« sur la chirurgie », G manque. 

Nous savons qu'O était fautif : il est donc permis 
de supposer que la bourde était en O; elle s'est 
reproduite de manuscrit en manuscrit dans Tune et 
l'autre famille, jusqu'au jour où un copiste, celui 
d'y, l'a aperçue et amendée : d'où BFJT. 

Ligne 214. La faute toutes fois mises à part était 
en O; DM l'ont passivement transcrite; FJT l'ont 
aggravée : tout fait mis à part; G et B l'ont corrigée 
indépendamment l'un de l'autre : toute foi. 

De même à la ligne 146. La faute « ce doute 
remporte soi-même » est en MFJDB contre TG : 
s'emporte. Supposons-la en 0. N'était-elle pas 
assez facile à corriger pour que deux reviseurs 
aient pu le faire, chacun de son côté? Si on l'admet, 
la même explication vaudra pour la ligne 243 
(intérieurement^ BDJG contre MT). 


46 ÉTUDES CRITIQUES 


¥ ¥ 


Le passage que voici * ne fait guère plus de diffi- 
culté : 

Ligne 231. [Montaigne demande] « si Vâme sait ce 
que c'est que matière,.., comment elle peut raisonner y 
si elle est matérielle; et comment peut-elle être unie à 
un corps particulier^ si elle est spirituelle? quand a- 
t-elle commencé d'être? avec le corps, ou devant ? si elle 
finit avec lui, ou non,». » (FBDM); J manque. 

Cette saute brusque du style indirect au style 
direct a disparu de TG : comment elle peut être 
unie... Mais en T elle reparaît avec la phrase sui- 
vante {Quand a-t-elle...?); seul G remanie jusqu'au 
bout {quand elle a). G a donc obéi à un instinct de 
grammairien puriste et remanié volontairement. T 

1. Faut-il discuter les rencontres dont voici le relevé? Il se 
forme ces groupes anormaux : TG : les devoirs (contre le 
devoir), l. 112; — TG sont donc (contre donc sont), l. 127; — 
DMB il voudrait (contre il vaudrait), L 179; — DM toute 
flottante et chancelante (contre toute fl. et toute ch.), 1. 205 ; 
DM et y pénètre {contre il pénètre), 1. 221 ; — GM ces mouve- 
ments (contre ses m.), 1. 405 ; — JD de deux natures (contre 
des deuxn.), 1. 520; FD il s'entretenait contre il Vent., 1. 57; 
— VG le moyen contre les moyens, 1. 118; — FDG proposition 
contre supposition, 1. 148. — En tous ces cas, il s'agit d'une 
lettre prise pour une autre, ou d'une lettre ajoutée, ou d'un 
mot omis, ou d'un mot transposé^ sans que jamais le sens se 
trouve sensiblement modifié. On est en présence de ces menus 
accidents que peuvent subir des copistes étrangers les uns aux 
autres. — A la ligne 549, le cas est un peu différent : QuoiquHl 
voyait bien, disent FJMB. 11 est concevable que deux reviseurs, 
T et D, opérant tous deux aux alentours de 1730, aient écarté 
indépendamment l'un de l'autre un trait de syntaxe relégué 
dans l'archaïsme depuis un demi-siècle. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE 8ACI 47 

a subi inconsciemment la suggestion de la ligne 

précédente où il lisait déjà les mots « comment elle 

peut raisonner ». La coïncidence partielle de T et 
de G s'explique donc, ici et là, par des causes 

diverses : elle n'est qu'apparente. 


* * 


Considérons le cas de la ligne 587. FJDB : 

r 

(( Epictèie peut être très nuisible à ceux qui ne sont 
pas persuadés de la corruption de la plus parfaite 
justice qui n'est pas de la foi, » 

C'est une leçon excellente (cf. le vers de Marot : 
Je suis de Dieu par son fils Jésus-Christ). Mais on 
conçoit qu'elle ait semblé étrange à deux reviseurs, 
d'ailleurs indépendants l'un de l'autre, T et M, qui 
en ont donné l'équivalent le plus courant : qui ne 
vient pa^ de la foi. 


» ♦ 


Nous n'avons pas observé d'autres difficultés 
que celles que nous venons de discuter. 11 semble 
donc que la contre-épreuve confirme notre classe- 
ment. 

VII 

RÉSULTATS ET CONCLUSION. 

On le voit, les conditions critiques de notre texte 
ne sont pas des plus favorables : d'abord, nous 
n'atteignons qu'un archétype fautif, sans doute 
parce que ni Pascal ni Fontaine n'avaient entière- 


48 ÉTUDES CRITIQUES 

ment arrêté leur rédaction; en outre, ce manuscrit 
primitif lui-même, nous ne le restaurerons pas 
toujours en toute assurance, puisque nos six textes 
se répartissent en deux familles seulement, et qu'il 
y aura incertitude aussi souvent que l'une s'oppo- 
sera à l'autre. En fait, le dommage est minime : 
cette opposition d'à? à u ne se manifeste qu'en une 
vingtaine de passages, et, pour une dizaine an 
moins, les raisons de préférer x k v ou u à a?, sont 
évidentes. Hormis une dizaine de leçons, nous 
avons donc l'assurance de restituer l'archétype : 
nous ne serons plus tentés d'attribuer à Pascal tel 
des « embellissements » deTronchai; inversement, 
nous avons retrouvé les titres d'authenticité des 
passages où M. de Saci apparaît si finement en son 
rôle de « Socrate chrétien » : le manuscrit publié 
par M. Gazier les a supprimés vainement; nous 
savons maintenant que, ce manuscrit n'étant qu'un 
dérivé des Mémoires de Fontaine, et rien qu'un 
membre d'une famille connue par ailleurs, ses 
remaniements isolés sont dépourvus d'autorité. 
Nous n'aurons plus qu'à appliquer docilement les 
règles que nous impose notre classement des 
manuscrits pour que spontanément le texte original 
s'établisse : le seul balancement des divers groupes 
de manuscrits doit restaurer partout la bonne 
leçon, tandis que les mauvaises s'élimineront d'elles- 
mêmes, comme des scories désormais inutiles. 
Le texte obtenu par ces procédés diffère-t-il sen- 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 49 

siblement de celui de Havet? Non certes. Après 
avoir erré d'une tradition à Fautre et donné des 
éditions variées de V Entretien^ Havet, guidé par un 
instinct juste, avait fini par s'arrêter à la version 
du P. Desmolets qu'il combinait, pour les passages 
évidemment corrompus, avec le manuscrit de la 
bibliothèque Mazarine. Comme il se vérifie que ces 
deux textes D et M sont les représentants les meil- 
leurs de l'une et de l'aiilre famille, Havet a donc fixé 
à l'ordinaire le texte vrai. Après lui Guyau, puis 
M. Ch. Adam (de qui M. Brunschvicga reproduit 
l'édition) ont poussé plus avant ce travail éclectique 
et retrouvé en quelques lieux, plus heureusement 
que Havet, la bonne leçon. Comparaison faite, le 
texte que nous proposons ne diffère qu'en 78 lieux 
de la dernière édition de Havet, qu'en 92 lieux de 
l'édition de M. Ch. Adam, et le plus souvent il ne 
s'agit que de variantes menues et de pure diction. 

Etait-ce la peine? dira-t-on, et si par empirisme 
et par voie de tâtonnements MM. Havet et Ch. 
Adam sont parvenus à restaurer un texte presque 
conforme au texte critique, à quoi bon ce déploie- 
ment de philologie? — Cet effort vaudrait, ne 
fût-ce que pour attester à chacun le goût, la jus- 
tesse d'intuition et de discernement montrés en 
l'occurrence par Havet et par M. Ch. Adam. 

Mais, quand bien même notre texte serait d'un 
bout à l'autre identique au leur, il en différerait 
essentiellement par ce caractère , qui est son 

BTUDE8 CRITIQUES. 4 


50 ÉTUDES CRITIQUES 

propre : si notre classement des manuscrits est le 
vrai, notre texte est le vrai; si notre classement 
des manuscrits est faux, notre texte porte avec lui 
de quoi manifester au premier venant sa fragilité. 
Jusqu'ici les pascalisants les plus autorisés étaient 
en droit de se demander, comme faisait M. G. Mi- 
ehaut : « Que nous offre-t-on à lire, sous le nom 
de Pascal? N'est-ce pas tantôt du Desmolels et 
tantôtdu Havet,ou du Tronchai, ou du Ch. Adam? » 
S'ils doutent de notre texte, s'ils sont tentés de 
reprendre au capui mortuum des variantes telle 
leçon par nous rejetée, il ne dépend plus de leur 
arbitraire de l'introduire isolée dans le texte de 
Pascal : le sort de cette leçon est lié au sort de 
toutes les autres. Est-elle authentique, il faut que 
d'autres le soient aussi, il faut que notre classe- 
ment soit chimérique : ils auront vite fait d'en 
reconnaître le vice et de le bouleverser; ce n'est 
plus une leçon qui agrée à leur fantaisie qu'ils 
auront repêchée au fatras des variantes, c'est une 
autre construction qu'ils auront dressée, c'est le 
texte tout entier qui sera fondé sur des bases nou- 
velles. Si, au contraire, notre classement résiste 
aux critiques ultérieures — et le nombre des com- 
binaisons pratiquemment possibles n'excède pas 
deux ou trois, — le texte obtenu sera véritablement 
le texte ne varietur, entendez qu'il ne pourra varier 
que dans les limites déterminées par la critique et 
sous les conditions prévues et précisées par elle. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE S AGI ^1 


Entretien de Pascal avec M. de Saci sur 
Epictète et Montaigne. 

M. Pascal vint aussi en ce temps-là demeurer à Port- 
Royal des Champs. Je ne m'arrête point à dire qui était 
cet homme, que non seulement toute la France, mais 
toute l'Europe a admiré. Son esprit toujours vif, tou- 
5 jours agissant, était d'une étendue, d'une élévation, 
d'une fermeté, d'une pénétration et d'une netteté au 
delà de ce qu'on peut croire. II n'y avait point d'homme 
hahile dans les mathématiques qui ne lui cédât : témoin 
l'histoire de la roulette fameuse, qui était alors l'entre- 
10 tien de tous les savants. On sait qu'il semblait animer 
le cuivre et donner de l'esprit à l'airain. Il faisait que de 
petites roues sans raison, où étaient sur chacune les dix 
premiers chiffres, rendaient raison aux personnes rai- 
sonnables, et il faisait en quelque sorte parler les ma- 
is chines muettes, pour résoudre en jouant les diflicultés 
des nombres qui arrêtaient les plus savants : ce qui lui 
coûta tant d'application et d'effort d'esprit que, pour 
monter cette machine au point où tout le monde l'ad- 

NovLs conservons le titre adopté par les éditeurs modernes, 
D et G ont eu seuls à trouver un titre à /'Entretien. D Vinti- 
tule : Entretien de M. Pascal et de M. de Sac>^ sur la lecture 
d'Épictète et de Montaigne. G Jugement d'Épictète et de 
Montaigne par M. Pascal. — i Ce début n'a été transcrit des 
Mémoires de Fontaine ni par D, qui commence seulement à la 
ligne 20 de notre texte, ni par G, qui commence seulement à 
la ligne 63. — 2 M pas à dire... mais que toute — F quel était 
• — 6 M sûreté au lieu de fermeté — au-delà qu'on — 7 MB de 
personne habile — Lignes 40-20, Nous rétablissons ces quelques 
lignes que les éditeurs modernes ont coutume de passer, — 
10 FT savants. Il savait animer — 11 MB et qu'il faisait — 
16 FJT les savants — 17 FT efforts 


52 ÉTUDES CRITIQUES 

mirait, et que j'ai vue de mes yeux, il en eut lui-même 

20 la tête démontée pendant plus de trois ans. Cet homme 
admirable, enfin étant touché de Dieu, soumit cet 
esprit si élevé au doux joug de Jésus-Christ, et cç cœur 
si noble et si grand embrassa avec humilité la pénitence. 
Il vint à Paris se jeter entre les bras de M. Singlin, 

25 résolu de faire tout ce qu'il lui ordonnerait. 

M. Singlin crut, en voyant ce grand génie, qu'il ferait 
bien de l'envoyer à Port-Royal des Champs, où M. Ar- 
nauld lui prêterait le collet en ce qui regarde les autres 
sciences, et où M. de Saci lui apprendrait à les mépriser. 

30 II vint donc demeurer à Port-Royal. M. de Saci ne put 
se dispenser de le voir par honnêteté, surtout en ayant 
été prié par M. Singlin; mais les lumières saintes qu'il 
trouvait dans l'Écriture et dans les Pères lui firent 
espérer qu'il ne serait point ébloui de tout le brillant de 

35 M. Pascal, qui charmait néanmoins et qui enlevait tout 
le monde. 

Il trouvait en effet tout ce qu'il disait fort juste. Il 
avouait avec plaisir la force de son esprit et de ses dis- 
cours. Mais il n'y avait rien de nouveau : tout ce que 

40 M. Pascal lui disait de grand, il l'avait vu avant lui dans 
saint Augustin, et, faisant justice à tout le monde, il 
disait : « M. Pascal est extrêmement estimable en ce 
que, n'ayant point lu les Pères de l'Église, il avait de 
lui-même, par la pénétration de son esprit, trouvé les 

45 mêmes vérités qu'ils avaient trouvées. Il les trouve sur- 
prenantes, disait-il, parce qu'il ne les a vues en aucun 

19 T vu — 20 F presque démontée, FJT plus de manque, — 
21 TD étant enfin — 27 M des Champs tnanque. — 28 D regardait 
les hautes sciences — 30 J ne put pas — 31 T par honnêteté 
manque. — 33 D le second dans manque, — 34 M pas ébloui par 
— 35 FT et enlevait — 38 T de son esprit et manque. — 39 
Les sept mots mais... nouveau manquent en D ; T il n'y appre- 
nait — 43 T il a — 46 T disait- il manque^ F à aucun 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 53 

endroit; mais pour nous, nous sommes accoutumés à 
les voir de tous côtés dans nos livres. » Ainsi, ce sage 
ecclésiastique trouvant que les anciens n'avaient pas 

50 moins de lumière que les nouveaux, il s'y tenait, et 
estimait beaucoup M. Pascal de ce qu'il se rencontrait 
en toutes choses avec saint Augustin. 

La conduite ordinaire de M. de Saci, en entretenant 
les gens, était de proportionner ses entretiens à ceux à 

55 qui il parlait. S'il voyait, par exemple, M. Champagne, 
il parlait avec lui de la peinture. S'il voyait M. Hamon, 
il l'entretenait de la médecine. S'il voyait le chirurgien 
du lieu, il le questionnait sur la chirurgie. Ceux qui cul- 
tivaient la vigne, ou les arbres, ou les grains, lui disaient 

60 tout ce qu'il y fallait observer. Tout lui servait pour 
passer aussitôt à Dieu, et pour y faire passer les autres. 
Il crut donc devoir mettre M. Pascal sur son fonds, et 
lui parler des lectures de philosophie dont il s'occupait 
le plus. Il le mit sur ce sujet aux premiers entretiens 

65 qu'ils eurent ensemble. M. Pascal lui dit que ses livres 
les plus ordinaires avaient été Épictète et Montaigne, et 
il lui fit de grands éloges de ces deux esprits. M. de Saci, 
qui avait toujours cru devoir peu lire ces auteurs, pria 
M. Pascal de lui en parler à fond. 


48 M de tout côté 51 MJ le rencontrait — 53 T ordinaire 
manque^ T en conversant avec, FJ en entreprenant les g. — 
54 J les entretiens — 57 FD il s'entretenoit — 58 DM question- 
nait sur la médecine, FJT les arbres ou la vigne — 60 FJT y 
manque — 61 T et y faire p. — 62 FJTB sur son fort — 65 F 
ses deux livres — Toute la mise en scène de V Entretien est 
réduite en G à ceci : M. de S. mit un jour M. P. sur la lecture 
des philosophes, et M. P. fit rouler toute la conversation sur 
les deux philosophes qui l'avaient le plus occupé et dont la 
lecture l'avait frappé, qui étaient Épictète et Montaigne. Il en 
fit à M. de S. les plus grands éloges. Celui-ci, qui avait tou- 
jours cru devoir peu lire ces auteurs, pria M. P. de lui en 
parler à fond. 


54 ÉTUDES CRITIQUES 

70 « Épictète, lui dit-il, est un des philosophes du monde 
qui ait mieux connu les devoirs de l'homme. Il veut, 
avant toutes choses, qu'il regarde Dieu comme son 
principal objet; qu'il soit persuadé qu'il gouverne tout 
avec justice; qu'il se soumette à lui de bon cœur, et 

lb qu'il le suive volontairement en tout, comme ne faisant 
rien qu'avec une très grande sagesse : qu'ainsi cette 
disposition arrêtera toutes les plaintes et tous les mur- 
mures, et préparera son esprit à souffrir paisiblement 
tous les événements les plus fâcheux. Ne dites jamais, 

60 dit-il : « J'ai perdu cela »; dites plutôt : « Je l'ai rendu. 
Mon fils est mort, je l'ai rendu. Ma femme est morte, je 
l'ai rendue. » Ainsi des biens et de tout le reste. « Mais 
celui qui me l'ôte est un méchant homme, » dites-vous. 
De quoi vous mettez-vous en peine par qui celui qui 

85 vous l'a prêté vous le redemande? Pendant qu'il vous en 
permet l'usage, ayez-en soin comme d'un bien qui 
appartient à autrui, comme un homme qui fait voyage 
se regarde dans une hôtellerie. Vous ne devez pas, dit-il, 
désirer que ces choses qui se font se fassent comme 

90 vous le voulez; mais vous devez vouloir qu'elles se 
fassent comme elles se font. Souvenez-vous, dit-il ail- 
leurs, que vous êtes ici comme un acteur, et que vous 
jouez le personnage d'une comédie, tel qu'il plaît au 
maître de vous le donner. S'il vous le donne court, 

95 jouez-le court; s'il vous le donne long, jouez-le long; s'il 
veut que vous contrefassiez le gueux, vous le devez faire 

70 FJT un des hommes, MB qui a — 73 FJT qu'il fait tout 
— 76 G très manque^ — 78 FJT préparera son cœur, FJT pai- 
siblement manque. — 79 DG tous manque, — 81 G est-elle 
morte — 82 G Tôte, dites-vous, est — 83 F va le redemander, 
BJT vient le redemander; J en surcharge vous le fait rede- 
mander. Toutes les surcharges de J sont d'une seconde main; 
pareillement en M et en F. — 88 B Vous ne deviez — 89 FT 
les choses — 90 J vous voulez — 9.1 FJT ailleurs manque. — 
93 T votre personnage dans une — 96 JG contrefaisiez, G vous 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI $5 

avec toute la naïveté qui vous sera possible; ainsi du 
reste. C'est votre fait de jouer bien le personnage qui 
vous est donné; mais de le choisir, c'est le fait d'un 

100 autre. Ayez tous les jours devant les yeux la mort et les 

maux qui semblent les plus insupportables ; e t j amais vous 

ne penserez rien de bas, et ne désirerez rien avec excès. 

« Il montre aussi en mille manières ce que doit faire 

l'homme. Il veut qu'il soit humble, qu'il cache ses 

105 bonnes résolutions, surtout dans les commencements, 
et qu'il les accomplisse en secret : rien ne les ruine 
davantage que de les produire. Il ne se lasse point, de 
répéter que toute l'étude et le désir de l'homme doit 
être de reconnaître la volonté de Dieu et de la suivre. 

110 « Voilà, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, les 
lumières de ce grand esprit qui a si bien connu les 
devoirs de l'homme. J'ose dire qu'il mériterait d'être 
adoré, s'il avait connu son impuissance, puisqu'il fallait 
être Dieu pour apprendre l'un et l'autre aux hommes. 

115 Aussi, comme il était terre et cendre, après avoir si bien 
compris ce qu'on doit, voici comment il se perd dans la 
présomption de ce qu'on peut. Il dit que Dieu a donné 
à l'homme les moyens de s'acquitter de toutes ses obli- 

devez le faire avec toute la naïveté possible. En un mot vous 
devez entrer dans le génie de votre caractère et ainsi du 
reste. — 07 F donner long, jouez long. S*il veut que vous 
contrefaisiez le gueux, vous le devez faire isic)^ J donner 
long, s'il veut que vous contrefaisiez le gueux, vous le devez 
faire, T donner. Soyez sur le théâtre autant de temps qu'il lui 
platt; paraissez-y riche ou pauvre selon qu'il Ta ordonné. 
C'est votre f. — 98 F qu'il vous — 99 G choisir, c'est l'af- 
faire de l'auteur de la pièce. — 100 G la mort, la disette et tous 
les m. — 102 G vous ne désirerez, B et ne désirez rien — 105 
M le commencement, G surtout dans les c. manque, — 109 G 
la suivre pas à pas à mesure qu'elle se manifeste. — 112 MJTB 
le devoir — 116 T ce qu'on doit faire — 117 FJT ce que l'on 
peut, G 11 dit qui des dieux ad. — 118 T à tout homme, 
FG le moyen 


56 ÉTUDES CRITIQUES 

gâtions; que ces moyens sont en notre puissance; qu'il 

120 faut chercher la félicité par les choses qui sont en notre 
pouvoir, puisque Dieu nous les a données à cette fin ; 
qu'il faut voir ce qu'il y a en nous de libre; que les 
biens, la vie, l'estime ne sont pas en notre puissance, et 
ne mènent donc pas à Dieu; mais que l'esprit ne peut 

125 être forcé de croire ce qu'il sait être faux, ni la volonté 
d'aimer ce qu'elle sait qui la rend malheureuse : que 
ces deux puissances donc sont libres, et que c'est par 
elles que nous pouvons nous rendre parfaits ; que 
l'homme peut par ces puissances parfaitement connaître 

130 Dieu, l'aimer, lui obéir, lui plaire, se guérir de tous ses 
vices, acquérir toutes les vertus, se rendre saint ainsi et 
compagnon de Dieu. Ces principes d'une superbe diabo- 
lique le conduisent à d'autres erreurs, comme : que 
l'âme est une portion de la substance divine; que la 

135 douleur et la mort ne sont pas des maux; qu'on peut se 
tuer quand on est si persécuté qu'on doit croire que 
Dieu nous appelle, et d'autres encore. 

« Pour Montaigne, dont vous voulez aussi, monsieur, 
que je vous parle, étant né dans un État chrétien, il 

140 fait profession de la religion catholique, et en cela il 

119 T ces m. sont toujours — 120 T qu'il ne faut ch. la fél. 
que par les choses qui s. toujours en — 123 B que les biens 
manque, — 124 T donc manque. — 127 TG sont donc libres, M 
donc en surcharge après puissances, T libres pleinement et 
que par elles seules nous— • 129 M par ses p. — 130 M et Taimer 

— 131 D saint et ainsi c, J saint et c, G saint enfin et 
par là c. — 132 G. d'une superbe diabolique manque. — 
135 D la douleur et les maux ne, M pas deux maux, G que 
Ton peut — 136 D tellement persécuté, T qu'on peut croire 

— 137 D Dieu appelle, encore manque, FTJ nous appelle, etc., 
G que l'on peut se tuer quand on est si persécuté, et que 
Ton doit regarder la persécution comme l'ordre de Dieu qui 
vous appelle. 11 a donné encore dans d'autres erreurs que 
d'autres avant lui avaient professées. — 138 FJT aussi manque. 

— 140 G catholique. Je ne veux pas démêler l'inconséquence 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 57 

n'a rien de particulier. Mais comme il a voulu chercher 
quelle morale la raison devrait dicter sans la lumière de 
la foi, il a pris ses principes dans cette supposition ; et 
ainsi en considérant l'homme destitué de toute révéla- 

145 tion, il discourt en cette sorte. Il met toutes choses dans 
un doute universel et si général, que ce doute s'emporte 
soi-même, c'est-à-dire s'il doute, et doutant même de 
cette dernière supposition, son incertitude roule sur 
elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos; s'op- 

150 posant également à ceux qui assurent que tout est 
incertain et à ceux qui assurent que tout ne l'est pas, 
parce qu'il ne veut rien assurer. C'est dans ce doute 
qui doute de soi et dans cette ignorance qui s'ignore, et 
qu'il appelle sa maîtresse forme, qu'est l'essence de son 

155 opinion, qu'il n'a pu exprimer par aucun terme positif. 
Car, s'il dit qu'il doute, il se trahit, en assurant au 
moins qu'il doute; ce qui étant formellement contre son 
intention, il n'a pu s'expliquer que par interrogation ; 
de sorte que, ne voulant pas dire « Je ne sais w, il dit 

160 « Que sais-je? » dont il fait sa devise, en la mettant sous 

qui se trouve dans ses principes et dans sa conduite par rap- 
port à un autre principe. En cela il n'a rien ; J catholique ; il 
dit que sa raison devrait dicter sans la lumière de la foi [^/c, 
en surcharge et en cela... particulier; mais comme il a 
voulu ch. quelque m.] — 141 FJ chercher quelque morale, 
il dit que la raison, T chercher une morale fondée sur la 
raison, sans les lumières, M chercher quelque morale que 
la — 144 FJ tout destitué — 146 DMFJB l'emporte, T s'em- 
porte soi-même et que Thomme doutant (c'est-à-dire s'il doute 
manque); JMB et d'autant même {corrigé dans les trois mss. 
par surcharge). — 148 FDG dernière proposition — 150 G 
supposant également — 151 FJT qui disent que t. est — 153 
F doute qu'il doute, M ce doute qui de soi ; qui a été biffé, 
— 153 F qu'il ignore — 154 T et qu'il appelle sa maîtresse 
forme manque, FJB sa maîtresse femme, G que consiste l'es- 
sence — 156 J il trahit — 160 T de quoi il f., T sous les bas- 
sins d'une balance lesquels 


58 ÉTUDES CRITIQUES 

des balances qui, pesant les contradictoires, se trouvent 
dans un parfait équilibre : c'est-à-dire qu'il est pur 
pyrrhonien. Sur ce principe roulent tous ses discours et 
tous ses Essais ; et c'est la seule chose qu'il prétend bien 

165 établir, quoiqu'il ne fasse pas toujours remarquer son 
intention. Il y détruit insensiblement tout ce qui passe 
pour le plus certain parmi les hommes, non pas pour 
établir le contraire avec une certitude de laquelle seule 
il est ennemi, mais pour faire voir seulement que, les 

170 apparences étant égales de part et d'autre, on ne sait 
où asseoir sa créance. 

€ Dans cet esprit il se moque de toutes les assurances ; 
par exemple, il combat ceux qui ont pensé établir dans 
la France un grand remède contre les procès par la 

175 multitude et par la prétendue justesse des lois : comme 
si l'on pouvait couper les racines des doutes d'où 
naissent les procès, et qu'il y eût des digues qui pussent 
arrêter le torrent de l'incertitude et captiver les conjec- 
tures! C'est là que, quand il dit qu'il vaudrait autant 

180 soumettre sa cause au premier passant qu'à des juges 
armés de ce nombre d'ordonnances, il ne prétend pas 
qu'on doive changer l'ordre de l'État, il n'a pas tant 
d'ambition ; ni que son avis soit meilleur, il n'en croit 
aucun de bon. C'est seulement pour prouver la vanité 

185 des opinions les plus reçues; montrant que l'exclusion 
de toutes lois diminuerait plutôt le nombre des différends 
que cette multitude qui ne sert qu'à l'augmenter, parce 
que les difficultés croissent à mesure qu'on les pèse; 

ICI F la contradictoire, M contradictions — 164 D prétende 
— 106 G intention, et il y détruit — 167 J et non pas — 175 
M multitude et prétendue, G et la prétendue — 176 G omet 
si. — 177 B qui puissent a. — 179 BDM qu'il voudrait — 
iSO G la cause — 182 G doit changer — 183 G ni manque, 
G le meilleur — 186 G toute loi — 187 TD multitude de 
lois, JT les obscurités croissent — 188 F à mesure que Ton 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE S AGI 59 

que les obscurités se multiplient par les commentaires; 

190 et que le plus sûr moyen pour entendre le sens d'un 
discours est de ne le pas examiner et de le prendre sur 
la première apparence : si peu qu'on l'observe, toute la 
clarté se dissipe. Aussi il juge à l'aventure de toutes les 
actions des hommes et des points d'histoire, tantôt d'une 

105 manière, tantôt d'une autre, suivant librement sa pre- 
mière vue, et sans contraindre sa pensée sous les règles 
de la raison, qui n'a que de fausses mesures : ravi de 
montrer par son exemple les contrariétés d'un même 
esprit. Dans ce génie tout libre, il lui est entièrement 

200 égal de l'emporter ou non dans la dispute, ayant tou- 
jours, par l'un ou l'autre exemple, un moyen de faire 
voir la faiblesse des opinions ; étant posté * avec tant 
d'avantage dans ce doute universel, qu'il s'y fortifie 
également par son triomphe et par sa défaite. 

205 « C'est dans cette assiette, toute flottante et chance- 
lante qu'elle est, qu'il combat avec une fermeté invincible 
les hérétiques de son temps, sur ce qu'ils s'assuraient 

espère, que les obscurités ; en surcharge au-dessus cf espère on 
lit les ôter, T à mesure que Ton espère les ôter, MBJ à mesure 
qu'on espère, que les obscurités ; En J, au-dessus d'espère biffé j 
un réviseur a mis éclaire; G que Ton les pèse, T ces obscurités 

— 189 D le commentaire — 192 FT sa clarté — 193 DG des 
actions — 199 B ravis dans ce génie tout libre, il lui est (sic) 
— 199 T il lui est également bon, J également égal, F égale- 
ment égal (égal cotTigé en bon par un reviseut^) — 200 T de 
s'emporter, FJT dans les disputes — 201 DG l'un et l'autre, J 
par l'un ou par — 202 TDBMFJ étant porté —203 FJT le doute 

— 204 G par manque devant sa défaite. — 205 FJTG et toute c, 
DG qu'elle est manque, BMJF chancelante qu'il est — 206 B quel 
combat (sic); G avec une fermeté invincible manque. 207 G 
qu'ils assuraient 

1. Nous adoptons l'excellente leçon de G, posté, quoique 
isolée. On peut admettre que la fausse lecture porté a été 
faite par deux copistes indépendants, celui de D et celui d'à:. 


60 ÉTUDES CRITIQUES 

de connaître seuls le véritable sens de l'Écriture; et 
c'est de là encore qu'il foudroie plus vigoureusement 

210 l'impiété horrible de ceux qui osent assurer que Dieu 
n'est point. Il les entreprend particulièrement dans 
V Apologie de Raymond de Sebonde; et les trouvant 
dépouillés volontairement de toute révélation et aban- 
donnés à leurs lumières naturelles, toute foi mise à 

215 part, il les interroge de quelle autorité ils entreprennent 
déjuger de cet être souverain qui est infini par sa propre 
définition, eux qui ne connaissent véritablement aucune 
des moindres choses de la nature ! Il leur demande sur 
quels principes ils s'appuient; il les presse de les 

220 montrer. Il examine tous ceux qu'ils peuvent produire, 
et y pénètre si avant, par le talent où il excelle, qu'il 
montre la vanité de tous ceux qui passent pour les plus 
naturels et les plus fermes. Il demande si l'âme connaît 
quelque chose; si elle se connaît elle-même; si elle est 

22f substance ou accident, corps ou esprit ; ce que c'est que 
chacune de ces choses, et s'il n'y a rien qui ne soit de 
l'un de ces ordres : si elle connaît son propre corps, ce 
que c'est que matière, si elle peut discerner entre 

208 G des Écritures ; et c'est de là qu'il foudroie l'impiété — 
209 FT rigoureusement — 210 FJT ceux qui assurent — 213 G 
volontairement dépouillés, et manque devant abandonnés. — 
214 FT leur lumière naturelle, FJT tout fait mis à part, DM 
toutes fois mises — 216 G juger cet — 218 D aucunes choses 
— 219 T et il les, F de les lui montrer — 221 FJTG et il 
pénètre — 223 MFJTB les plus éclairés et, G et pour les 
plus f. — 224 M et si elle se c. — 226 T soit de quelqu'un 
de, FJ soit quelque chose de, G ces deux ordres — 227 T 
corps ; si elle sait ce que, G corps, et ce que — 228 T dis- 
cerner les corps dans Tinn. var. qu'on en pr., D discerner 
entre l'inn. var. des corps, quand on en a pr., M dise, entre 
rinn. sûreté de bons fruits quand on en produit; un reviseur 
a biff'é sûreté, bons fruits et écrit dans Vinterligne variété 
d'avis, a produit, J discerner entre Tinn. var. quand on en 
a pr., FG dise, entre l'inn. var. quand on en pr., B discer- 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 61 

Tinnombrable variété d'avis, quand on en a produit de 
230 bons*; comment elle peut raisonner, si elle est maté- 

ner entre rinnombrable — quand on en a produit. Le copiste 
avait laissé un blanc entre innombrable et quand ; un reviseur 
y a écrit les mots effet qu'elle et biffé quand on, en sorte 
qu^on lit : entre l'innombrable effet qu'elle en a produit. — 
230 TG comment elle peut, J comment elle peut raisonner si 
elle est spirituelle ; quand a-t-elle c. 

1. F, J et G, partiellement confirmés par D, indiquent que le 
ras. portait : *i elle peut discerner entre Vinnombrable variété 
quand on en a produit. Si Ton suit la suggestion du reviseur 
de M qui a fait en plusieurs lieux de bonnes retouches, fondées 
peut-être sur un ms. que nous n'avons plus, on peut proposer 
de lire : si elle peut discerner entre Vinnombrable variété 
d'aviSy quand on en a produit de bons. On obtient ainsi une 
pensée, trop simple peut-être, mais convenable au contexte, 
et qu'appuie d'autre part VApologie de Raimond de Sebonde. 
En effet, s'il est difficile de précisera quel passage de Montaigne 
Pascal fait ici allusion, on voit pourtant qu'en plusieurs lieux 
(cf. EssaiSj éd. J.-V. Le Clerc, 11, xn, p. 152 ss., p. 193, 203 ss., etc.) 
Montaigne se borne à énumérer les systèmes sur l'origine de 
la matière et à triompher de leur diversité et de notre impuis- 
sance à choisir entre eux : harum sentenliarum quae vera sity 
deus aliquis viderit. En ce passage, entre autres : c Je ne scay 
pas pourquoi je n'acceptasse... ou les idées de Platon, ou les 
atomes d'Epicurus, ou le plein et le vuide de Leucippus et 
Democritus, ou l'eau de Thaïes, ou l'infinité de Nature 
d'Anaxi mander, ou l'air de Diogenes, ou les nombres et sym- 
metrie de Pythagoras, ou l'infini de Parmenides, ou l'un de 
Musœus, ou l'eau et le feu d'Apollodorus, ou les parties simi- 
laires d'Anaxagoras, ou la discorde et amitié d'Empedocles, 
ou le feu de Heraclitus, ou toute autre opinion de cette con- 
fusion infinie d'advis et de sentences que produit celte belle 
raison humaine.,., » 

Il serait fort improbable que deux remanieurs indépendants 
l'un de l'autre, T et D, se fussent rencontrés pour introduire 
le mot corps en ce passage. Mais, comme on l'a vu par ailleurs^ 
on a des raisons de croire que le premier éditeur des Mémoires 
de Fontaine, T, a exploité en quelques endroits l'édition 
princeps de VEntretien, donnée par D. 


62 ÉTUDES CRITIQUES 

rielle; et comment peut-elle être unie à un corps par i- 
culier et en ressentir les passions, si elle est spirituelle? 
quand a-t-elle commencé d'être? avec le corps ou 
devant; si elle finit avec lui ou non; si elle ne se trompe 
^5 jamais; si elle sait quand elle erre, vu que Tessence de 
la méprise consiste à ne le pas connaître * ; si dans ces 
obscurcissements elle ne croit pas aussi fermement que 

232 G aux corps particuliers —233 G quand elle a —234 T et 
si elle ne, JM ou si, J ou si elle ne se trompe — 235 M qu'elle 
erre — 236 BMFJG à la connaître; un reviseur de i a cot-rigé 
en marge [me] connaître, T à la méconnaître, D à ne le pas 
connaître — 237 FJT les obsc, D ses obsc, G elle ne voit 
pas aussi clairement, M elle ne croit point 


1. La leçon de BMFJG semble bien être fautive. Havet Ta 
adoptée pourtant : « il demande.., si Vâme ne se trompe 
jamais, si elle sait qu'elle erre, vu que Vessence de la méprise 
consiste à la connaître. » D'abord, la leçon qu'elle erre, étant 
prise au seul ms. M, n'a aucune autorité, comme on sait; puis, 
Pascal ne ferait que répéter, par une tautologie importune, 
les mots si elle ne se tt^ompe jamais. Il n'a demandé si l'àme 
ne se trompe jamais — question tout ironique, puisque nul 
n'a jamais contesté qu'elle fût faillible — que pour amener 
celle-ci : « sait-elle quand elle se trompe? » « vu que l'essence 
de la méprise » ajoute-t-il, « consiste... •» A-t-il pu dire « à 
la connaître »? Il est bien vrai que subjectivement il n'y a 
méprise qu'à partir de l'instant où celui qui se trompe connaît 
qu'il se trompe; mais il ne servirait de rien de le marquer 
ici: la pensée adoptée par llavet, prise isolément, pourrait 
subsister, mais non dans ce contexte : Pascal, rappelant ces 
moments d'obscurcissement où l'âme croit fermement que 
deux et trois font six, demande si elle a quelque moyen de 
s'apercevoir alors de sa méprise, vu que l'essence de la 
méprise consiste précisément à ne pas s'apercevoir qu'on se 
trompe au moment où on se trompe. était donc fautif, et le 
sens est celui que T et M ont retrouvé aisément chacun de 
son côté : à la méconnaître'^ à ne le pa^ connaître. Nous pou- 
vons adopter l'une de ces corrections ou, à notre gré, en 
proposer une autre, de même sens. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 63 

deux et trois font six qu'elle sait ensuite que c'est cinq ; 
si les animaux raisonnent, pensent, parlent; et qui peut 

240 décider ce que c'est que le temps, ce que c'est que 
l'espace ou l'étendue, ce que c'est que le mouvement, 
ce que c'est que l'unité, qui sont toutes choses qui nous 
environnent et entièrement inexplicables; ce que c'est 
que la santé, maladie, vie, mort, bien, mal, justice, 

245 péché, dont nous parlons à toute heure; si nous avons 
en nous des principes du vrai, et si ceux que nous 
croyons, et qu'on appelle axiomes ou notions communes, 
parce qu'elles sont conformes dans tous les hommes, 
sont conformes à la vérité essentielle ; et puisque nous ne 

250 savons que par la seule foi qu'un Être tout bon nous les 
a donnés véritables, en nous créant pour connaître la 
vérité, qui saura sans cette lumière, si étant formés à 
l'aventure, ils ne sont pas incertains, ou si, étant formés 
par uji être faux et méchant, il ne nous les a pas donnés 

255 faux afin de nous séduire? montrant par là que Dieu et le 


238 T qu'elle croit ensuite, B qu'elle fait ensuite — 239 M 
parlent, raisonnent, pensent, BJM et qui peuvent décider; en 
M un reviseur a biffé qui et Va remplacé par s'ils. — 240 G 
décider de ce que c'est qu'esp. ou et., D ou étendue — 243 
BFJDG intérieurement inexplicables; en J intérieurement a été 
corrigé par un reviseur en entièrement. — 244 FT que santé, 
mort, vie, maladie, J que la santé, mort, vie, maladie, G la 
maladie, santé, vie — 245 J à toutes heures — 246 B principes 
de vrai — 247 T ou notions communes à tous les h. sont con- 
formes à, D ou not. comm. parce qu'elles sont communes, F 
ou not. comm. par ce qu'elles sont conformes à tous les h., 
sont conformes dans la vérité, M ou not. comm. parce qu'elles 
sont conformes dans les hommes sont conformes {un reviseur 
a introduit tous devant les et remplacé sont par et), J omet 
Vincidente parce que... hommes, G ou not. comm. parce 
qu'elles sont conformes dans tous les h. à la vérité essentielle 
— 251 J nous a donné véritable — 253 T l'aventure, nos 
notions ne sont pas incertaines — 254 G méchant et faux, T 
données fausses 


64 ÉTUDES CRITIQUES 

vrai sont inséparables, et que si Tun est ou n'est pas, 
s'il est incertain ou certain, l'autre est nécessairement de 
même. Qui sait donc si le sens commun, que nous 
prenons pour juge du vrai, en a l'être de celui qui l'a 

260 créé? De plus, qui sait ce que c'est que vérité, et comment 
peut-on s'assurer de l'avoir sans la connaître? Qui sait 
même ce que c'est qu'être, qu'il est impossible de définir, 
puisqu'il n'y a rien de plus général, et qu'il faudrait, pour 
l'expliquer, se servir d'abord de ce mot-là même en 

265 disant : C'est, etc.? Et, puisque nous ne savons ce que 
c'est qu'âme, corps, temps, espace, mouvement, vérité, 
bien, ni même être, ni expliquer l'idée que nous nous 
en formons, comment nous assurons-nous qu'elle est la 
même dans tous les hommes, vu que nous n'en avons 

2^0 d'autre marque que l'uniformité des conséquences, qui 
n'est pas toujours un signe de celle des principes; car 
ils peuvent bien être différents et conduire néanmoins 
aux mêmes conclusions, chacun sachant que le vrai se 
conclut souvent du faux. 

275 « Enfin il examine aussi profondément toutes les 
sciences, et la géométrie dont il montre l'incertitude 
dans les axiomes et dans les termes qu'elle ne définit 

257 JM certain ou incertain, T donc manque, — 259 FJT 
ordinairement pour juge, T vrai, a été destiné à cette fonc- 
tion par — 260 J qui plus qui sait («zc), G la vérité — 262 
FJT qu*un être, T puisqu'il est imp. de le déf., qu*il n'y a — 
263 T faudrait d'abord, p. l'e., se s. de l'être même, en 
disant : c'est telle ou telle chose, DG faudrait, p. 1' e., se s. de 
ce mot-là même, en disant : c'est être, M faudrait, p. 1' e., se 
9. d'abord de ce mot-là m., en disant : c'est, JB faudrait 
d'abord, p. 1' e., se s. de ce mot-là m., en disant : c'est, etc. 
— 267 G qui expliquera l'idée — 268 M assurerons — 270 FJTG 
d'autres marques, G de conséquences — 271 G colle de prin- 
cipes — 273 J omet chacun. — 275 G Eniln manque^ T aussi 
manque^ DMJG si profondément, DG toutes manque. — 276 
DMJ et manque devant la géométrie. — 277 T ses axiomes, 
FJM les actions {corrigé par un reviseur en J). 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 65 

point, comme d'étendue, de mouvement, etc. ; et la 
physique en bien plus de manières, et la médecine en 

280 une infinité de façons; et Thistoire, et la politique, et 
la morale, et la jurisprudence et le reste : de telle sorte 
qu'on demeure convaincu que nous ne pensons pas 
mieux à présent que dans quelque songe dont nous ne 
nous éveillons qu'à la mort, et pendant lequel nous 

285 avons aussi peu les principes du vrai que durant le 
sommeil naturel. C'est ainsi qu'il gourmande si forte- 
ment et si cruellement la raison dénuée de la foi, que 
lui faisant douter si elle est raisonnable, et si les ani- 
maux le sont ou non, ou plus ou moins, il la fait des- 

290 cendre de l'excellence qu'elle s'est attribuée, et la met 
par grâce en parallèle avec les bêtes, sans lui permettre 
de sortir de cet ordre jusqu'à ce qu'elle soit instruite 
par son Créateur même de son rang qu'elle ignore; la 
menaçant, si elle gronde, de la mettre au-dessous de 

295 toutes, ce qui est aussi facile que le contraire, et ne lui 

donnant pouvoir d'agir cependant que pour remarquer 

sa faiblesse avec une humilité sincère, au lieu de 

s'élever par une sotte insolence. » 

M. de Saci, se croyant vivre dans un nouveau pays et 

278 D comme manque^ DG de centre, de mouvement, FBJ 
comme descendue (conngé par un reviseur en J.) — 279 
T et manque devant la physique, T la médecine qu'il déprime 
en — 280 TG et manque devant Thistoire, la pohtique, etc,^ 
B omet les mots compris entre façons et le reste. — 281 G 
ainsi du reste — 283 F pas moins à présent, M quelques 
songes, J quelques songe (sic), T de sorte que, sans la révéla- 
tion, nous pourrions croire, selon lui, que la vie est un songe 
dont nous ne nous éveillons — 287 G foi, en lui faisant — 289 
T ou plus ou moins que Thomme — 290 G met presque en — 
295 DG de tout, T ce qui lui paraît — 296 G cependant 
manque i T pour reconnaître, FJ pour connaître, G pour 
regarder — 298 FJ sotte vanité et insolence, T sotte vanité — 
299 T Saci croyait vivre, G autre pays, G pays, dit à M. Pascal : 
Je vous suis obligé... Les six lignes intermédiaires manquant, 

ÉTUDES CRITIQUES. 5 


66 ÉTUDES CRITIQUES 

300 entendre une nouvelle langue, il se disait en lui-même 
les paroles de saint Augustin : « Dieu de vérité ! ceux 
qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils 
pour cela plus agréables? » Il plaignait ce philosophe 
qui se piquait et se déchirait lui-même de toutes parts 

305 des épines qu'il se formait, comme saint Augustin dit 
de lui-même quand il était en cet état. Après une assez 
longue patience, il dit à M. Pascal : 

« Je vous suis obligé, monsieur; je suis sûr que, si 
j'avais longtemps lu Montaigne, je ne le connaîtrais pas 

310 autant que je fais depuis cet entretien que je viens 
d'avoir avec vous. Cet homme devrait souhaiter qu'on 
ne le connût que par les récits que vous faites de ses 
écrits; et il pourrait dire avec saint Augustin : Ibi me 
vide, attende. Je crois assurément que cet homme avait 

315 de l'esprit; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas 
un peu plus qu'il n'en a, par cet enchaînement si juste 
que vous faites de ses principes. Vous pouvez juger 
qu'ayant passé ma vie comme j'ai fait, on m'a peu con- 
seillé de lire cet auteur, dont tous les ouvrages n'ont 

320 rien de ce que nous devons principalement rechercher 
dans nos lectures, selon la règle de saint Augustin, 
parce que ses paroles ne paraissent pas sortir d'un 


300 TB et il, D il manque. — 302 J les s. du raisonnement — 
303 J le philosophe — 304 M et manque, J et se déseichoit 
— 305 J et comme saint Augustin dit lui-même {d^une seconde 
main : de lui), D lorsqu'il — 307 T Après donc avoir écouté 
avec patience, il — 309 FT lu longtemps, G monsieur, sûr 
que si — 312 G le récit — 314 T vides — ^iQ T n'en a eu — 317 
FMJB et vous pouvez, G principes. Mais qu'avait besoin... Les 
huit lignes intermédiaires manquent. — 322 T parce que ses 
paroles ne viennent point de l'humilité et de la piété chré- 
tiennes et qu'elles renversent les fondements de toute connais- 
sance et par conséquent de la religion elle-même. C'est ce 
que ce saint docteur a reproché à ces philosophes d'autrefois, 
qu'on n. Ac, et qui voulaient mettre tout dans 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 67 

grand fonds d'humilité et de piété. On pardonnerait à 
ces philosophes d'autrefois, qu'on nommait académi- 

325 ciens, de mettre tout dans le doute. Mais qu'avait besoin 
Montaigne de s'égayer l'esprit en renouvelant une doc- 
trine qui passe maintenant aux chrétiens pour une 
folie ? C'est le jugement que saint Augustin fait de ces 
personnes. Car on peut dire après lui de Montaigne, à 

330 regard de la jeunesse : « Il met dans tout ce qu'il dit 
la foi à part; ainsi nous, qui avons la foi, devons de 
même mettre à part tout ce qu'il dit. » Je ne blâme 
point l'esprit de cet auteur, qui est un grand don de 
Dieu; mais il pouvait s'en servir mieux et en faire 

335 plutôt un sacrifice à Dieu qu'au démon. A quoi sert un 
bien, quand on en use si mal? Quid proderat, etc.? dit 
de lui-même ce saint docteur avant sa conversion. Vous 
êtes heureux, monsieur, de vous être élevé au-dessus de 
ces personnes qu'on appelle des docteurs, plongés dans 

340 l'ivresse de la science, mais qui ont le cœur vide de la 
vérité. Dieu a répandu dans votre cœur d'autres dou- 
ceurs et d'autres attraits que ceux que vous trouviez 

323 G Mais dans le fond qu'avait — 327 T passe avec raison 
parmi les chrétiens, M passe maintenant chez les chrétiens, 
G pa^se présentement au chrétien — 328 T folie. Que si on 
allègue pour excuser Montaigne qu'il met dans tout ce qu'il 
dit la foi à part, nous qui avons la foi, nous devrons mettre à 
part tout ce que dit Montaigne — 329 G et on peut — 330 B 
dans ce qu'il la foi (sic)y D à l'égard de sa jeunesse, ces mois 
manquent en G. J jeunesse, il met dans tout ce qu'il dit la 
foi à part, tout ce qu'il dit je ne balance point l'esprit (sic. Un 
reviseur a conngé dans l'interligne). G ce qu'il dit. Vous êtes 
heureux... (Les cinq lignes intermédiaires manquent.) — 332 F 
Je ne balance (corrigé en blâme), T Je ne blâme point dans 
cet auteur l'esprit — 334 T il devait s'en — 336 La phrase 
Quid... conversion manque en T, même manque en D, J après 
sa conversion — 339 J au-dessus de ces docteurs qu'on appelle 
des docteurs, G des manque. — 340. DG de la science manque, 
T et qui ont, B mais manque. 


68 ÉTUDES CRITIQUAS 

dans Montaigne. Il vous a rappelé de ce plaisir dange- 
reux, ajucunditate pestifera, dit saint Augustin, qui rend 

345 grâces à Dieu de ce qu'il lui a pardonné les péchés qu'il 
avait commis en goûtant trop les vanités. Saint Augustin 
est d'autant plus croyable en cela qu'il était autrefois 
dans ces sentiments; et comme vous dites de Montaigne 
que c'est par ce doute universel qu'il combat les héré- 

350 tiques de son temps, ce fut aussi par ce même doute 
des académiciens que saint Augustin quitta l'hérésie des 
manichéens. Depuis qu'il fut à Dieu, il renonça à cette 
vanité, qu'il appelle sacrilège, et fit ce qu'il dit de 
quelques autres. Il reconnut avec quelle sagesse 

355 saint Paul nous avertit de ne nous pas laisser séduire 
par ces discours. Car il avoue qu'il y a en cela un cer- 
tain agrément qui enlève : on croit quelquefois les 
choses véritables, seulement parce qu'on les dit élo- 
quemment. Ce sont des viandes dangereuses, dit-il, 

3G0 mais que Ton sert en de beaux plats; mais ces viandes, 
au lieu de nourrir le cœur, le vident. On ressemble 
alors à des gens qui dorment, et qui croient manger en 
dormant : ces viandes imaginaires les laissent aussi 
vides qu'ils étaient. » 

365 M. de Saci dit à M. Pascal plusieurs choses sem- 
blables : sur quoi M. Pascal lui dit que, s'il lui faisait 
compliment de bien posséder Montaigne et de le savoir 


344 G dangereux. M. de Saci dit à M. Pascal. Les vingt lignes 
intermédiaires manquent, — 346 D la vanité, TB ces vanités — 
349 D ce fut manque, — 350 D que manque, — 352 D ces 
vanité. — 353 T les mots et fit... autres manquent, T avec 
quelle facilité — 358 T des choses, T seulement manque. — 
360 T mais manque devant que l'on sert, D dans de b. plats, 
B mais les viandes — 361 D elles le v., M le séduisent — 
365 FJM H lui dit, G M. de Sacy dit à M. Pascal plusieurs 
choses semblables. M. Pascal lui dit : « Je vous avoue... » 
les huit lignes intermédiaires manquent. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE S AGI 69 

bien tourner, il pouvait lui dire sans compliment qu'il 
possédait bien mieux saint Augustin, et qu'il le savait 

370 bien mieux tourner, quoique peu avantageusement pour 
le pauvre Montaigne. Il lui témoigna être extrêmement 
édifié de la solidité de tout ce qu'il venait de lui repré- 
senter; cependant, étant encore tout plein de son auteur, 
il ne put se retenir et lui dit : 

375 « Je vous avoue, monsieur, que je ne puis voir sans 
joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement 
froissée par ses propres armes, et cette révolte si san- 
glante de l'homme contre l'homme, qui, de la société 
avec Dieu, où il s'élevait par les maximes de sa faible 

380 raison, le précipite dans la nature des bêtes; et j'aurais 
aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande 
vengeance, si, étant disciple de l'Église par la foi, il eût 
suivi les règles de la morale, en portant les hommes, 
qu'il avait si inutilement humiliés, à ne pas irriter par 

385 de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer de ceux 
qu'il les a convaincus de ne pouvoir pas seulement 
connaître. 

« Mais il agit au contraire de cette sorte en païen. De 
ce principe, dit-il, que hors de la foi tout est dans l'in- 

390 certitude, et considérant combien il y a que l'on 


368 M il lui pouvait — 369 D qu'il savait bien mieux s. Aug. 
— 371 TBMFJ av. en faveur du, M en faveur de M. Montagne — 
371 TM. Pascal parut extr., FBJM II lui parut être extr. --372 
T ce que M. de Saci venait — 376 M peux sans joie voir - 378 
T laquelle de la société — 380 D de sa faible raison manque^. 
se précipite, G où il s'élevait par les maximes des faibles, il 
le précipite dans la nature des botes par celles des prétendus 
esprits forts, M de sa sotte (seule en surcharge) raison, FJ 
le précipitait, T le précipite dans la condition — 380 T et 
manque devant j'aurais. — 382 T humble disciple — 383 FJT 
ces hommes — 386 G de ne pas pouvoir — 388 DG en p. de cette 
sorte, T de cette sorte manqite, — 390 DG bien combien, G que 
l'on 


70 ETUDES CRITIQUES 

cherche le vrai et le bien sans aucun progrès vers la 
tranquillité, îl conclut qu'on en doit laisser le soin aux 
autres ; et demeurer cependant en repos, coulant légè- 
rement sur les sujets de peur d'y enfoncer en appuyant; 

395 et prendre le vrai et le bien sur la première apparence, 
sans les presser, parce qu'ils sont si peu solides que, 
quelque peu qu'on serre la main, ils s'échappent entre 
les doigts et la laissent vide. C'est pourquoi il suit le 
rapport des sens et les notions communes, parce qu'il 

400 faudrait qu'il se fît violence pour les démentir, et qu'il 
ne sait s'il gagnerait, ignorant où est le vrai. Ainsi il 
fuit la douleur et la mort, parce que son instinct l'y 
pousse, et qu'il n'y veut pas résister par la même raison, 
mais sans en conclure que ce soient de véritables maux, 

405 ne se liant pas trop à ces mouvements naturels de 
crainte, vu qu'on en sent d'autres de plaisir qu'on dit 
être mauvais, quoique la nature parle au contraire. 
Ainsi, il n'a rien d'extravagant dans sa conduite ; il agit 
comme les autres; et tout ce qu'ils font dans la sotte 

410 pensée qu'ils suivent le vrai bien, il le fait par un autre 

principe, qui est que les vraisemblances étant pareilles 

d'un et d'autre côté, l'exemple et la commodité sont 

les contre-poids qui l'entraînent. 

« Il suit donc les mœurs de son pays, parce que la 


394 T et manque, FJT ces sujets — 396 D sans le — 397 FT 
que Ton serre, D les mains... et les laissent vides, G la 
main... et les 1. vides — 401 T s'il y — 403 TG ne veut — 405 
MJ ses mouvements — 406 T qu'on accuse d'être — 407 G 
puisque la nature, T nature, dit-il, parle.... Ainsi, ajoute-t-il, 
je n'ai rien... j'agis... je le fais... qui m'entraînent — 409 D 
les autres hommes — 4i0 J il le faut par — 4H G étant égales 
de part et d'autre — 4i2 T de l'un et de l'autre — 413 D 
l'emportent — 414 D celte phrase il suit... l'emporte manque^ 
G donc les coutumes de son pays, parce que la cou- 
tume (sic) 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE S AGI 71 

415 coutume remporte : il monte sur son cheval, comme uir 
qui ne serait pas philosophe, parce qu'il le souffre, 
mais sans croire que ce soit de droit, ne sachant pas si 
cet animal n'a pas, au contraire, celui de se servir de 
lui. Il se fait aussi quelque violence pour éviter certains 

420 vices; et même il garde la fidélité au mariage, à cause 
de la peine qui suit les désordres; mais si celle qu'il 
prendrait surpasse celle qu'il évite, il y demeure en 
repos, la règle de son action étant en tout la commodité 
et la tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu 

425 stoïque qu'on peint avec une mine sévère, un regard 
farouche, des cheveux hérissés, le front ridé et en sueur, 
dans une posture pénible et tendue, loin des hommes 
dans un morne silence, et seule sur la pointe d'un 
rocher : fantôme, à ce qu'il dit, capable d'effrayer les 

430 enfants, et qui ne fait là autre chose, avec un travail 
continuel, que de chercher le repos, où elle n'arrive 
jamais. La sienne est naïve, familière, plaisante, enjouée 
et pour ainsi dire folâtre ; elle suit ce qui la charme, et 
badine négligemment des accidents bons ou mauvais, 

435 couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, 
d'où elle montre aux hommes, qui cherchent la félicité 
avec tant de peine, que c'est là seulement où elle 
repose, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux 
doux oreillers pour une tête bien faite, comme il dit 

440 lui-même. 

4i5 FT comme un homme, D comme un autre, G Vinci- 
dénie comme... philosophe manqun. — 416 T parce que le che- 
val — 417 G croire pourtant que ce soit de droit, ne sachant 
pas au contraire celui de (s/c), J comme ne sachant, T animal 
au contraire n'a — 419 FJTMB de certains — 420 DG il a gardé 
— 421 T la phrase mais si... repos manque. — 426 G les che- 
veux — 430 G là d'autre chose — 432 JTB Sa science. FM La 
science, G La sienne au contraire est — 435 M tranquille man- 
que. — 436 G cherchent la vérité — 437 D peines — 438 G qu'elle 
repose, B l'ignorance et l'incertitude 


72 ÉTUDES CRITIQUES 

« Je ne puis pas vous dissimuler, monsieur, qu'en 
lisant cet auteur et le comparant avec Épictète, j'ai 
trouvé qu'ils étaient assurément les deux plus grands 
défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde, et 

445 les seules conformes à la raison, puisqu'on ne peut 
suivre qu'une de ces deux routes, savoir : ou qu'il y a 
un Dieu, et lors il y place son souverain bien ; ou qu'il 
est incertain, et qu'alors le vrai bien l'est aussi, puisqu'il 
en est incapable. 

450 « J'ai pris un plaisir extrême à remarquer dans ces 
divers raisonnements en quoi les uns et les autres sont 
arrivés à quelque conformité avec la sagesse véritable 
qu'ils, ont essayé de connaître. Car s'il est agréable 
d'observer dans la nature le désir qu'elle a de peindre 

455 Dieu dans tous ses ouvrages, où l'on en voit quelque 


441 — T dissimuler, ajouta M. Pascal, qu'en — 443 FJxMB illus- 
tres défenseurs— 444 T du monde infidèle, qui sont les seules, 
entre celles des hommes destitués de la lumière de la religion, 
dont les opinions soient en quelque sorte liées et conséquentes. 
Car que peuvent-ils faire que de suivre Tun ou Tautre de ces 
deux systèmes? Le premier : il y a un Dieu; donc c'est lui 
qui a créé Thomme. Il Ta fait pour lui-toême. Il Ta créé tel 
qu*il doit être pour être juste et pour devenir heureux. L'homme 
peut donc connaître la vérité, et il est à portée de s'élever 
par sa sagesse jusqu'à Dieu qui est son souverain bien. Second 
système : L'homme ne peut s'élever jusqu'à Dieu. Ses inclina- 
tions contredisent la loi. Il est porté à chercher son bonheur 
dans les biens visibles et môme en ce qu'il y a de plus hon- 
teux. Tout paraît donc incertain, et le vrai bien l'est aussi ; ce 
qui semble nous réduire à n'avoir ni règle fixe pour les mœurs, 
ni certitude dans les sciences. J'ai pris un plaisir — 445 BJG les 
seuls — 446 G que l'une de ces, G savoir qu'il, F qu'une de 
ces vérités, savoir: ou qu'il y a un Dieu et alors qu'elle y place 
son s. b., ou que cela est inc, J qu'il y place son s. b., ou 
qu'elle est incertaine — 447 G y placer son — 448 GM et alors 
— 452 T autres ont aperçu quelque chose de la vérité qu'ils ont 
essayé — 455 TG quelques caractères, G parce qu'elles en, M la 
proposition où l'on... images manque. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 73 

caractère parce qu'ils en sont les images, combien est-il 
plus juste dç considérer dans les productions des esprits 
les efforts qu'ils font pour imiter la vertu essentielle, 
même en la fuyant, et de remarquer en quoi ils y arri- 

460 vent et en quoi ils s'en égarent, comme j'ai tâché de 
faire dans cette étude ! 

« Il est vrai, monsieur, que vous venez de me faire 
voir admirablement le peu d'utilité que les chrétiens 
peuvent retirer de ces études philosophiques. Je ne 

466 laisserai pas néammoins, avec votre permission, de vous 
en dire encore ma pensée, prêt néanmoins de renoncer 
à toutes les lumières qui ne viendront point de vous : 
en quoi j'aurai l'avantage, ou d'avoir rencontré la vérité 
par bonheur, ou de la recevoir de vous avec assurance. 

470 II me semble que la source des erreurs de ces deux 
sectes est de n'avoir pas su que Tétat de l'homme à 
présent diffère de celui de sa création; de sorte que 
l'un remarquant quelques traces de sa première gran- 
deur, et ignorant sa corruption, a traité la nature 

475 comme saine et sans besoin de réparateur, ce qui le 
mène au comble de la superbe; au lieu que l'autre 
éprouvant la misère présente et ignorant la première 


458 T pour parvenir à la vérité même — 459 M et remarquer 
— 460 G ils s'égarent — 461 J de cette, G dans cette étude. 
Il me semble que la source... Les huit lignes intermédiaires 
manquent. — 464 BMFJ peuvent faire, en J un reviseur a biffé 
faire et l'a remplacé par tirer, T le peu de besoin que les 
chr. ont, F lectures philosophiques — 465 T pas cependant — 
466 T à renoncer — 468 F de rencontrer, J en quoi aurai-je 
l'avantage ou den (sic) rencontrer la v. par bonheur ou de 
recevoir de lui avec ass. (sic), La seconde main a écrit la 
au-dessus de recevoir et biffé de lui), B recevoir de lui — 470 
J les sources, T erreurs des stoïciens d'une part et des épicu- 
riens de l'autre est — 475 B la mène — 476 T au comble de 
l'orgueil — 477 T sa misère... sa p. dignité, MFJ la misère... 
sa p. dignité 


74 ÉTUDES CRITIQUES 

dignité, traite la nature comme nécessairement infirme 
et irréparable, ce qui le précipite dans le désespoir 

480 d'arriver à un véritable bien, et de là dans une extrême 
lâcheté. Ainsi ces deux états qu'il fallait connaître 
ensemble pour voir toute la vérité, étant connus sépa- 
rément, conduisent nécessairement à Tun de ces deux 
vices, l'orgueil et la paresse, où sont infailliblement tous 

485 les hommes avant la grâce, puisque, s'ils ne demeurent 
dans leurs désordres par lâcheté, ils en sortent par 
vanité, tant il est vrai ce que vous venez de me dire de 
saint Augustin, et que je trouve d'une grande éten- 
due; car en effet on leur rend hommage en bien 

490 des manières. 

« C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive 
que l'un, connaissant le devoir de l'homme et ignorant 
son impuissance, se perd dans la présomption, et que 
l'autre, connaissant l'impuissance et non le devoir, il 

495 s'abat dans la lâcheté ; d'où il semble, puisque l'un est 


478 F traite la — 479 J ce qui est le précipite, corrigé 
d'une autre main en ce qui est se précipiter, B au lieu que 
Ta... éprouvant la nat. comme nécessairement inf. et irr., ce 
qui {sic) — 481 T Ainsi manque» — 482 M ensemble manque^ 
G pour voir la vérité dans son entier — 483 T à l'org. ou à 
la paresse, T plongés tous les h. — 485 T demeurent point — 
487 G cette phrase tant il est vrai... manières manque, T par 
vanité. Ainsi ils sont toujours esclaves des esprits de malice, 
à qui, comme le remarque s. Aug., on sacrifie en b. des m. — 
492 DG connaissant les devoirs, J qu'il arrive que l'un con- 
naissant l'impuissance et non le devoir, il s'abat dans la 
lâcheté, d'où il semble (sic), FT Tun conn. l'imp. et non le 
dev., il s'abat dans la 1., et que l'autre, conn. le devoir sans 
conn. son imp., il s'élève dans son orgueil. — 495 G il 
s'abandonne à la lâcheté, F semble, puisque l'un a la vérité, 
l'autre l'erreur, BJM semble, puisque l'un est la vérité, l'autre 
l'erreur, que l'on f., DG semble que, puisque l'un conduit à la 
V., l'autre à l'e., on formerait, T semble que l'on formerait 
{les mots compris entre puisque et erreur manquent). 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 75 

la vérité où Taulre est l'erreur*, que Ton formerait en 
les alliant une morale parfaite. Mais, au lieu de cette 
paix, il ne résulterait de leur assemblage qu'une guerre 
et qu'une destruction générale : car, l'un établissant la 

000 certitude, l'autre le doute, l'un la grandeur de l'homme, 
l'autre sa faiblesse, ils ruinent la vérité aussi bien que 
la fausseté l'un de l'autre. De sorte qu'ils ne peuvent 
subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause 
de leurs oppositions^ et qu'ainsi ils se brisent et s'anéan- 

505 tissent pour faire place à la vérité de l'Évangile. C'est 
elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin, 
et, unissant tout ce qui est de vrai et chassant tout ce 
qui est de faux, elle en fait une sagesse véritablement 
céleste où s'accordent ces opposés, qui étaient incom- 

510 patibles dans ces doctrines humaines. Et la raison en 
est que ces sages du monde placent les contraires dans 

498 F il ne réussirait de, M leurs assemblages — 500 MJT et 
Tautre — 501 J la faiblesse et ruinant, T l'autre sa faiblesse, 
ils ne sauraient se réunir et se concilier, de sorte qu'ils ne 
peuvent ni subsister — 504 FJT à cause de leurs opinions — 
507 T et manque devant unissant, J unissant tout ce qui est 
désuni et, TB ce qui est vrai, FJMB et sachant tout ce qu'il 
y a de faux, G et lâchant tout ce qui est de faux — 509 FJ 
les opposés, T les principes opposés — 511 F les sages d. m. 
ont placé 


i . On l'a vu : aucune des leçons transmises n'est acceptable. 
La pensée, semble-t-il, ne devient logique que si Pascal a voulu 
dire : « Puisque la part de vérité du système de Montaigne est 
la part d'erreur du système d'Épictète, et réciproquement, il 
semble qu'on formerait en les alliant une morale parfaite •. On 
peut conjecturer, faute de mieux, que le rédacteur primitif de 
VEntretien avait écrit « puisque Vun est la venté où Vautre 
est Verreur ». Où^ écrit sans signe d'accentuation, a été pris 
pour la conjonction ou marquant l'alternative, et la phrase a 
été diversement arrangée par DG d'une part, par MJB d'autre 
part, par F encore, et supprimée par T. 


76 ETUDES CRITIQUES 

un même sujet; car l'un attribuait la grandeur à la 
nature et l'autre la faiblesse à cette même nature, ce 
qui ne pouvait subsister ; au lieu que la foi nous apprend 

515 à les mettre en des sujets différents : tout ce qu'il y a 
d'infirme appartenant à la nature, tout ce qu'il y a de 
puissant appartenant à la grâce. Voilà l'union étonnante 
et nouvelle que Dieu seul pouvait enseigner, et que lui 
seul pouvait faire, et qui n'est qu'une image et qu'un 

520 effet de l'union ineffable de deux natures dans la seule 
personne d'un Homme-Dieu. 

u Je^ vous demande pardon, monsieur, dit M. Pascal 
à M. de Saci, de m'emporter ainsi devant vous dans la 
théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie, qui 

525 était seule mon sujet; mais il m'y a conduit insensible- 
ment; et il est difficile de n'y pas entrer, quelque vérité 
qu'on traite, parce qu'elle est le centre de toutes les 
vérités; ce qui paraît ici parfaitement, puisqu'elle 
enferme si visiblement toutes celles qui se trouvent 

530 dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun 
d'eux pourrait refuser de la suivre. Car s'ils sont pleins 
de la pensée de la grandeur de l'homme, qu'en ont-ils 
imaginé qui ne cède aux promesses de l'Évangile, qui 
ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un 

535 Dieu? Et s'ils se plaisent à voir l'infirmité de la nature, 
leur idée n'égale plus celle de la véritable faiblesse du 
péché, dont la même mort a été le remède. Ainsi tous 

512 J attribuant, T attribuait la force — 516 G d'infirmité, 
J appartient à la nature... appartient à la grâce, T nature et 
tout, MG de puissance — 518 MJT qu'un Dieu, T enseigner que 

— 520 TiMG des doux natures — 525 T philosophie. Mais mon 
sujet m'y a— 529 FT renferme — 531 M pouvait — 532 G de 
la pensée manque^ D qu'ont-ils, F aux principes de l'Évangile 

— 534 G la proposition qui ne sont.... Dieu manque, — 535 
D se plaisaient -r- 536 DG leurs idées n'égalent plus celles, 
T n'égale point — 537 G les mots depuis dont jusqu'à remède 
manquent. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 77 

y trouvent plus qu'ils n'ont désiré ; et ce qui est admi- 
rable, ils s'y trouvent unis, eux qui ne pouvaient s'allier 

^0 dans un degré infiniment inférieur. » 

M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à 
M. Pascal qu'il était surpris comment il savait tourner 
les choses; mais il avoua en même temps que tout le 
monde n'avait pas le secret, comme lui, de faire des 

545 lectures des réflexions si sages et si élevées. Il lui dit 
qu'il ressemblait à ces médecins habiles qui, par la 
manière adroite de préparer les plus grands poisons, 
en savent tirer les plus grands remèdes. Il ajouta que, 
quoiqu'il voyait * bien, par ce qu'il venait de lui dire, 

550 que ces lectures lui étaient utiles, il ne pouvait pas 
croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses à beau- 
coup de gens dont l'esprit se traînerait un peu et n'au- 


540 J intimement inférieur, B intimement intérieur, G les 
mots compris entre dans et inférieur manquent. — 545 FT 
faire sur ses lectures des réfl.,^ G remanie ainsi : Monsieur, 
dit M. de S., j'admire en vérité la manière ingénieuse avec 
laquelle vous savez tourner toutes choses; mais tout le 
monde n*a pas le même secret de faire des lectures et des 
réflexions si sages et si élevées. Je vois assez par tout ce 
que vous venez de dire que ces lectures vous sont utiles, mais 
je ne saurais croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses 
à beaucoup de gens dont Tesprit se traînerait un peu et n'au- 
rait pas assez d'élévation pour lire les auteurs et en juger et 
n'en saurait tirer les perles du milieu du fumier. Pour l'uti- 
lité de ces lectures — 549 TD quoiqu'il vit bien, T par tout ce 
qu'il — 550 JM que ses 1. — 552 T les mots se traînerait un 
peu et manquent. 


1. Sur la construction de quoique avec l'indicatif, cf. Haase, 
La Syntaxe française du XVII* siècle^ trad. Obert, S 83. On 
comprend que deux reviseurs indépendants l'un de l'autre 
Paient écartée au xvni^ siècle ; on ne comprendrait pas qu'au 
xvui> siècle deux copistes indépendants l'un de l'autre se 
fussent rencontrés pour l'introduire. 


78 ÉTUDES CRITIQUES 

rait pas assez d'élévation pour lire ces auteurs et en 
juger, et savoir tirer les perles du nailieu du fumier, 

555 aurum ex stercore Tertulliani, disait un Père. Ce qu'on 
pouvait bien dire de ces philosophes, dont le fumier, 
par sa noire fumée, pouvait obscurcir la foi chance- 
lante de ceux qui les lisent. C'est pourquoi il conseille- 
rait toujours à ces personnes de ne pas s'exposer légè- 

560 rement à ces lectures, de peur de se perdre avec ces 

philosophes, et de devenir l'objet des démons et ta 

pâture des vers, selon le langage de l'Écriture, comme 

ces philosophes l'ont été. 

« Pour l'utilité de ces lectures, dit M. Pascal, je vous 

565 dirai fort simplement ma pensée. Je trouve dans Ëpictète 
un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui 
le cherchent dans les choses extérieures, et pour les forcer 
à reconnaître qu'ils sont de véritables esclaves et de 
misérables aveugles ; qu'il est impossible qu'ils trouvent 

b'iO autre chose que l'erreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils 
ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigne est 
incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui, hors 
la foi, se piquent d'une véritable justice ; pour désabuser 
ceux qui s'attachent à leurs opinions, et qui croient 

515 trouver dans les sciences des vérités inébranlables; et 
pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière 
et de ses égarements, qu'il est difficile, quand on fait un 

554 D et tirer, T et pour savoir t. des perles du milieu du 
fumier, d'où il s'élevait même une noire fumée qui pourrait, 
D Tertulliani manque. — 556 F bien plus dire à ces, BMJ à 
ces philosophes — 561 TD la proie des démons — 564 G reprit 
M. Pascal — 568 FJ à connaître, G qu'ils sont esclaves et 
aveugles — 570 J autres choses, G la douleur qui suit — 571 
G seul manque, — 573 T sans la foi — 575 T croient, indé- 
pendamment de l'existence et des perfections de Dieu, trouver 
— 576 J et manque devant pour. — 577 T difficile après cela 
d'être tenté de rejeter les mystères parce qu'on croit y trouver 
des répugnances. 


ENTRETIEN DE PASCAL AVEC M. DE SACI 79 

bon usage de ses principes, d'être tenté de trouver des 
répugnances dans les mystères : car l'esprit en est si 

^^ battu qu'il est bien éloigné de vouloir juger si l'Incar- 
nation ou le mystère de l'Eucharistie sont possibles ; ce 
que les hommes du commun n'agitent que trop sou- 
vent. 
« Mais si Épictète combat la paresse, il mène à l'or- 

585 gueil, de sorte qu'il peut être très nuisible à ceux qui 
ne sont pas persuadés de la corruption de la plus par- 
faite justice qui n'est pas de la foi. Et Montaigne est 
absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à 
l'impiété et aux vices. C'est pourquoi ces lectures doivent 

5^0 être réglées avec beaucoup de soin, de discrétion et 
d'égard à la condition et aux moeurs de ceux à qui on 
les conseille. Il me semble seulement qu'en les joignant 
ensemble elles ne pourraient réussir fort mal, parce 
que l'une s'oppose au mal de l'autre : non qu'elles 

595 puissent donner la vertu, mais seulement troubler dans 
les vices : l'âme se trouvant combattue par ces con- 
traires, dont l'un chasse l'orgueil et l'autre la paresse, 
et ne pouvant reposer dans aucun de ces vices par ses 
raisonnements ni aussi les fuir tous. » 

600 Ce fut ainsi que ces deux personnes d'un si bel 
esprit s'accordèrent enfin au sujet de la lecture de ces 
philosophes, et se rencontrèrent au même terme, où ils 

578 JM ces principes — 581 T et le mystère, G possibles. 
Et il me semble qu'en joignant ces deux auteurs ensemble ils 
ne feraient pas grand mal, parce que Tun s'oppose au mal 
de Tautre, non qu'il puissent donner la vertu, mais seulement 
troubler dans les vices. Explicil G. — 58C T de toute justice; 
— 587 TM qui ne^vient pas de la foi — 589 D c'est pourquoi 
ils doivent, J les lectures — 593 M réussir que fort, B l'un 
s'oppose — 594 T l'autre. Elles ne peuvent donner la vertu, 
mais seulement — 596 FJT l'homme se t. combattu — 597 
FJTM les contraires — 598 J et ne peuvent, T par ces rai- 
sonnements manque, DJ ces raisonnements 


80 ÉTUDES CRITIQUES 

arrivèrent néanmoins d'une manière différente : M. de 
Saci y étant venu tout d'un coup par la claire vue du 

605 christianisme, et M. Pascal n'y étant arrivé qu'après 
beaucoup de tours, en s'attachant aux principes de ces 
philosophes. 

Lorsque M. de Saci et tout Port-Royal des Champs 
étaient ainsi tout occupés de la joie que causaient la 

610 conversion et la vue de M. Pascal, et qu'on y admirait 
la force toute puissante de la grâce, qui, par une 
miséricorde dont il y a peu d'exemples, avait si profon- 
dément abaissé cet esprit si élevé de lui-même, on le fut 
encore bien plus, vers le même temps, du changement 

615 presque miraculeux d'une autre personne, qui combla 
de joie tout ce désert..,. 


604 D arrivé tout d'un coup — 606 BDJ de détours, en M la 
leçon tours a élé conHgée par un réviseur en détours. — 608 
M des Champs manque; ajouté en J par un réviseur. — 010 
M et la vue manque, — 612 JM avait si humblement soumis 


LE « PARADOXE SUR LE COMÉDIEN » 
EST-IL DE DIDEROT? 


ÉTUDES CRITIQUES. ô 


LE . PARADOXE SUR LE COMÉDIEN 
EST-IL DE DIDEROT? 


Quand le Paradoxe sur le Comédien fut publié 
pour la première fois, en 1830*, personne n'hésita 
à y reconnaître une œuvre authentique de Diderot; 
et soixante-dix ans passèrent, sans que nul songeât 
à révoquer en doute cette attribution. De fait, 
comment aurait-on pu douter? Il était acquis que 
le Paradoxe avait été vendu en 1830 au libraire 
Sautelet par ce même Jeudy-Dugour, Français 
naturalisé Russe, qui lui avait aussi vendu la Cor- 
respondance avec ilf"® Volland^ une partie des Lettres 
à Falconet, les Voyages^ la Promenade du sceptique^ 
le Rêve de d'Alembert. Il éfait acquis que Jeudy- 
Dugour avait copié tous ces inédits sur les manus- 
crits de Diderot que possède la bibliothèque impé- 
riale de Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire sur ces 
manuscrits mênies que M°*^ de Vandeul, fille de 


i. Paradoxe sur le Comédien^ ouvrage posthume de Didei'ot^ 
Paris, A. Sautelet et C'% 1830. 


84 ÉTUDES CRITIQUES 

Diderot, avait envoyés à Catherine II, en l'assu- 
rant qu'ils contenaient les œuvres posthumes de 
son père. Si le Rêveded'AlembertéisLiiaiuiheniiquet 
comment le Paradoxe sur le Comédien aurait-il pu 
être apocryphe? 

Pourtant M. Ernest Dupuy fit une trouvaille 
singulière. Un jour, il y a quelques années, sur 
les quais, il retira de la boîte d'un bouquiniste 
certain manuscrit. C'était le Paradoxe^ conforme, 
à quelques variantes près, au texte connu de tous, 
mais criblé de corrections : ratures, surcharges, 
additions marginales. Ce n'était pas un manuscrit 
de copiste, c'était un manuscrit d'auteur. Or ce 
manuscrit d'auteur n'était pas de la main de 
Diderot, mais de la main de Naigeon. La conclu- 
sion s'imposait : l'auteur du Paradoxe n'était plus 
Diderot, mais le citoyen Naigeon. 

Il fallait bien, il est vrai, que certaines parties 
fussent authentiques, puisqu'elles reproduisaient 
un article de Diderot pubHé dès 1770 dans la Cor- 
respondance de Grimm; mais M. Ernest Dupuy se 
persuada que tout le reste (plus des deux tiers de 
l'œuvre) n'était qu'une audacieuse fabrication de 
Naigeon, rien qu'un délayage insupportable de 
l'article de la Correspondance, une amplification 
pauvre d'idées, pauvre de forme, pastichée de 
Diderot, plagiée de Grimm, de Meister, voire de 
Cailhava d'Estandoux et de la Clairon. Pour le 
démontrer, il publia en 1902 un livre, qui est une 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 85 

édition critique du Paradoxe *, où sa thèse est sou- 
tenue avec une extrême ingéniosité. 


* 


Si elle prévaut, on voit la conséquence immé- 
diate et grave qu'elle entraîne : ce n'est pas seu- 
lement le Paradoxe qui est en cause, ce sont à peu 
près toutes les œuvres posthumes du pseudo- 
Diderot. Comme le dit justement M. René Doumic, 
« les conséquences de la découverte de M. Dupuy 
vont loin : songez que tous les écrits posthumes 
de Diderot nous sont arrivés après une série de 
pérégrinations et d'aventures de toute sorte et par 
l'entremise de Naigeon, ou d'autres Naigeons, qui 
s'appelaient Grimm, l'abbé de Vauxcelles, Jeudy- 
Dugour, Brière et Walferdin ! C'est plus qu'il n'en 
faut pour éveiller nos doutes sur l'authenticité 
elle-même d'une bonne partie de l'œuvre de Diderot, 
de la plus significative, de celle dont on a cou- 
tume de se servir pour caractériser l'homme et 
l'écrivain, dessiner sa physionomie, marquer sa 
place parmi les penseurs de son temps et déter- 
miner la part qui lui revient dans le mouvement 
des idées. Pour peu qu'on y regarde de près, on 

1. Diderot. Paradoxe sur le Comédien, édition critique avec 
introduction, notes, fac-similé, par Ernest Dupuy, Paris, 
Société française d*imprimerie et de librairie, 1902. 


86 JSTUPES CRITIQUES 

verra les questions se presser, et Ton s'apercevra 
combien de points obscurs, intéressant à la fois 
Toeuvre et la vie du philosophe, ont échappé jus- 
qu'ici à la diligence de ses éditeurs et à la clair- 
voyance de ses biographes *. » 




On comprend que de tels doutes aient ému les 
critiques, et qu'une querelle littéraire se soit enga- 
gée, fort brillante, dont M. Faguet résume ainsi 
les phases : 

u 1° Articles : de M. Gustave Lanson dans la Jtevue 
Universitaire du 15 mai 1902, très favorable à la 
thèse de M. Dupuy ^; — de M. Gustave Larroumet 
dans le Temps (septembre 1902), absolument favo- 
rable à la thèse de M. Dupuy et rappelant que 
M. Larroumet avait lui-même, il y a bien des 
années, avant la découverte du manuscrit Naigeon, 
élevé des doutes sur l'authenticité du Paradoxe sur 
le Comédien; — de M. Faguet dans les Débats (sep- 
tembre 1902), très plein d'admiration pour le talent 
de dialectique de M. Ernest Dupuy, mais ne pou- 
vant admettre, pour des raisons de goût, que le 
Paradoxe, qu'il trouve agréable, soit de Naigeon; 


1. Revue des Deux Mondes, 1902, p. 925. 

2. L'uttitude de M. G. Lanson, dans Tarticle ainsi mentionné 
pur M. Faguet, est bien plutôt celle du « doute provisoire ». 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 87 

— article de M. Grappe dans la Revue Latine dans 
le même sens et surtout prenant la défense de 
l'honnêteté et probité de Naigeon. 

« 2° Quatre articles dans le numéro de juillet-sep- 
tembre de la Revue d'Histoire littéraire de la France^ 
à savoir : de M. Lucien Brunel, très favorable à la 
thèse de M. Dupuy, insistant surtout sur les rai- 
sons de goût, et se refusant à admettre qu'un 
ouvrage aussi mal écrit que le Paradoxe puisse 
être de Diderot; — de M. Maurice Tourneux, 
défendant Tauthenticité du manuscrit de Saint- 
Pétersbourg et réfutant les arguments de M. Du- 
puy; — de M. Dupuy, montrant l'inanité de l'argu- 
mentation de M. Tourneux; — de M, Tourneux, 
revenant à la contre-réplique et montrant l'inanité 
de l'argumentation de M. Dupuy. » 
A cette revue sommaire, il convient d'ajouter : 
3* L'article de M. É. Faguet auquel nous avons 
emprunté les lignes qui précèdent {Revue Latine 
du 28 décembre 1902), défavorable à la thèse de 
M. E. Dupuy; — deux articles de M. A. Aulard {la 
Révolution française du 14 août 1902 et du 14 jan- 
vier 1903), généralement favorables à la thèse de 
M. E. Dupuy; un article de M. René Doumic 
{Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1902), très 
favorable à la thèse de M. E. Dupuy. 


88 ÉTUDES CRITIQUES 




Il est aisé de voir où réside la difficulté du 
problème : les contradicteurs de M. Dupuy auront 
beau soutenir que le Paradoxe est signé Diderot 
presque à chaque ligne, ils auront beau accu- 
muler les objections, il est visible que M. Dupuy 
n'en sera pas ébranlé. Qu'ils attaquent un à un 
tous ses arguments, il en est un qui demeure. 
Supposé même que M. Ernest Dupuy renonce de 
son plein gré à tous les étais de sa théorie, elle 
subsistera, intangible, aussi longtemps que subsis- 
tera le fait qui Ta suscitée et qui la fonde : le 
manuscrit Naigeon existe. Il existe : qu'y faire? Il 
existe avec ses ratures et ses surchages : si Naigeon 
n'a point touché au texte de Diderot, pourquoi ces 
ratures, pourquoi ces surcharges? Rendez compte 
d'abord du manuscrit Naigeon. — « Naigeon, dit 
celui-ci, ne pourrait-il pas l'avoir écrit sous la 
dictée de Diderot? » — « Ou bien, dit cet autre, ce 
manuscrit ne serait-il pas une copie figurée, une 
sorte de calque, où Naigeon se serait amusé à 
reproduire l'aspect d'un brouillon de Diderot? » De 
quoi M. Dupuy triomphe, et c'est justice. Et si 
M. Emile Faguet, revendiquant par de forts argu- 
ments l'authenticité du Paradoxe^ concède pourtant 
que Naigeon a bien pu, de l'aveu de Diderot, y 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 89 

insérer trois ou quatre pages de lui, « quelques 
petites choses » seulement, M. Ernest Dupuy 
triomphe encore de cette concession : si, là seule- 
ment où M. Faguet ne peut pas récuser le témoi- 
gnage de ses yeux, il accorde que Naigeon a 
« cuisiné » « quelques petites choses », Tensemble 
du Paradoxe demeure suspect, sans autre garantie 
d'authenticité que le goût de chacun; et deviennent 
suspects du même coup tous ceux des écrits post- 
humes de Diderot dont nous devons la connais- 
sance au seul Naigeon ou aux éditeurs de 1830. 
« C'est donc sur le manuscrit Naigeon », répète 
M. E. Dupuy, « qu'il faut discuter, c'est là le fond 
de l'affaire *. » Il dit bien, et ses adversaires le 
savent. 




Qu'est-ce donc que le manuscrit Naigeon? 
M. Ernest Dupuy en a publié dans son édition du 
Paradoxe six pages en fac-similé : regardons-y ^. 
Faire la critique des leçons doubles ou triples que 
nous offre un manuscrit, c'est à l'ordinaire une 
opération assez simple : nous allons l'essayer. 

1. Revue d'Histoire littéraire de la France, 1902, p. 520. 

2. On trouvera ci-après la reproduction de deux de ces 
pages en fac-similé. 


/ 


90 ÉTUDES CRITIQUES 


I 


Observations tirées de l'examen du fac-similé 

ET formation d'une HYPOTHÈSE. 

Première observation. — Considérez Tune quel- 
conque de ces pages : elle est couverte de ratures 
et Naigeon y apparaît, semble-t-il, comme un 
écrivain difficile pour lui-même, qui rarement 
trouve d'emblée Texpression définitive de sa pensée 
et qui la cherche à grand effort. Mais regardez aux 
additions marginales : cherchez-y des ratures. Vous 
en trouverez une seule, page 25, insignifiante 
« Quinaut'Dufresne (était-il) est-il Orosmane * ? » 
Elles sont fort longues pourtant, ces additions : sur 
les six pages du fac-similé, ce sont quatre cents 
mots qui encombrent les marges, soit quarante 
lignes pleines d'une impression compacte. Pour- 
quoi ces quarante lignes ne sont-elles jamais 
raturées, tandis qu'on ne saurait dans les pages 
elles-mêmes lire plus de dix lignes sans se heurter 
à quelque retouche? Quelle est cette admirable 
influence des marges sur le talent de Naigeon? 

1. S'il vaut la peine dc^ rendre compte d*un accident si 
menu, on peut proposer l'explication que voici : Naigeon vient 
seulement d'effacer cette phrase : « Mais Quinaut-Dufresne 
n'était-il pas Orosmane? » Il subit encore la suggestion de cet 
imparfait. 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 91 

Dès qu'il y écrit, son style, si laborieux ailleurs, 
soudain coule de source, pur et facile comme le 
style de Fénelon. Que n'écrit-il seulement dans 
les marges? 




Deuxième observation. — Regardons aux correc- 
tions introduites par surcharge dans les six pages 
du fac-similé. Veuillez y chercher un seul mot qui 
ait à son tour été raturé et remplacé par une troi- 
sième leçon. Cherchez, vous n'en sauriez trouver 
un seul. Pourtant, lorsque nous -corrigeons nos 
propres écrits, n'arrive-t-il jamais que la correction 
par nous essayée nous déplaise? Ne nous arrive-t-il 
jamais de la sacrifier, soit pour revenir au texte 
primitif, soit pour préférer une troisième expres- 
sion? C'est là une mésaventure coutumière, à tel 
point que les parties les plus fragiles de nos écrits, 
les plus exposées à des remaniements, sont à 
l'ordinaire celles mêmes que nous avons déjà 
remaniées. Chez Naigeon il n'en va pas ainsi : rare- 
ment la première forme de sa pensée le satisfait, 
mais toujours la seconde; la première lui semble 
souvent gauche et mal venue, la seconde est 
toujours immuable; toujours il s'y complaît et s'y 
admire. Tout à l'heure nous constations que les 
marges conféraient à son style une impeccable 
sûreté; mais de même les interlignes. Il se corrige 


92 ÉTUDES CRITIQUES 

volontiers, jamais aux marges, jamais dans les 
interlignes : admirable puissance des interlignes et 


des marges 


* 


Troisième observation, — Voici une singularité 
nouvelle : Naigeon ne connaît (outre le renvoi aux 
marges) d'autre mode de correction que la sur- 
charge; jamais, lui qui remanie tant, il n'éprouve 
le besoin de remanier que lorsqu'une fois il a 
rempli d'un texte continu les lignes de son papier. 
Faites Tépreuve sur une phrase quelconque du fac- 
similé : lisez ce qui est dans les lignes sous les 
ratures, jamais vous n'aurez lieu, pour compléter 
le sens, de recourir aux interlignes. Partout vous 
trouverez dans les lignes un texte suivi, cohérent, 
écrit d'une seule tenue de plume, sans hésitation 
d'aucune sorte; puis, dans les interlignes, utilisant 
les mots non biffés du premier texte, un second 
texte suivi, cohérent, écrit d'une seule tenue de 
plume, sans hésitation d'aucune sorte*. 

1. Je prends comme exemple Tune des phrases les plus 
remaniées du fac-similé, page 20, ligne 18. Lisant sans tenir 
compte des ratures et des surcharges, je trouve cette phrase 
grammaticalement excellente : « Mais un autre trait où 
un même personnage vous montrera dans un même moment 
la sensibilité plate et sotte, et dans le moment suivant, la 
sensibilité étouffée et le sens froid sublime, le voici. » Si par 
l'opération inverse, je tiens maintenant pour nuls les mots 
raturés, et si je leur substitue les mots écrits en surcharge, 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 93 

Pourtant, regardez parmi vos papiers un brouil- 
lon de lettre pris au hasard, un manuscrit raturé 
quelconque : vous y trouverez des « repentirs », 
les uns (comme ceux du manuscrit Naigeon) dans 
les interlignes, les autres dans les lignes mêmes. 
Ce sera tantôt une phrase qui commence et, brus- 
quement biffée, ne s'achève pas; tantôt une propo- 
sition coordonnée qui s'est tournée soudain sous 
votre plume en une subordonnée, tantôt un mot 
raturé auquel a succédé sur la même ligne un 
synonyme choisi à sa place. Par exemple (page 24 
du fac-similé, ligne 18), Naigeon a remplacé « il 
croira » par « il se persuadera » : il n'a fait cette 
correction qu'alors que la ligne était déjà toute 
remplie. Il a superposé un mot à l'autre ; lui arrive- 
t-il ailleurs, comme à chacun de nous, de les juxta- 
poser? — Jamais. — Lui arrive-t-il, commençant 
une phrase, de se repentir sur l'instant? — Jamais, 
dans les six pages du fac-similé, sauf une fois 
(page 24, ligne 24) : 

Votre voisine est belle, très belle, d'accord ; mais ce 
n'est pas la Beauté. Mais Quinaiit [ces deux mots raturés] 
Il y a aussi loin de votre ouvrage à votre modèle que de 
votre modèle à Tidéal... 


j'obtiens cette seconde phrase, non pas plus correcte que la 
précédente, mais où la pensée apparaît plus précise et plus 
nette : « Mais un autre trait où je vous montrerai un person- 
nage dans un moment rendu plat et sot par sa sensibilitéy et 
dans le moment suivant sublime par le sens froid qui succéda 
à la sensibilité étouffée t le voici. » 


94 ÉTUDES CRITIQUES 

Naigeon a voulu d'abord, semble-t-il bien, passer 
la parole après le mot Beauté au second person- 
nage du dialogue pour lui prêter à cet endroit l'ob- 
jection : Mais Quinaut... Il s'est ravisé et il a ajourné 
à la page suivante cette riposte. Voilà, direz-vous, 
un « repentir ». Remarquez pourtant qu'après ces 
deux mots Mais Quinaut l'écriture change d'aspect, 
les lignes deviennent plus serrées, comme si Nai- 
geon avait ménagé au bas de ce feuillet un blanc 
qu'il n'a su remplir que plus tard. C'est l'indice 
qu'il a pu se produire ici quelque accident de 
copie : réservons tout jugement sur ce cas isolé, 
qui seul vient troubler — provisoirement peut-être 
— la pureté et la constance du phénomène : hor- 
mis ce cas unique, jamais Naigeon ne se corrige 
que par surcharge. 


* 


Ces trois observations manifestent des procédés 
de travail bizarres et presque pathologiques : Nai- 
geon se révèle à nous comme un écrivain qui ne 
s'avise jamais d'une correction qu'après avoir 
rempli la ligne jusqu'au bout, qui est souvent 
mécontent de son premier jet et toujours ravi du 
second, et dont le talent de style s'affermit dès 
qu'il écrit dans les marges. 

Comment dissiper ces merveilles et ces presti- 
ges? Par une hypothèse très simple, que d'aven- 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 95 

ture le lecteur a déjà pressentie et qu'il a dégagée 
de ces observations. 




L hypothèse. — Ce que nous montrent ces six 
pages en fac-similé, ce n'est pas un écrivain qui 
peine à trouver la juste expression de sa pensée, 
qui hésite, se reprend, choisit, crée. Ce n'est pas 
un écrivain, c'est un scribe. 

Naigeon a tiré d'abord une copie du Paradoxe^ 
de sa belle écriture posée et soigneuse, si appréciée 
du baron d'Holbach, et cette copie était vierge de 
ratures. Plus tard (cinq jours après, cinq ans après, 
nous ne savons), il s'est trouvé en possession d'un 
second texte du Paradoxe^ remanié par son auteur. 
Il aurait pu dresser une nouvelle copie, déchirer 
celle qu'il avait déjà prise : il s'est avisé que les 
remaniements pourraient tenir sur celle-ci sans 
trop la gâcher; pour épargner sa peine, il s'est dis- 
pensé de récrire le tout, et minutieusement, ratu- 
rant lettre par lettre et jambage par jambage les 
leçons sacrifiées par Diderot, il s'est contenté de 
collationner. 

Par là s'explique tout le mystère. 

Pourquoi Naigeon, seul entre tous les écrivains, 
ne se corrige-t-il jamais dans les lignes, toujours 
dans les interlignes? C'est que les lignes repré- 
sentent et reproduisent le premier manuscrit de 


96 ÉTUDES CRITIQUES 

Diderot qu'il veut mettre au net. Il ne fait pas 
Toffice d'un écrivain, mais d'un scribe qui copie. 

Pourquoi Naigeon, seul entre tous les écrivains, 
ne se corrige-t-il jamais deux fois? C'est que ses 
surcharges représentent et reproduisent les varian- 
tes du second manuscrit qu'il veut transcrire. Il ne 
fait pas l'office d'un écrivain, mais d'un scribe qui 
coUationne. 

Pourquoi Naigeon, seul entre tous les écrivains, 
ne se corrige-t-il jamais dans les marges? C'est que 
ses additions marginales représentent et reprodui- 
sent les variantes plus longues, trop longues pour 
tenir dans les interlignes, du second manuscrit 
qu'il veut transcrire. Il ne fait pas l'office d'un 
écrivain, mais d'un scribe qui collationne. 




On dira : l'explication est plausible peut-être, 
elle n'est pas nécessaire. D'abord le repentir Mais 
Quinaut la contrarie fortement. Puis, quant aux 
corrections et additions marginales, il est possible 
que Naigeon ait pris soin, en ces quelques pages, 
pour ne pas trop brouiller son texte, de les essayer 
à loisir sur d'autres feuillets de papier, où il ratu- 
rait à son aise, ne transportant les leçons nouvelles 
sur son manuscrit que lorsqu'il les sentait défini- 
tives. — Il est possible, certes; mais il est invrai- 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 97 

semblable qu'il ait pris des soins si minutieux d'un 
bout à l'autre de son texte. M. Ernest Dupuy n'a 
publié que six pages du manuscrit en fac-similé; il 
faut voir les trente autres *. Si les phénomènes 
observés pour ces six pages se reproduisent sur le 
manuscrit, la vraisemblance de notre supposition 
croîtra de page en page, selon une progression 
géométrique, de la septième à la huitième, à la 
vingtième, jusqu'à confiner finalement à l'évidence. 
Notre hypothèse pose cette triple gageure : que 
jamais dans les trente autres pages du manuscrit 
nous ne trouverons ni dans les additions margi- 
nales une rature, ni dans les interlignes une double 
correction, ni dans les lignes un repentir qui ne 
puisse et ne doive s'expliquer comme un accident 
de copie. Il faudra de plus que le manuscrit nous 
rende compte du cas Mais Quinaut, 

J'ai proposé cette hypothèse sous la forme qui 
précède en une conférence faite aux élèves de 
l'École Normale, avant d'avoir vu le manuscrit, 
les invitant à la vérifier par eux-mêmes, et prêt, si 
une seule observation la contredisait, à leur donner 
l'exemple de la soumission aux faits. Le lendemain 
seulement, 21 janvier 1903, je fus voir le manus- 

1. L'appareil critique disposé par M. E. Dupuy au bas des 
pages de son édition ne dispense pas de cet examen : il a par 
exemple négligé d'y noter que huit lignes ont été biffées au 
haut de la page 25, comme le montre le fac-similé. U se peut 
qu'il ait jugé inutile de relever d'autres accidents du manus- 
crit, défavorables à notre thèse. 

ÉTUDES CRITIQUES. 7 


98 ÉTUDES CRITIQUES 

crit NaigeoD à la Bibliothèque Nationale, qui Ta 
récemment reçu en don de M. Ernest Dupuy : le 
manuscrit y a reçu la cote : Nouvelles acquisitions 
françaises 10165. 


II 


Vérification de l'hypothèse. 

Voici comment le manuscrit, interrogé à ses 
36 pages, répond aux trois questions posées : 

1* Y a-t'il des ratures dans les additions margi- 
nales? — Jamais. 

2" Y a-t-il dans les interlignes des doubles correc- 
tions? — Jamais, sauf celle-ci, qui ne gêne pas 
notre hypothèse. P. 14 du manuscrit, p. 29 de 
rédition E. Dupuy, on lit : 

A quel âge est-on grand comédien ? Est-ce à Tâge où 
Ton est plein de feu? Où le sang bouillonne dans les 
veines ? Où Tesprit s'enflamme à la moindre étincelle ? 
Où le choc le plus léger porte le trouble au fond des 
entrailles? Il me semble que non. 

Dans l'interligne, à la fin de la phrase, au-dessus 
des mots II me semble que non^ Naigeon a écrit 
une seconde fois les mots Oh l'esprit s'enflamme à 
la moindre étincelle^ puis les a biffés. 

Pourquoi les a-l-il biffés? On peut en proposer 
diverses raisons, celle-ci par exemple. Si Ton se 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 99 

reporte au texte du manuscrit de Saint-Pétersbourg 
(édition Dupuy, p. 109), on voit que les mots Où 
V esprit s'enflamme à la moindre étincelle y sont bien 
rejetés à la fin de la phrase. Diderot, les ayant pla- 
cés d'abord un peu plus haut, aura jugé bon, lors 
de sa revision, de les transférer à cette place. Nai- 
geon, collationnant d'après un manuscrit où 
Diderot avait indiqué cette retouche, a voulu 
l'introduire sur sa copie, et a donc écrit dans l'in- 
terligne, à la place requise, les mots Où Vesprit 
s'enflamme à la moindre étincelle. Puis il les a biffés, 
sans doute parce que Diderot n'avait marqué que 
par un signe conventionnel le déplacement à opé- 
rer, et qu'à la réflexion Naigeon a hésité sur la 
signification de ce signe et sur l'intention vraie de 
l'auteur. 

3** Y a-i-il dans les lignes des repentirs? 

Je note ici tous les accidents, si menus soient-ils, 
que j'ai observés. Les mots en italique sont ratu- 
rés dans le manuscrit. 

P. 8 du ms., p. 19 de Téd.: « Ce sont les entrailles qui 
troublent qui tro sans mesure la tête de l'homme sen- 
sible. » — P. 24 du ms., p. 51 de Téd. : « elle corrigea 
les défauts grossiers de ceux-ci, puisque les défauts 
moins grossiers, jusqu'à ce que... » — P. 2b du ms., 
p. 52 de Téd. : a et — et pourquoi? » — P. 29 du ms., 
p. 61 de l'éd. : « quelque illustre débauché ou riche 
débauché. » — P. 30 du ms., p. 62 de Téd. : « une 
troupe de comédiens n'est point, comme elle devrait 
l*ôtre chez un peuple où l'on attacherait chez un peuple 


100 ÉTUDES CRITIQUES 

à la fonction... » — P. 31 du ms., p. 64 de Téd. : « ce 
despotisme, ils l'exercent sur les auteurs auteurs, et... » 
— P. 33 du ms , p. 66 de Téd. : « Je vous devine... — 
Ah tr — Ah traître. » (Naigeon a remplacé Ah tr par le 
trait indiquant le changement d'interlocuteur.) 

Pas une de ces ratures ne mérite qu'on s'arrête 
à expliquer que ce sont des accidents auxquels 
n'échappe aucun copiste, si attentif qu'il soit. 
Plusieurs même (par exemple puisque au lieu de 
puxs)^ faisant non-sens, ne peuvent guère être le 
fait que d'un copiste qui s'attache à peine à com- 
prendre ce qu'il transcrit. Si on les néglige, il 
reste ce seul cas : 

P. 15 du ms., p. 31 de Téd. : « Il n'y a qu'un moment 
qu'après dix ans d'absence du théâtre la Clairon voulut 
y rentrer reparaître. Si elle joua.... etc. » 

Est-ce nécessairement ici une retouche d'auteur? 
Remarquez que reparaître est le dernier mot de la 
phrase. Comme fait tout scribe, à moins qu'il ignore 
tout à fait la langue de son modèle, Naigeon ne 
devait pas reporter les yeux sur le manuscrit ori- 
ginal à chaque mot qu'il copiait. Il lisait d'un coup 
une ligne ou deux, et transcrivait de mémoire. Au 
dernier mot de la phrase, Texpression rentrer au 
théâtre s'est substituée dans sa mémoire et sous sa 
plume à l'expression presque synonyme reparaître 
au théâtre. Mais revenant au manuscrit, pour y 
chercher le début de la phrase suivante Si elle 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 101 

joua...,i\ s'est aperçu de son erreur. Ici, par la sub- 
stitution involontaire d'un mot à un autre, il a failli 
collaborer avec Diderot : c'est la seule fois, je crois. 




C'est ainsi que le manuscrit a répondu à nos 
trois questions. Mais il nous a donné par surcroît 
un renseignement imprévu : tout le manuscrit 
avant les ratures est écrit d'une même encre; 
toutes les surcharges des interlignes et toutes les 
additions marginales sont écrites d'une autre encre, 
plus étendue d'eau et plus pâle. N'en voulant 
croire mes yeux, j'ai soumis cette impression à 
M. Auvray, le savant bibliothécaire du dépar- 
tement des manuscrits, qui a vu comme moi. C'est 
la confirmation de ma thèse par un indice matériel *. 

1. Je crois cet indice réel, et le croyant tel, je le produis 
donc. Il se peut cependant qu'en quelques passages examinés 
par d'autres yeux sous un éclairage autre, la différence des 
deux encres n'apparaisse pas. Mais Ton ne gagnerait rien à 
nous contester la constance du phénomène : notre remarque 
est-elle juste, elle nous sert; est-elle fausse, elle ne nous nuit 
pas. En effet, si d'autres observateurs constatent comme nous, 
partout et toujours, la différence des deux encres, ils seront 
obligés d'en conclure que notre thèse est vraie : étant absurde 
qu'un écrivain change de plume et d'encrier chaque fois qu'il 
éprouve le besoin de modifier quelque chose à la phrase qu'il 
est en train d'écrire. Au contraire, si d'autres observateurs 
nient que ce contraste soit constant, notre thèse n'en recevra 
nulle atteinte : n'étant pas absurde qu'en certains passages, 
l'encre ait blanchi plus qu'aux autres, ou bien que Naigeon, 
au jour où il collationna, ait eu sur sa table deux encriers 
contenant des encres de qualité différente, et que, se servant 
à l'ordinaire de l'un, il ait accidentellement trempé parfois sa 


102 ÉTUDES CRITIQUES 

De cet examen du manuscrit il semble résulter 
jusqu'à Tévidence que le manuscrit Naigeon n'est 
pas un « brouillon d'auteur ». Ce n'est pas un 
manuscrit de travail, sur lequel un écrivain a 
pensé. C'est une copie de scribe, collationnée 
ensuite par le même scribe. 




Et le cas Mais Quinaut^ dira-t-on. C'était là 
contre vous — vous en avez convenu — une diffi- 
culté grave. Là du moins, Naigeon manifestait 
l'activité, non d'un copiste, mais d'un remanieur. 
L'examen du manuscrit a-t-il pu écarter cet obs- 
tacle? — Certes, et au delà de noire espérance. 
L'explication est un peu malaisée à suivre, pour 
qui n'a pas le manuscrit entre les mains. Nous 
ferons effort pour exposer la chose avec clarté; 
nous osons promettre au lecteur que cette discus- 
sion, s'il veut bien y prêter quelque atten- 
tion, le conduira à un résultat d'un certain intérêt. 

Si l'on veut bien regarder à la page 25 du fac- 
similé, on verra qu'elle commence par huit lignes, 
soigneusement annulées. Sous les ratures, on lit : 

mieux fait qu'elle! Nierez-vous qu'on embélisse la 
nature ? N'avez-vous jamais loué une femme en disant 
qu'elle était belle comme une vierge de Raphaël? 

plume dans Tautre. — Cela dit pour éviter que cette discus- 
sion ne dégénère en une expertise d'écriture. 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? d03 

N'avez-vous jamais dit d'un paysage qu'il étoit roma- 
nesque ? D'ailleurs vous me parlez d'un instant fugitif 
de la nature, et moi je vous parle d'un ouvrage de l'art 
projette, suivi, qui a sa conduite et sa durée. Prenez 
chacun de vos acteurs, faites varier la scène dans la rue 
comme au théâtre et montrez-moi vos personnages suc- 
cessivement, isolés, mais Qmnani-Dufresne, glorieux de 
caractèrey jouait merveilleusement le Glorieux, 

Ces phrases, vous pourrez les retrouver dans leur 
vrai contexte aux pages 26 et 27 de Tédition 
Dupuy : 

Quelle e$t donc cette magie de Vart si vantée^ puisqu'elle 
se réduit à gâter ce que la brute nature et un arrangement 
fortuit avaient mieux fait qu'elle? Nierez-vous qu'on 
embélissela nature? N'avez-vous jamais loué une femme 
en disant qu'elle était belle comme une vierge de 
Raphaël? N'avez-vous jamais dit * d'un paysage qu'il étoit 
romanesque? D'ailleurs vous me parlez d'un instant 
fugitif de la nature, et moi je vous parle d'un ouvrage 
de l'art projette, suivi, qui a sa conduite et sa durée. 
Prenez chacun de vos acteurs, faites varier la scène dans 
la rue comme au théâtre et montrez-moi vos person- 
nages successivement, isolés, deux à deuxy trois à trois ; 
abandonnez les à leurs propres mouvements; qu'ils soient 
maitres absolus de leurs actions, et vous verrez Vétrange 
cacophonie qui en résultera. 

Par quelle bizarrerie ce passage se trouve-t-il, 
sur cette page 25, associé à celui où il est question 

1. Ce que nous transcrivons ici, c^est le « premier état » du 
manuscrit, sans tenir compte du • second état », des sur- 
charges écrites de Tencre pâle que Ton sait. 


104 ÉTUDES CRITIQUES 

de Quinaut-Dufresne, alors que ces deux passages 
sont séparés dans le Paradoxe par de longs déve- 
loppements intermédiaires, par vingt-six pages de 
l'édition Dupuy? 

Pour le comprendre, il faut savoir que le manus- 
crit est écrit au recto et au verso, que la page 24 est 
un verso et que la page 25 est le recto du feuillet 
suivant. Il faut savoir en outre que le manuscrit se 
compose de 18 feuilles de papier pliées par le milieu , 
de manière à former un cahier de 36 pages, cousu 
comme un cahier d'écolier, c'est-à-dire que le fil se 
trouve entre les pages 18 et 19. Dans un cahier 
de 36 pages écrit au recto et au verso, le feuillet 
attenant au feuillet 25-26 est nécessairement 
paginé 11-12. 

Or, si l'on se reporte à cette page 12, on constate 
qu'elle se termine précisément par ces mots : 

Quelle est donc cette magie de Vart si vantée^ puisqu'elle 
se réduit à gâter ce que la brute nature et un arrangement 
fortuit avaient 

c'est-à-dire qu'elle se raccorde au feuillet attenant, 
numéroté 25, qui commence par les mots : 

mieux fait qu'elle ? 

Il faut donc que ce feuillet 25 ait été d'abord le 
feuillet 13, et chacun peut en voir la preuve maté- 
rielle sur le fac-similé, où le nombre primitif 13 
reste visible sous la surcharge 25. 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 105 

Naigeon avait donc formé d'abord, pour y établir 
sa copie, un cahier de 24 pages seulement; parvenu 
à la page 12, il avait continué, comme de juste, sur 
la page 13, puis sur la page 14, etc. 

Mais, tandis qu'il copiait, se produisit un grave 
accident. A son insu, il avait égaré ou déplacé, par 
telle mésaventure qu'il vous plaira d'imaginer, 
tout un cahier ou tout un lot de feuillets du manus- 
crit qu'il avait à transcrire. A la ligne 8 de la 
page 13 de sa copie, il parvenait au bas d'une page 
de son modèle, laquelle finissait par les mots suc- 
cessivement, isolés; il copia ces mots, tourna la 
page du manuscrit à copier, passa à la suivante : 
elle commençait par ces mots : mais Quinaut 
Dufresne^ glorieux de caractère, jouait merveilleuse- 
ment le Glorieux; il les copia, mettant bout à bout 
successivement j isolés, mais Quinaut Dufresne, sans 
remarquer la lacune, en bon scribe passif et 
machinal qu'il était, tout occupé à calligraphier. 
Longtemps* il continua, tant qu'enfin il retrouva 
ce lot de feuillets égarés ou déplacés, qu'il n'avait 
pas transcrits. Il s'étonne, cherche la vraie place 
de ces feuillets, la trouve. C'est à la page 13, ligne 8, 
qu'il constate la lacune : il se décide à la combler. 

1. En admettant qu'il eût paginé son cahier d'avance, de 1 
à 24, il reste pourtant qu'il n'a pas sur l'heure reconnu sa 
méprise : s'il l'avait remarquée avant que la page où elle 
s'est produite fût écrite tout entière, il lui aurait sulfl de bilîer 
douze, ou vingt, ou vingt-cinq lignes au lieu de huit, et il 
aurait réparé l'accident sur cette page même. 


106 ÉTUDES CRITIQUES 

Il annule soigneusement les huit premières lignes 
de la page 13 (puisqu'il devenait impossible de les 
conserver), et suppute combien de pages de son 
écriture il faudra pour y faire tenir les pages retrou- 
vées de Toriginal. Il estime qu'il lui en faudra 
douze, grossit en conséquence son cahier de six 
feuillets nouveaux formant douze pages, les insère 
après la page 12 et commence à copier sur un nou- 
veau feuillet 13 à partir des mots mieux fait quelle. 
Il se trouve qu'il a calculé juste, à un tiers de 
page près. Lorsque, au feuillet 24, il a achevé sa 
besogne de raccord et qu'il l'a terminée par les 
mots mais Quinaut qui rejoignent enfin les mots 
Dufresne^ glorieux de caractère^ il n'a rempli sa 
page qu'aux deux tiers et, n'ayant plus rien à y 
mettre, il laisse donc le bas de la page en blanc. 
Il ne lui reste plus qu'à corriger sa pagination 
devenue fautive, et l'on peut voir sur le manuscrit 
qu'il a été obligé de la changer toute à partir du 
feuillet 25 : comme on lit 13 sous 25, de même on 
lit nettement 14 sous 26, 15 sous 27, 16 sous 28, et 
ainsi de suite jusqu'à la page 36 et dernière du 
cahier, primitivement cotée 24. 

Plus tard, quand, pourvu d'un manuscrit rema- 
nié du Paradoxe^ Naigeon fait son travail de colla- 
tion, Diderot a introduit un développement nouveau 
dans son œuvre : à la page 24, après mais ce n'est 
pas la Beauté, il a continué par les mots : il y a 
aussi loin de votre ouvrage à votre modèle que de 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEBOT? 107 

votre modèle à l'idéal^ etc. C'est alors que Naigeon 
efface les mots Mais Quinaut^ puisque Diderot les 
avait effacés, et il profite du blanc qui reste au bas 
de la page pour y insérer le développement nou- 
veau; il a beau serrer les lignes, le tout ne tient 
pas sur ce feuillet, et il se voit obligé d'utiliser la 
marge du feuillet suivant, où, après tant d'aven- 
tures courues, Quinaut rejoint enfin Dufresne, 

Ce qui prouve la validité de notre interprétation, 
c'est d'abord qu'il est impossible, croyons-rious, 
d'en imaginer une autre; c'est ensuite, pour qui- 
conque regardera le fac-similé, que le bas de la 
page 24, depuis les mots il y a aussi loin, n'est pas 
du môme train d'écriture que le haut de la page; 
c'est, pour quiconque regardera le manuscrit lui-mô- 
me, que le bas de la page 24 est de l'encre plus pâle 
qui est celle dont Naigeon s'est servi pour transfé- 
rer sur sa copie primitive le second état du texte *. 




Quel est l'enseignement imprévu de cette longue 
discussion? C'est que Naigeon, recopiant le Para- 

1. U m'avait semblé d'abord — et quelquesunes des per- 
sonnes que j'ai consultées ont eu la môme impression — que 
les huit lignes raturées de la page 25 étaient d'un autre train 
d'écriture que le reste de la page : lignes plus rapprochées, 
écriture plus menue. Vérification faite, ce n'était qu'une illu- 
sion de l'œil provoquée par les ratures : on pourra mesurer 
que ces huit premières lignes ont précisément le même écarte- 
ment que les autres ; on pourra compter qu'elles ont le même 
nombre de lettres. 


108 ÉTUDES CRITIQUES 

doxe^ a passé, sans s'en apercevoir, douze pages 
de développements. Supposera-t-on que ce sont 
des développements intercalaires, écrits après coup 
par Fauteur, quel qu'il soit? On le supposerait vai- 
nement, car jamais, en aucun état du texte, le 
passage où intervient Quinaut-Dufresne n'a pu 
légitimement faire suite au développement : « Nie- 
rez- vous qu'on embellisse la nature? » et nous 
sommes en présence d'une erreur matérielle de 
scribe *. 

Or, je le demande, l'homme capable d'une bévue 
de cet ordre peut-il être l'auteur ou le fabricateur 
du Paradoxe^ Quel écrivain, mettant au net Tune 

t. Il y en a plusieurs autres, qui nous montrent pareille- 
ment en Naigeon un scribe passif et machinal. Voici la plus 
apparente. La Correspondance de Grimm (p. 25 de Tédition 
Dupuy) donnait cette phrase excellente : « Le spectateur 
délicat sentirait que la vérité d'action dénuée de tout apprêt 
est mesquine et ne s'accorde pas avec la vérité. Du reste ce 
n'est pas que... » Il faut que Naigeon n'ait pas eu sous les 
yeux la Correspondance^ et qu'il n'ait pas toujours compris 
ce qu'il copiait, puisqu'il a écrit : « avec la poésie du reste. 
Ce n'est pas que... », car cette coupe de phrase forme un non- 
sens. — Comme ce non -sens se trouve aussi dans le manus- 
crit de Saint-Pétersbourg, cette faute commune associe le 
manuscrit Naigeon et celui de Saint-Pétersbourg en une 
môme famille. Mais procèdent-ils l'un de l'autre? ou, indépen- 
damment l'un de l'autre, d'un même modèle? Nous devrions, 
semble-t-il, quelque part en cette étude, tâcher de déterminer 
la nature de ce rapport. Nous avons fait ce travail, mais nous 
avons nos raisons de ne pas en publier ici les résultats. Nous 
laisserons le soin de reprendre cette petite enquête aux futurs 
éditeurs des œuvres de Diderot. Qu'il nous suffise de remarquer 
qu'il ne ressort rien, qu'il ne peut rien ressortir contre notre 
thèse de la comparaison de ces deux manuscrits, comment 
que l'on conçoive leurs rapports de filiation. 


LE <e PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 109 

de ses propres œuvres, pourrait en omettre douze 
pages, sans s'apercevoir qu'il les omet, alors qu'à 
l'endroit où il commet cet oubli, il juxtapose absur- 
dement deux développements qui furent toujours 
disjoints dans son ouvrage et dans sa pensée? 

Jusqu'ici l'on pouvait dire : Si vous montrez que 
Naigeon fait par tout son manuscrit office de scribe, 
il reste possible pourtant que le scribe Naigeon y 
copie la prose de l'écrivain Naigeon. Désormais il 
est bien défendu de le dire : non seulement Naigeon 
ne peut être Fauteur du Paradoxe^ mais il est acquis 
que, copiant le Paradoxe^ il le connaissait fort 
superficiellement et peut-être ne l'avait-il seulement 
pas lu. Bref, si l'on maintient que le Paradoxe a 
été composé, à partir du texte de la Correspondance 
de Grimm, par quelqu'un qui n'était pas Diderot, 
ce quelqu'un, ce fabricateur pourra être Grimm, 
ou Marmontel, ou Morellet, ou Le Franc de Pom- 
pignan, ou Palissot, ou la Clairon, ou Cagliostro 
peut-être, ou l'ex-jésuite Nonotte encore : qui Ton 
voudra, l'un quelconque des personnages qui 
fleurirent entre 1770 et 1785, un seul excepté : et 
c'est Naigeon. 

Conclusion. 

Le manuscrit Naigeon perd donc sensiblement 
de son importance. Il en garde assez cependant 
pour qu'on sache gré à M. Ernest Dupuy de l'avoir 


110 ÉTUDES CRITIQUES 

imprimé, muni d'un riche et précieux commentaire 
historique. En effet, à ceux qui croient que le 
Paradoxe est de Diderot, il enseignera par un 
nouvel exemple que Y « improvisateur » Diderot 
savait à Toccasion reprendre jusqu'à trois fois * le 
même ouvrage, le repenser, le remanier intime- 
ment. De plus, puisqu'il nous laisse discerner et 
dégager trois états successifs du texte, il invitera 
les fervents de Diderot à l'observer de près dans le 
travail de sa composition et de son style. Enfin, 
nous montrant avec quel soin vétilleux, quels scru- 
pules infinis Naigeon recueille les plus minimes 


1. Premièrement en 1770, date où il écrit son article pour 
la Correspondance de Grimm. Deuxièmement, en 1773, date 
où il compose le Paradoxe (il y parle comme d'une actualité 
des débuts au théâtre de M"* Raucourt qui eurent lieu le 
23 décembre 1772) : c'est le manuscrit Naigeon en son premier 
état, avant les ratures et les surcharges. — Troisièmement, 
en 1778, date où il remanie le Paradoxe (il y fait allusion à la 
nomination de Necker au Contrôle général (29 juin 1777), à la 
représentation de la Gabrielle de Vergy de Du Belloy (12 juil- 
let 1777), à Paris sauvé de Sedaine (1778) : c'est le manuscrit 
Naigeon en son second état, raturé et surchargé : et par là 
sont confirmées matériellement les excellentes conjectures 
d'Assézat. Si notre thèse est vraie, elle veut que ces trois allu- 
sions se trouvent dans le manuscrit en surcharge dans les 
interlignes : on peut vérifier qu'il en est bien ainsi pour 
Necker (p. 40 de î'éd. Dupuy), et pour Pai^ sauvé (p. 41); 
quant à l'allusion à Gabrielle de Vergy, elle se lirait aussi en 
surcharge, si Naigeon n'avait pas arrêté trop tôt son travail de 
collationneur : il l'a, en effet, abandonné à la page 27 du 
manuscrit. Dans les 26 premières pages, on ne peut lire dix 
lignes sans rencontrer quelque correction à l'encre pâle; à 
partir de la page 27 (exactement depuis les mots embrasse- 
menis de ta mère, cf. l'édition Dupuy, p. 57), les dix dernières 
pages du manuscrit Naigeon sont pures de toute surcharge. 


LE « PARADOXE » EST-IL DE DIDEROT? 111 

retouches de son maître, ce manuscrit sera garant 
de sa piété envers Diderot et de sa probité d'édi- 
teur : il dédommagera le bon secrétaire du désa- 
grément qu'il lui a attiré d'être traité pendant 
quelques mois d' « audacieux mystificateur », 
d' « impudent plagiaire » et de « plat faussaire » : 
il sera un gage que les écrits de Diderot publiés 
par Naigeon en 1798 ont chance d'être authentiques 
jusque dans le détail du style. 

Mais, quel que puisse être notre sentiment per- 
sonnel, nous n'aurons garde d'affirmer ici que le 
Paradoxe est de Diderot. Naigeon copie-t-il du 
Diderot? ou du Meister, ou du Cailhava? Tout ce 
que nous affirmons, c'est qu'il copie. Nous nous 
en tenons là, content d'avoir replacé les choses 
précisément au point où elles étaient alors que le 
manuscrit Naigeon moisissait encore dans la boîte 
du bouquiniste, c'est-à-dire alors que le problème 
n'existait pas. Avant l'impression de ce manuscrit, 
personne n'aurait osé, faute d'une arme critique, 
soulever la question de Tattribution du Paradoxe à 
Diderot. C'est le manuscrit « cuisiné » de Naigeon 
qui, seul, a fourni à plusieurs cette arme. Elle est 
brisée, je crois. Leur « brouillon d'auteur » dans 
les mains, ils disaient.: « Expliquez l'existence de 
ce manuscrit, c'est là le fond de l'affaire. Prouvez 
que le Paradoxe n'est pas de Naigeon ». Aujour- 
d'hui qu'ils n'ont plus rien dans les mains, leurs 
adversaires leur diront : « Prouvez que le Paradoxe 


112 ÉTUDES CRITIQUES 

est de Naigeon. » Tout le fardeau de la preuve 
retombe sur eux. Le « ci-devant chef-d'œuvre » 
est redevenu chef-d'œuvre. Ils ont tout juste les 
mêmes droits à révoquer en doute l'attribution du 
Paradoxe à Diderot qu'à contester l'authenticité 
d'un autre écrit posthume quelconque de Diderot. 

Subsidiairement, ce que nous affirmons, c'est 
que Naigeon, copiant le Paradoxe^ a copié de la 
prose de Diderot, ou de Meister, ou de Cailhava, 
mais non de la prose de Naigeon : s'il est vrai 
qu'un auteur, qui transcrit une de ses propres 
œuvres, ne saurait en passer douze pages à son 
insu dans les conditions ci-dessus décrites. Il reste 
possible pourtant, à l'extrême rigueur, que lorsque 
Naigeon a, plus tard, d'une encre plus pâle, trans- 
porté sur sa copie du Paradoxe des retouches de 
style et des additions, ces retouches et additions 
soient de lui. Le prétendre, soutenir que ces cent 
lignes environ, cent cinquante tout au plus, sont 
apocryphes, c'est la dernière ressource qui soit 
laissée, semble-t-il, à ceux qui veulent que Naigeon 
ait remanié le Paradoxe, A eux de montrer, s'ils en 
ont le pouvoir, que ces corrections et remaniements 
sont indignes de Diderot. 

Voudront-ils s'y essayer? 


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ÉTUDES CRITIQUES* 8 


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UN FRAGMENT INCONNU D'ANDRÉ CHÉNIER 

Ce n'est pas quelque liasse de vieux papiers 
ignorés et inédits qui nous livrera ce « fragment 
inconnu ». Voici trente ans bientôt qu'il est 
imprimé, noir sur blanc, dans les principales 
éditions d'André Chénier; mais on y a reconnu 
jusqu'ici non la main de Chénier, mais celle d'un 
Polonais. 

C'est Gabriel de Chénier qui, le premier, l'a mis 
en lumière. Dans la Notice qui ouvre son édition *, 
venant à dénombrer les amis d'André Chénier, il 
écrit : 

« Le poète polonais Niemcewicz, qui fut nonce 
du Palatinat de Livonie à la Diète constituante 
de 1788 et ensuite aide de camp de Kosciusko 
en 1794, envoya à André Chénier, vers 1786, un 
fragment d'une poésie qu'il adressait à Miss' 
Cosway. Ce qui rend ce morceau remarquable à 

1. Œuvres poétiques d'André Chénier ^ Paris, Lemerre, 1874, 

t. I, p. KXXVII-VIII. 

2. Lisez : Mistregs Cosway. 


H 6 ÉTUDES CRITIQUES 

plus d'un titre, c'est qu'il a été composé en vers 
français par le poète polonais, qu'il est écrit de sa 
main, et inédit : 

Trop heureux Niemcewicz dont la muse fidèle 
Ouvre à ta renommée, etc.... » 

Au-dessous des vers que Gabriel de Chénier 
transcrit ici, Niemcewicz a ajouté cette ligne : 

Niemcewicz sera toujours ami de S*-André, 

et c'est là, dit G. de Chénier, « la signature du poète 
polonais, accompagnée de mots affectueux ». 

Personne, à ma connaissance, n'a jamais con- 
testé cette attribution. Becq de Fouquières l'ac- 
cepte expressément dans ses Lettres critiques *, et 
Louis Moland ^ a rélégué ce fragment aux Appen- 
dices de son édition parmi les Pièces adressées à 
André Chénier^ sous ce titre : 

Fragment d'une poésie adressée à Miss Cosway 

par Niemcewicz. 

Tout récemment encore, M. Paul Glachant* clas- 
sait Niemcewicz parmi les littérateurs qui, comme 
Le Brun, Florian ou Alfieri, « ont deviné et encou- 
ragé André Chénier de son vivant », et disait : 

1. Lettres critiques sur la vie, les œuvrea, les manuscrits 
cVA. Chénier, Paris, €haravay, 1881, p. 117. 

2. Œuvres poétiques d* André Chénier, Paris, Garnier, 1878, 
t. II, p. 271. 

3. André Chénier critique et critiqué y Paris, Lemerre « 
1902» p. 271. 


UN FRAGMENT INCONNU D'ANDRÉ CHÉNIER 117 

Niemcewicz, poète polonais, en 1786, a composé ' 
en l'honneur d*André des vers français assez insi- 
gnifiants, publiés par G. de Chénier dans sa Notice. » 
Ces vers, les voici : 

A Mss COSWAY. , 

Trop heureux Niemcewicz dont la Muse fidèle 
Ouvre à ta renommée une porte nouvelle ; 
A sa langue étrangère enseignant tes vertus, 
Te présente à l'encens de peuples inconnus, 
Et fait luire tes traits et ton âme et ta grâce 
Jusqu'aux bords nébuleux que la Baltique embrasse ! 
Les sept astres du Nord, parmi les chênes verts, 
Le verront, aux pasteurs de fourrures couverts. 
Tel qu'Orphée au milieu de sa troupe farouche, 
Apprendre ce doux nom qui vivra sur sa bouche, 
Ton nom, ton nom si doux, l'honneur de sa chanson. 
Pour entendre sa voix et redire ton nom. 
De l'âpre Niémen les Naïades sacrées, 
Brisant les durs remparts de glaces azurées. 
Lèveront à l'envi leurs beaux visages blancs, 
Ceints d'humides roseaux et de glaçons brillants. 
Ton nom réveillera, chanté par les feuillages. 
L'écho de Podolie en ses grottes sauvages. 
Les belles, dont la martre au noir duvet luisant 
Presse le jeune sein, quand sous leur char glissant 
Le froid hiver durcit la Vistule écumante, 
Diront : Cette étrangère est donc bien séduisante ! 
Prêts à braver le Russe en un combat mortel. 
Les Polaques guerriers invoqueront le ciel 
Pour qu'une autre Cosway, comme toi noble et pure, 
De son écharpe blanche entoure leur armure. 

Niemcewicz sera toujours ami de S^-André, 


118 ÉTUDES CRITIQUES 


* 


Il semble d'abord, à bien lire ces vers, que 
Niemcewicz n'est pas « la personne qui parle », 
mais celle « de qui Ton parle »; que quelque autre 
le loue ici, et Yenvie de ce qu'il sait chanter Marie 
Cosway, non pas en vers français, mais en vers 
polonais. 

Pourtant, comme cette interprétation, probable, 
n'est peut-être pas nécessaire, voici quelques remar- 
ques pour la confirmer. 

Ces « belles », dont les « chars glissants » sillon- 
nent la Vistule durcie, sont du plus pur style 
Louis XVI, et pareillement ces fiers Polaques, 
semblables aux galants chevaliers du comte de 
Tressan, qui rôvent de voler au combat parés 
d'écharpes aux couleurs de leur dame : mais n'ap- 
paraît-il pas que les touches de ce coloris exotique 
ont été disposées par un poète parisien plutôt que 
par un « Orphée » du Nord? 

De plus, regardons le fragment original , ce 
feuillet écrit de la main * de Niemcewicz. Il est 
conservé à la Bibliothèque de Carcassonne, sous 
la cote 11816, 3°. A ma prière, et grâce à l'obli- 
geance de M. Izard, bibliothécaire de cette ville, 

1. Gabriel de Ghénier y a épingle cette note : • Ce fragment 
a été envoyé en 1786, et est bien de la main même du poète 
polonais Niemcewicz. Vérifié sur ses manuscrits à la Biblio- 
thèque polonaise. » 


UN FRAGMENT INCONNU D'ANDRÉ CHÉNIER 119 

M. H. Busson m'en a envoyé une copie. Niem- 
cewicz a écrit au vers 11 : Ton nom^ son nom si 
doux^ honneur de ta chanson^ et cette faute serait 
singulière, si Niemcewicz était Tauteur de la pièce. 
En outre, il devait savoir assez bien le français, 
puisqu'il a traduit A thalie en vers polonais. Pour- 
tant, on voit qu'il a parsemé notre fragment de 
fautes d'orthographe, dont voici les plus signîlR- 
catives : 

... les Naïades sacrées, 
Brisant les dures remparts de glaces azurées, 
Lèveront à Tenvie leurs beaux visages blancs... 

Le Polaque qui a pu fausser de la sorte les vers 
qu'il transcrivait a manifesté par là, non seulement 
qu'il n'en était pas l'auteur, mais que jamais de sa 
vie il n'avait rimé deux vers français. 


* 


Si Niemcewicz n'a pas composé cette pièce, 
la note qu'il y joint : Niemcemcz sera toujours ami 
de S^-André, ne serait-elle pas son remerciement 
au véritable auteur? On peut supposer queChénier 
lui a lu ces vers, dans le salon de Marie Cosway par 
exemple, et que Niemcewicz les lui a demandés : 
par la suite, Chénier n'a recouvré que la copie 
qui nous est parvenue, soit que Marie Cosway 
ait gardé l'original, soit que Niemcewicz ait 


120 ÉTUDES CRITIQUES 

attaché quelque prix à un papier écrit de la main 
de son ami, soit qu'il ait détérioré ou perdu l'auto- 
graphe, soit par TeiTet de tout autre incident facile 
à imaginer. Quoi qu'il en soit, cette effusion ami- 
cale : Niemcewicz sera toujours ami de S^- André 
s'explique très bien comme clausule de cette 
pièce si elle est de Niemcewicz, mieux encore si 
elle est de Chénier, mais difficilement si elle est 
d'un tiers. Et c'est là une première raison de l'at- 
tribuer à André Chénier. 




Elle est de lui, s'il est vrai qu'on reconnaît en 
ces vers gracieux la manière du Chénier des Élé- 
gies^ son vocabulaire, ses coupes, ses tours fami- 
liers. Les « bords nébuleux » de la Baltique rappel- 
leront à plusieurs ce Permesse 

Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs. 

Ces « belles » dont la martre « presse le jeune 
sein » évoqueront dans leur souvenir maints beaux 
vers de Chénier, celui-ci par exemple : 

Sa ceinture de pourpre ornait son jeune sein. 

A ces deux vers : 

De Vâpre Niémen les Naïades sacrées 
Brisant les durs remparts de glaces azurées, 


UN FRAGMENT INCONNU D'ANDRÉ GRENIER 121 

celui-ci fait écho, qui est de Chénier : 

En flots âpres et durs brille une mer glacée *. 

On pourrait multiplier de tels rapprochements ; 
mais, comme chacun d'eux est après tout contes- 
table, nous nous en tiendrons à trois rencontres 
qui ne sauraient guère être fortuites. 

D*abord la Pologne est, dans notre fragment, 
caractérisée géographiquement par les noms de la 
Baltique, du Niémen et de la Vistule. De même, 
par ces trois noms seulement, en ces vers d^André 
Chénier : 

De la Baltique enfin les vagues orageuses 
Roulent et vont jeter ces larmes précieuses 
Où la fière Vistule en de nobles coteaux 
Et le froid Niémen expirent dans ses eaux 2. 

Voici qui est sans doute plus frappant. Un thème 
répété avec prédilection par Chénier est Tappari- 
tion de Naïades ou d'Oréades « qui avancent leurs 
belles têtes pour voir et pour entendre un berger 
qui chante ». Or, dans notre fragment, Tidée jolie, 
la vraie idée de poète n'a-t-elle pas consisté à trans- 
poser ce thème, à transférer ces Naïades, de Tlonie 
ou de la Sicile, dans un paysage glacial? 

De l'âpre Niémen les Naïades sacrées. 
Brisant les durs remparts de glaces azurées, 

1. Édition G. de Chénier, t. III, p. 115. 

2. V Invention y v. 243. 


122 ÉTUDES CRITIQUES 

Lèveront à Tenvi leurs beaux visages blancs 
Ceints d'humides roseaux et de glaçons brillants. 

A ces vers comparez ce projet de pièce qu'André 
Chénier voulait mettre à la iRn de toutes les Buco- 
liques* : 

w Adieu donc, mes jeunes et rustiques chalu- 
meaux. Les abeilles de Sicile et d'Attique ne vien- 
dront plus bourdonner autour de vous. 

Des nymphes, des bergers les amours innocentes, 

1» 
chantées par vous, ne feront plus... 

... les bois 
D'Olympie ou d'Éphèse ou des sommets crétois. 

ce Et, pour entendre vos soupirs, les Naïades de 
tel ou tel fleuve de Thessalie, de Phénicie... n'élè- 
veront plus leurs têtes humides au-dessus de leurs 
eaux.... 

Des nymphes, des bergers les amours innocentes. 
Et vous ne verrez plus les Naïades brillantes 

Que {tel fleuve) les eaux 

A vos soupirs sortant de leurs roseaux, 

Tout à coup au-dessus de leurs ondes limpides, 
Lever leurs beaux cheveux et leurs têtes humides. » 

N'y a-t-il pas, entre l'un et l'autre quadro, une 
sûre relation? 

1. Édition G. de Chénier, 1. 1, p. 226. 


UN FRAGMENT INCONNU D'ANDRÉ CHÉNIER 123 

Enfin, à ce vers de noire fragment : 

Les belles... 
Diront : « Cette étrangère est donc bien séduisante ! » 

ce vers de Chénier, pris à la dédicace de \S Esclave * , 
répond singulièrement : 

Dirait : Que cette muse est belle et séduisante ! 

Quelle est cette Muse belle et séduisante, à qui 
h'Bsclave est dédié? Précisément Marie Cosway. 
Et ce vers apparaît dans notre fragment comme la 
signature de Chénier. 


♦ ♦ 


)» 


On est autorisé désormais, croyons-nous, à retirer 
ces quelques vers à TOrphée du Niémen. Ils ne 
dépareront pas le groupe des pièces adressées à 
Marie Cosway *, et les éditeurs futurs de Chénier 
pourront, semble-t-il, rendre à la Guirlande de Marie 
cette fleur délicate. 


1. Édition de G. Chénier, t. I, p. 116. 

2. L'Esclave (éd. G. de Chénier, t. I, p. 116); — Si ton âme 
a goûté la voix 'pure et facile.,, (I, 127); — Docte et jeune 
Cosway, des neuf sœurs honorée,., {\, 116);— Senna e Tamigi, 
unité al fine sorelle,,. (1, 244); — De Vart de Pyrgotèle élève 
ingénieux... (UI, 76). 


1 


CHATEAUBRIAND EN AMÉRIQUE 


VÉRITÉ ET FICTION 


CHATEAUBRIAND EN AMÉRIQUE 
VÉRITÉ ET FICTION 

Le voyage de Chateaubriand en Amérique est 
mémorable à jamais^ puisque Atala « a été écrite 
sous les huttes des sauvages * », puisque la Muse 
inspiratrice des Natchez « a marché devant les pas 
du voyageur, à travers les régions inconnues du 
Nouveau-Monde, pour lui découvrir les secrets 
ravissants des déserts^ », puisque René aimait à 
s'asseoir au soleil couchant sur les rochers qui 
bordent le Meschacebé, puisque Chateaubriand est 
revenu de la Louisiane et des Florides tout frémis- 
sant encore des harmonies de la solitude, et que, 
les orchestrant dans le Génie du Christianisme, dans 
le Voyage en Amérique et dans l'admirable VP livre 
des Mémoires d' Outre-Tombe^ il a « renouvelé pour 
un siècle l'imagination française' ». 

1. Préface à^ Atala, 

2. Début des Natchez, 

3. Cette noble et juste formule est, comme on sait, de 
M. Faguet. 


i28 ' ÉTUDES CRITIQUES 

Si pourtant ce voyage était presque tout entier 
fictif? Si Chateaubriand n'avait pu voir de ses yeux 
ni la Louisiane, ni la Floride, ni les savanes que 
traversèrent en leur fixité Chactas et Atala, ni le 
village des Natchez, ni le grand Meschacebé? n'y 
aurait-il pas lieu de rechercher ses humbles sources 
livresques? 


* 


L'idée même d'une telle enquête eût semblé 
chimérique à Chateaubriand, et si on lui eût 
soumis des preuves — voire irrésistibles pour tout 
autre — qu'il n'avait pu voguer sur le Meschacebé, 
elles n'eussent pas ébranlé sa conviction contraire. 

Sa sincérité est manifeste, en effet, quand il nous 
redit quel souvenir grandiose il avait conservé de 
ses pérégrinations américaines. On le sait : il 
n'avait pas franchi les mers simplement pour 
chercher des images. Mais ce grand voyage poé- 
tique avait été un grand voyage scientifique. 
Dernier historien de Yhomme de la Nature^ n'avait-il 
pas « observé au bord de leurs lacs les hordes 
américaines et les formes diverses de leurs gouver- 
nements* »? Archéologue, n'avait-il pas exploré 
les ruines sauvages du Scioto^? philosophe, con- 
versé sous les érables de l'Érié avec les « sophistes 

1. Génie du Christianisme, IV, iv, 8. 

2. Génie du Christianisme, I, iv, 2, et note H« 


CHATEAUBRIAND EN AMÉRIQUE 129 

de la hutte*? » naturaliste, recueilli pour M. de 
Malesherbes des descriptions de la faune et de 
la flore du Canada? Ce n'était rien encore : « Voya- 
geur, j'ai aspiré à la découverte du monde po- 
laire^ ». Il s'agissait, en effet, — simplement, — de 
résoudre « en tournant sous le pôle » la question 
du passage de la mer de Behring dans l'Atlantique 
par le Nord, « de faire sur la vastitude de l'Amé- 
rique les conquêtes réalisées depuis par les explo- 
rateurs anglais, d'imposer des noms français à des 
terres inconnues, de doter la France d'une colonie 
sur rOcéan Pacifique, d'enlever le riche commerce 
des pelleteries à une puissance rivale, d'empêcher 
cette rivale de s'ouvrir un plus court chemin aux 
Indes ^ ». 

Aussi, les souvenirs de ces hautaines entre- 
prises avaient comme pénétré la vie de Chateau- 
briand, et vingt ans, trente ans plus tard, dans 
le train journalier de l'existence, mille réminis- 
cences involontaires évoquaient soudain à ses yeux 
la nature du Nouveau-Monde. S'il se promenait 
avec M, de Marcellus dans Regent's Park, il s'arrê- 
tait pour lui nommer telle plante exotique, jadis 
observée par lui « dans les forêts de l'Amérique * ». 

1. Génie du Christianisme y I, iv, 4. 

2. Mémoires d'Outre-Tombe y Préface testamentaire. 

3. Mémoires d' Outre-Tombe ^ édition E. Biré (Garnier), t. I, 
p. 365. Toutes nos citations des Mémoires d* Outre-Tombe ren- 
verront à cette édition. 

4. De Marcellus, Chateaubriand et son temps^ 1859, p. 44^ 

ÉTUDES CRITIQUES. 9 


130 ÉTUDES CRITIQUES 

S'il traversait les montagnes de la Savoie, elles 
éveillaient aussitôt la vision des Apalaches : « Les 
Alpes ne m'ont pas paru avoir cette virginité 
de site que l'on remarque dans les Apalaches. La 
hutte d'un Siminole sous un magnolia ou d'un 
Chipowais sous un pin a un tout autre caractère 
que la cabane d'un Savoyard sous un noyer* ». A 
la vue des Pyramides, il se rappelait les monu- 
ments indiens des bords de l'Ohio*; les plaines 
de l'Arcadie lui remémoraient les savanes flori- 
diennes ^, et découvrant du large la plage de 
Rosette, il croyait revoir « les lagunes des Flo- 
rides* ». Si, à Mégare, un Albanais, son hôte, lui 
faisait manger à sa table une pcfule de Virginie, 
il lui faisait dire par l'interprète « qu'il avait 
voyagé au pays de ces oiseaux^ ». Faisait-il l'ascen- 
sion du Vésuve, il admirait l'étrangeté de ses des- 
tinées vagabondes, et s'écriait : « Mon nom est 
dans la cabane du sauvage de la Floride; le voilà 
sur le livre de l'ermite du Vésuve'! » Conversait-il, 
par de beaux soirs, avec M™® Joubert et M™^ de 
Beaumont dans le jardin de Savigny, il leur disait 
ses voyages : « Je n'ai jamais si bien peint qu'alors 


1. Voyage en Italie, lettre I. 

2. Itinéraire de Paris à Jérusalem^ Paris, Le Normant, 1811, 
t. III, p. 186. 

3. Itinéraire, t. I, p. 47. 

4. Itinéraire, t. III, p. C6. 

5. Itinéraire, t. I, p. 155. 

0. Voyage en Italie, Le Vésuve» 


CHATEAUBRIAND EN AMÉRIQUE 131 

les déserts du Nouveau- Monde *. » — En vérité, une 
foi si profonde ne se serait pas laissé ébranler par 
nos doutes. 

Aussi s'esl-elle fortement imposée aux critiques 
de Chateaubriand. A la première apparition à'Atala^ 
les Mqrellet et les M.-J. Chénier avaient bien pu 
regarder d'un air surpris ces ours enivrés de 
raisin, qui, tout le long du Meschacebé, « chancel- 
lent sur les branches des ormeaux ». Mais Cha- 
teaubriand avait aussitôt écrasé les sceptiques 
sous le poids d'autorités respectables, et certain de 
la scupuleuse exactitude de ses peintures, il avait 
lancé à la critique cette manière de défi : « Les 
deux traductions anglaises d'Alala sont parvenues 
en Amérique. Si les tableaux de cette histoire 
eussent manqué de vérité, auraient-ils réussi chez 
un peuple qui pouvait dire à chaque pas : « Ce 
ne sont pas là nos fleuves, nos montagnes, nos 
forêts? » Atala est retournée au désert, et il semble 
que sa patrie Tait reconnue pour véritable enfant 
de la solitude 2. » — Morellet et M.-J. Chénier se 
le tinrent pour dit. 


* 


Cependant, en 1832, un voyageur, qui signe 
René de Mersenne, eut communication, à New- 

i. Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 267. 

2. Défense du Génie du Christianisme, et Atala, Préface de 1805. 


132 ÉTUDES CRITIQUES 

York, par w un vieil émigré français », d*un article 
de V American quarterly Review (déc. 1827, p. 460), 
où il lut ceci : 

« M. de Chateaubriand dit être allé à Richmond 
dans la Virginie, avoir vu George Washington à 
Philadelphie, avoir visité le champ de bataille de 
Lexington et être allé à Niagara et au Canada. 
On voit qu'il voudrait persuader qu'il a long- 
temps vécu parmi nos Indiens et fait de longues 
courses dans nos déserts, surtout qu'il connaît 
parfaitement la Louisiane, le Mississipi et les Flo- 
rides. Mais cela est impossible. Les scènes des- 
criptives A^Atala et des Natchez sont entièrement 
fausses. Une personne capable de peupler les bords 
du Mississipi de perroquets, de anges et de fla- 
mants n'a jamais vu ce pays. Et, quoiqu'il y ait 
quelque possibilité qu'il ait parcouru nos forêts 
dans la direction de Niagara et qu'il ait vu de 
ces Indiens dont il y avait alors un grand nombre 
des deux côtés de la ligne du Canada, il n'est 
pas croyable qu'il ait jamais visité le Sud-Ouest, 
dont les aspects sont si différente; et nous ne 
pensons pas qu'il en sache rien de plus que ce 
qu'on en peut recueillir dans les livres des voya- 
geurs. » 

Fort surpris, M. René de Mersenne prit le rail- 
road d'Albany à Niagara, muni de son exemplaire 
d'Atala, et confronta la cataracte à la description 
du poète. Il n'y trouva guère de ressemblances, et 


CHATEAUBRIAND EN AMÉRIQUE 133 

publia ses doutes *. 11 s'en prit exclusivement à deux 
pages de Chateaubriand : à la description du Mis- 
sissipi, qui ouvre Atala, à celle du Niagara, qui 
la termine. Voici, pour indiquer sa manière, la 
somme de ses critiques sur le tableau du Mes- 
chacebé : 

« Il faut donc confesser que les hérons bleus de 
M. de Chateaubriand, ses flamants roses, ses per- 
roquets à tête jaune, voyageant de compagnie avec 
des crocodiles et des serpents verts sur des îles 
flottantes de pistia et de nénuphar; plus son vieux 
bison à la barbe antique et limoneuse, dieu mugis- 
sant du fleuve; plus ses ours qui s'enivrent de 
raisin au bout de longues avenues, là où il n'y 
a pas d'avenues; plus ses cariboux qui se baignent 
dans des lacs, là où il n'y a pas de lacs; plus la 
grande voix du Meschacebé qui s'élève en passant 
sous les monts, là où il n'y a pas de monts; plus 
les mille merveilles de ces bords, qui font du Mes- 


i. Sous la forme de deux lettres, insérées d'abord dans Vin- 
variable, nouveau mémorial catholique, Fribourg en Suisse, 
t. II (1832), p. 302-324, et t. VIÏ(1835), p. 76-li2; puis publiées 
à part à deux reprises : cf. Kerviler, Répertoire général de 
bio-bibliographie bretonne. Rennes, 1894, article Ghasteau- 
BRiAND, n°' 235 et 245. — Sur l'identification (fort douteuse) de 
ce R. de Mersenne avec Jacques Bins de Saint-Victor, voir le 
Diclionnaire des ouvrages anonymes de Barbier, sous CotTespon- 
dance littéraire, découverte d^une petite mystification, — Je 
n'ai pu réussir à me procurer V American quarlerly Review, 
Sainte-Beuve ne la connaissait aussi que par Mersenne. Mais 
il est visible que toute la substance utile de l'article américain 
a passé dans les lettres de Mersenne. 


134 ÉTUDES CRITIQUES 

chacebé run des quatre fleuves du Paradis ter- 
restre, sont des contes à dormir debout, et que les 
bords de la Garonne eux-mêmes n'auraient pu ins- 
pirer*. » 

Sainte-Beuve, qui lisait tout, connut ces lettres. 
Elles sont de tour vif et joli. Il s'y amusa donc un 
instant, mais ne s'y arrêta point. Si curieux qu'il 
fût à l'ordinaire de chercher noise à Chateaubriand, 
il était trop fin pour oser faire fonds sur de telles 
critiques. Elles se réduisent toutes à dire : ce n'est 
pas ressemblant. Mais la vérité de l'artiste n'est 
pas celle du topographe. Chateaubriand ne décri- 
vait pas le Niagara tout à fait comme M. de Mer- 
senne? ce n'était pas preuve certaine qu'il n'y fût 
pas allé, et l'on pouvait tirer de là, au grand dam 
de M. de Mersenne, quelque autre conclusion. Le 
Meschacebé ne ressemble pas au Mississipi? nous 
le soupçonnions, et qu'importe? Ce qui importe 
seulement, c'est de savoir si la sublime page incri- 
minée doit sa première origine à des sensa- 


i. Vers le même temps, un autre voyageur, le fils du maré- 
chal Ney, rapportait d'Amérique la même conviction que 
Mersenne. On peut lire son témoignage (je dois cette indi- 
cation à M. F. Baldensperger) au tome I (1883) de la Revue des 
Deux Mondes^ p. 531-2 : a Avant d'avoir vu le Mississipi, dit 
Michel Ney, je ne m'en faisais pas une image moins sédui- 
sante que celle du Meschacebé d^^Atala,,. Mais c'est en vain 
que je cherchais à me reconnaître dans le pays que j'avais 
sous les yeux, par les descriptions du livre... J'étais réellement 
désappointé en me trouvant ainsi en face de la réalité. La 
description de ce fleuve, dans Atala, est faite par quelqu'un 
qui ne l'a jamais vu. » 


CHATEAUBRIAND EN AMÉRIQUE 135 

lions réelles — toutes transformées soient-elles 
par l'opération du génie — ou à des sources 
livresques. 

Aussi Sainte-Beuve ta'a-t-il retenu des articles 
de Mersenne que ceci : « Les critiques qu'on a 
faites des premières pages d'Atala, quant au peu 
de fidélité du dessin et des couleurs, nous démon- 
trent que Chateaubriand n'a pas cherché l'exacti- 
tude pittoresque réelle; qu'après une vue générale 
et rapide, il a remanié d'autorité ses souvenir^ et 
disposé à son gré les riches images réfléchies 
moins encore dans sa mémoire que dans son ima- 
gination*. » 

Depuis, la critique s'en est tenue à ce jugement. 
Sans doute, Chateaubriand a conservé des zéla- 
teurs assez fidèles pour repousser jusqu'aux timides 
soupçons de Sainte-Beuve, et j'en sais plusieurs 
qui s'écrieraient encore volontiers avec l'un d'eux : 
« Savez-vous comment Chateaubriand expose sa 
vie en Amérique? Savez-vous quelles sont les 
chances aventureuses du vrai soldat des Muses? 
C'est en allant surprendre les mystères poétiques 
dans les horreurs de la nature; c'est en assis- 
tant aux furieuses agonies de l'abîme; c'est en 
se plaçant sous le coup de ces scènes fortes 
qu'il tire de son génie d'inépuisables gerbes de 
foudres! » 

1. Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, p. 207; cf, 
p. 130 et p. 202. 


436 ÉTUDES CRITIQUES 

Mais, en général, les critiques ont retenu 
quelque chose des doutes proposés par Mersenne, 
dans la mesure où Sainte-Beuve les avait maligne- 
ment propagés. Et Tétat actuel de la question est 
assez bien rendu, je crois, par le contraste de ces 
deux passages de la belle étude de M. É. Faguet 
sur Chateaubriand : page 3 : « Il vit les États- 
Unis, salua Washington, parcourut le Labrador, la 
région des Lacs, les prairies du Centre, la Loui- 
siane, la Floride, plus peut-être, et peut-être 
moins; car on le soupçonne d'en avoir décrit un 
peu plus qu'il n'en a vu. » Mais, page 55 : a II n'a 
jamais décrit que ce qu'il a regardé *. » 

Gomment sortir de cette incertitude? 




Le principe de la recherche est très simple. Cha- 
teaubriand a enfermé son voyage entre deux dates 
précises. Entre ces deux dates, lui était-il. possible 

i. La contrariété est, à vrai dire, plutôt dans les termes. — 
Depuis Mersenne la question n*a pas été reprise, que jp sache. 
Du moins j'ai vainement cherché trace d'une étude critjque sur 
le voyage au Nouveau-Monde sôit chez les biographes récents 
de Chateaubriand, soit dans la précieuse édition des Mémoires 
d'Outre-Tombe de M. Biré, soit dans Texcellente Bio-biblio- 
graphie bretonne de Kerviler. Il est singulier que les Améri- 
cains n'aient pas institué cette recherche : V Index to periodical 
Literature de Poole mentionne une cinquantaine d^Essays con- 
sacrés à Chateaubriand; pas un d'entre eux, à en juger par 
les titres, ne semble considérer particulièrement le voyageur 
en Amérique. 


CHATEAUBRIAND EN AMÉRIQUE 137 

de voir tout ce qu'il dit avoir vu, de faire tout ce 
qu'il dit avoir fait? 

Au temps de Mersenne, on ne pouvait raisonna- 
blement poser ainsi la question. On ne connut, en 
effet, du vivant de Chateaubriand, qu'une seule 
relation de sa course d'outre-mer, le Voyage en 
Amérique, publié en 1827. Or, à lire ce récit, il 
semble que le voyage ait duré fort longtemps. 
Chateaubriand y donne la date de son départ, 
« en avril 1791 », et il n'aurait pu la reculer — y 
eût-il songé — puisqu'il l'avait déjà livrée au 
public, dès son premier livre, trente ans aupara- 
vant *. 

Mais, outre cette date du départ, vainement on en 
chercherait d'autres dans cette relation ^, comme 
chez les voyageurs ordinaires : plus nulle indication 
des jours, ni des mois, ni même des saisons. A la 
dernière page du livre seulement, on lit : « Revenu 
à Philadelphie, je m'y embarquai. Une tempête me 
poussa en dix-huit jours sur la côte de France. Je 
pris terre au Havre. Au mois de juillet i 792, j'émi- 
grai avec mon frère. » D'avril 1791 à juillet 1792, 
s'écoulent quinze ou seize mois. C'était plus qu'il 
n'en fallait pour achever l'itinéraire décrit, et 
Mersenne, ni personne, n'y pouvait rien trouver à 
reprendre. 

1. Dans VEsiai sur les Révolutions, partie II, chap. liv. 

2. Sauf la date de la première relâche de Chateaubriand aux 
Açores, 6 mai 1791, date déjà donnée dans VEssai, 


138 ÉTUDES CRITIQUES 

Mais, dans les Mémov^es d'Outre Tomber Chateau- 
briand fut amené à préciser davantage, et à spéci- 
fier qu'à son retour il n'avait pas directement passé 
du Havre à Tarmée des princes : car il lui fallait 
raconter qu'il s'était marié dans l'intervalle, et son 
acte de mariage, conservé dans les registres de 
Tétatcivil de Saint-Malo, est datédu 19 mars 1792*. 
Il marqua donc pour la première fois qu'il avait 
quitté l'Amérique le 10 décembre 1791 *, et que, 
grâce à une tempête propice, il avait débarqué au 
Havre dès le 2 janvier 1792 '. 

Ce retour au Havre n'a guère pu se produire 
plus tard : car on sait quels incidents précédèrent 
le mariage de Chateaubriand (résistances de M. de 
Vauvert, premier mariage devant un prêtre non 
assermenté, procès, séquestration de l'épousée). 


i. Mém. d'O.-T., II, p. 6 et p. 55i. 

2.Mém. d'O.-T., I, p. 308. 

3. Mém. d'O.'T.^ I, p. 434. — La présente étude avait déjà 
paru dans la Revue d'histoire littéraire de la France^ lorsque 
j'ai réussi à me procurer la forme dernière donnée par René 
de Mersenne à ses articles. C'est une brochure intitulée : Deux 
lettres sur les voyages imaginaires de M. Chateaubriand dans 
V Amérique septentrionale^ Paris, Garnier frères, in- 8 V Aver- 
tissement est daté du 20 janvier 1849 : c'était le temps où les 
Mémoires d^Outre-Tomàe paraissaient pour la première fois en 
feuilleton dans La Presse. Pour la première fois Mersenne 
venait d'y lire la date du 2i décembre i79i : « Enfin j'ai 
obtenu une date >•, s'écrie-t-il, et, dans une manière de post' 
scriptum (p. 131-133) à ses anciennes lettres, il tâche de déter- 
miner l'emploi du temps de Chateaubriand d'avril à décem- 
bre 1791. C'est l'enquête même que nous allons instituer : la 
sienne est demeurée sommaire et trop rapide. 


CHATEAUBRIAND EN AMÉRIQUE 139 

Que ces péripéties aient tenu en deux mois *, il se 
peut fort bien, et rien ne permet de soupçonner 
ici quelque erreur de mémoire, mais deux mois y 
semblent nécessaires. Donc, Chateaubriand a bien 
pu débarquer d'Amérique plus tôt qu'il ne dit, 
mais non plus tard. Et nous acceptons ces données 
des Mémoires d'Outre^ Tombe : 

Départ de France, le 8 avril 1791 ^, 

Arrivée en Amérique ? 

Départ d'Amérique, le 10 décembre 1791. 
Rentrée en France, le 2 janvier 1792. 

De Saint-Malo au Havre, du 8 avril 1791 au 
2 janvier 1792, Chateaubriand n'a donc passé que 
neuf mois hors de France. Et combien de mois en 
Amérique? Si la traversée de retour fut d'une rapi- 
dité singulière (23 jours), la traversée de Saint- 
Malo à Baltimore fut lente, au contraire, et Cha- 
teaubriand en avait, dès 1797, en son Essai sur les 
révolutions, décrit les longues relâches. Il faudra 
donc déterminer d'abord cette date de l'arrivée 
en Amérique et défalquer, de ces neuf mois 
passés hors de France, plusieurs mois passés en 
mer. 

1. Du 10 janvier environ, date de son arrivée à Saint-Malo, 
Jusqu'au 19 mars, jour de son mariage. 

2. Mém. d'O.-T., p. 311. Ondoità M. Ch. Cunat la confirma- 
tion de celte date. De ses recherches aux archives de la marine 
de Saint-Malo, il résulte que Chateaubriand s'est embarqué le 
8 avril 1791 sur le brick Saint-Pierre, de 160 tonneaux, consigné 
pour rile Saint-Pierre, d'où il devait relever pour Baltimore. 


140 ÉTUDES CRITIQUES 

Dès lors le doute peut surgir. Examinons la chro- 
nologie du voyage de Chateaubriand. « La face 
des lieux », a-t-il dit, « ne change pas comme le 
visage des hommes. Non ut hominum vultus^ ita 
locorum faciès mutantur, » 


PREMIÈRE PARTIE 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 


I. — Difficultés chronologiques. 

Parti de Saint-Malo sur le brick Saint-Pierre^ 
capitaine Dujardin Pinte-de-Vin, le 8 avril 1791, 
Chateaubriand ne prit terre en Amérique qu'au 
mois de juillet. C'est ce qui résulte du récit sans 
dates qu'il fait de sa longue traversée. Mais sa 
relation est fort heureusement précisée par le 
témoignage de ses compagnons de route. C'étaient 
des prêtres et des séminaristes sulpiciens, conduits 
par cet abbé Nagot, que Chateaubriand a nommé. 
Il se trouve que ces ecclésiastiques n'étaient pas 
des missionnaires quelconques : ils allaient fonder 
à Baltimore le premier grand séminaire qui ait 
existé aux États-Unis, et le premier prêtre qui ait 
été ordonné dans l'Amérique du Nord, Théodore 


142 ÉTUDES CRITIQUES 

Badin, était Tun des séminaristes passagers à bord 
du brick Saint-Pierre. La mission de l'abbé Nagol 
fait donc époque dans Fhistoire de Téglise catho- 
lique en Amérique, et la date de son débarquement 
à Baltimore a été conservée précieusement. Ce fut 
le 10 juillet*. 

Chateaubriand a débarqué à Baltimore le 
10 juillet 1791. Il s est rembarqué le 10 dé- 
cembre 1791 . Il a donc passé en Amérique cinq 
mois, jour pour jour. 

\En ces cinq mois, voici quel itinéraire il aurait 
parcouru : 

De Baltimore à Philadelphie, puis à New- York ; 

— de New- York à Boston, et retour à New- York; 

— de New-York à Albany et au Niagara; — explo- 
ration des lacs du Canada; — voyage du lac Érié 
à Pittsbourg sur TOhio; — descente de FOhio et 
du Mississipi jusqu'à la Nouvelle-Orléans (ou jus- 

1. Afcm. d'O.'T., p. 310. Voir la note de M. E. Biré, qui ren- 
voie à Pouvrage de M"* de Barberey, Elisabeth Seton et les 
commencements de Véglise catholique aux États-Unis^ 4* éd., 
t. II, p. 482. Cf. G. Moreau, les Prêtres émigrés aux États-Unis^ 
Paris, 1856, p. 82-4. La petite colonie fut reçue le 10 juillet au 
débarcadère de Baltimore par le Rév. Sewall, recteur de Saint- 
Pierre, en Tabsence de M*' Garrol. — Le récit de Chateau- 
briand concorde, disons-nous, avec ce témoignage externe. 
Si Ton part du 6 mai {Mém. d'O.-T., p. 334), jour où IMle du 
Pic fut en vue, si Ton tient compte des relAches à l'Ile 
Graciosa (p. 339-40), à Terre-Neuve (p. 342), à Saint-Pierre 
(p. 342) et des longs calmes qui arrêtèrent le brick en vue du 
Maryland (p. 348-51), il ne restera plus que trente ou qua- 
rante jours pour la traversée des Açores à Terre-Neuve et à 
Baltimore, marche qui n*est pas trop lente. 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 143 . 

qu'aux Natchez); — exploration de la Louisiane et 
des Florides; — voyage vers le Nord par Nashville, 
Knoxville, Salem, Chillicothe; — voyage de Chil- 
licothe à Philadelphie. 

A vue de carte, Fitinéraire semble un peu long. 
Et c'est pour avoir trop pieusement suivi notre 
voyageur, d'étape en étape, une carte sous les yeux, 
que nous avons pour la première fois douté. Mais 
il ne faut pas douter témérairement. Peut-être les 
modes de locomotion étaient-ils fort rapides, vers 
1791, à travers « les royaumes de la solitude ». 
Appelons à témoin les voyageurs contemporains 
de Chateaubriand. 

Aidé de leur contrôle, nous tâcherons de resti- 
tuer la chronologie probable du voyage. Chateau- 
briand ne marque jamais aucune date; très rare- 
ment il spécifie qu'il s'est arrêté, ici ou là, tant de 
jours. Quand ces indications manqueront, nous 
admettrons qu'il a voyagé tous les jours, de l'aube 
à la nuit, par les voies les plus rapides. 

A. — De Baltimore à Albany, 

— {Voyage, p. il ^=Mém. d'O.-T., p. 354.) 
Débarqué le 10 juillet à Baltimore, Chateaubriand 
donne un dîner d'adieu au capitaine, et part en 
stage-coach, à quatre heures du matin, pour Phila- 
delphie, soit le / / juillet, 

1. Toutes nos citations du Voyage en Amérique renvoient 
aux pages de Tédition Pourrat, 1836. 


144 ÉTUDES CRITIQUES 

C'est un trajet de 200 kilomètres, et « la route 
était plutôt tracée que faite ». Les renseignements 
rapportés ci-après sur la lenteur et l'incommodité 
des stage-coaches nous indiquent qu'il dut atteindre 
Philadelphie le J 3 juillet, 

— [Voyage, p. 20 = Mém, d'O,-!., p. 356.) 
« Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le grand 
Washington n'y était pas; je fus obligé de Tat- 

endre une quinzaine de jours. » C'est la version 
du Voyage ; les Mémoires rectifient : « Je fus obligé 
de l'attendre une huitaine de jours. » Disons donc 
« une huitaine », et nous voici au 21 juillet, 

— {Voyage, p. 21 = Mém, d'O.-T,, p. 358.) Il 
rend visite le 21 à Washington, qui l'invite à dîner 
« pour le jour suivant », soit pour le 22 juillet, 

— « Washington partit le lendemain, et je con- 
tinuai mon voyage », le 23 juillet. 

•^{Voyage, p. 26 = Mém. d'O.-T,, p. 366.) « Un 
stage-coach, semblable à celui qui m'avait amené 
à Baltimore, me conduisit de Philadelphie à New- 
York. » Or, nous apprend Mac Master\ « on met- 

1. John Bach Me Master, A histoi^ of the people of the 
United States from the Révolution to the War^ t. I, p. 44-5. 
— On trouvera en ce livre d'abondants extraits des mémoires 
du temps, qui déterminent, pour les dernières années du 
xvin* siècle, la durée des trajets en stage-coach entre New-York, 
Philadelphie et Boston. « En 1811, ditMc Master(t. 111, p. 492), 
la diligence ne mettait plus que trente-six heures entre Phila- 
delphie et New-York », et Tauteur note avec satisfaction ce 
progrès. On trouvera dans Jansen, Slranget' in America, 1807, 
une planche (la dernière du volume) qui représente le stage- 
coach de Philadelphie, et, p. 171, une description plaisante de 


I 
i 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAURRTAND 14B 


ItiDérairo de Chateaubriand , 

tait alors deux jours en stage pour le trajet de 

a séjourné en 
10 


146 ÉTUDES CRITIQUES 

New-York à Philadelphie. » Chateaubriand y par- 
vint donc le 24 juillet, et, bien qu'il décrive la ville, 
nous admettrons qu'il ne s'y est arrêté que la nuit 
du 24 juillet. 

— « J'allai en pèlerinage à Boston saluer le 
premier champ de bataille de la liberté américaine. 
J'ai vu les champs de Lexington. Je revins à 
New-York. » Or, « en 1789, le stage-coach partant 
de New- York atteignait Boston à la fin du sixième 
jour de voyage * ». Nous accorderons que Chateau- 
briand ne consacre que le septième jour à faire la 
course de Boston à Lexington, et qu'il remonte 
aussitôt dans la rude diligence, qui le ramène donc 
à ï^lladeiphie au treizième jour après son départ, 
le soir du 6 août. 

— {Voyage, p. 27 = Mém. d'O.-T., p. 367.) « Je 
m'embarquai à New-York sur le paquebot qui 
faisait voile pour Albany. Vers le soir de la première 
journée... » La montée de l'Hudson (200 kilomètres) 
a donc exigé au moins deux journées', et Cha- 

1. Mac Master, I, p. 41, cf. 45 et p. 46. « Les lettres met- 
taient (vers 1784) six jours de New-York à Boston en été; jus- 
qu'à neuf jours en hiver. Lenteur qui ne paraîtra pas exces- 
sive, si Ton considère que la rareté des ponts obligeait à 
d'étranges détours. En 1789, pour aller de Boston à Philadel- 
phie, il fallait passer le Connecticut à Springfield, le Housa- 
tonic à Stratfort, THudson à New- York, la Hackensack et le 
Passaic entre Paulus Hook et Newark, le Raritan à New- 
Brunswick, la Delaware à Trenton et le Neshamung à Bristol. 

2. Saint-John de Crèvecœur, qui a remonté THudson de 
New-York à Albany vers le même temps que Chateaubriand 
et dans les mêmes conditions, se félicite d'avoir pu achever ce 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 147 

teaubriand a débarqué à Albany le soir du 
8 août. 

— (Voyage, p. 28-9= Mém. d'O.-T., p. 368-9.) 
« Arrivé à Albany, le voyageur cherche un M. Swift, 
trafiquant des pelleteries, pour lequel il avait une 
lettre. M. Swift lui fait des objections « très raison- 
nables » sur la difficulté de découvrir le monde 
polaire. Chateaubriand, fort déçu, en reconnaît 
pourtant la justesse et prie M. Swift de lui pro- 
curer des chevaux et un guide qui le conduise au 
Niagara et à Pittsbourg. Pour modifier son plan 
de route, pour en combiner un nouveau, pour 
déterminer à le suivre ce « grand Hollandais qui 
parlait plusieurs dialectes indiens », pour disposer 
réquipement nécessaire à un voyage de plusieurs 
mois à travers les déserts, — il ne s'agit de rien 
moins en effet, comme on verra, que « d'attaquer 
les Montagnes Rocheuses », — ïious comptons que 
trois jours ont suffi à Chateaubriand. Il quitte 
donc Albany le iJ2 août. 

Et c'est en ce jour mémorable qu'il vit pour la 
première fois les « hommes de la Nature », « ces 
messieurs les Sauvages et ces dames les Sauva- 
gesses », que M. Violet, ancien marmiton du 
général Rochambeau, en habit vert-pomme et 
veste de droguet, faisait danser au violon. 

trajet en cinquante-quatre heures (Voyage dans la Haute- 
Pensylvanie et dans VÉtat de New-York par un membre 
adoptif de la nation onéida, Paris, an IX (1801), t. I, p. 402. 


148 ÉTUDES camQUfig 

B. — D'Albany au Niagara. 

Chateaubriand décrit ici avec précision la route 
parcourue, la seule d'ailleurs qu'on pût suivre à 
répoque. Il franchit la Mohawk (à 14 kilomètres 
d'Albany), en remonte la vallée jusqu'au petit lac 
des Onondagas, longe ce lac, puis la Seneka et se 
dirige vers la Genésée. Ici « la route devient plus 
pénible; elle est à peine tracée par des abatis 
d'arbres ». Il parvient à la Genésée, la franchit, en 
descend la vallée jusqu'au village indien du Nia- 
gara. C'était un parcours de 4 à 500 kilomètres, 
qu'on pouvait, à grande journées, achever en sept 
ou huit jours*. Mais ici le voyageur s'est attardé 
sur la route; il mentionne plusieurs arrêts : deux 
demi-journées pour la chasse au carcajou et au rat 
musqué {Mém. d'O.-T,^ p. 372), et plus tard au strix 
exclamator (p. 375); un jour chez le sachem des 
Onondagas, « vieil Iroquois dans toute la rigueur 
du mot » {Voyage^ p. 36-8); deux jours consa- 
crés à Philipe Le Coq, « poitevin devenu sau- 


1. Je n'ai point ici d'autre contrôle que la relation de 
Ralm, qui se rend de Niagara à Albany en dix-sept jours 
(du 14 août au 1" septembre), et qui se félicite d'avoir pu 
voyager si rapidement. Mais c'était en 1750, et dans l'in- 
tervalle les défrichements avaient assurément raccourci la 
route. (John Bartram, Observations on the inhabitants, cli- 
matey soil.., made by Bartram in his travels, Londres, 1751, 
p. 79.) 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 149 

vage * » ; un jour au moins pour recevoir Thospi- 
talilé de ces planteurs « dont les filles, le soir venu, 
lui chantaient au piano des mélodies de Paisiello » 
{Voyage, p. 39; Mém. d*0.-T., p. 381); deux jours 
dans le village indien du Saut du Niagara ( Voyage, 
p. 41; Mém. d'O.-T., p. 385). Ce sont donc, au 
minimum, quinze jours dépensés depuis le départ 
d'Albany, et nous sommes au. ... ^6 août. 
Le 27 août, « après une marche de quatre heu- 
res » {Mém. d'0.-T.,p. 385), Chateaubriand parvient 
à la cataracte. Il ose descendre dans le bassin in- 
férieur, « sur le flanc d'un rocher presque à pic ». 
Il tombe jusqu'à un demi-pied de Tabîme, et se 
casse un bras. Il demeure douze jours chez ses 
médecins, les Indiens du Niagara. Il les quitte^ donc 
le 8' septembre. 


C. — Du Niagara à Pittsbourg sur VOhio. 

Ici le Voyage en Amérique nous offre, en huit 
pages descriptives fort belles (p. 48-55), un aperçu 
des lacs du Canada. Il semble bien, à les lire, que 
Chateaubriand ait vogué sur le lac Érié, le lac 


1. « Lorsque je voyageais chez les Cinq-Nations, je ne fus 
pas peu surpris, en entendant dire que j'avais un compatriote 
établi à quelque distance dans les bois. Je courus chez lui... 
Je restai deux jours chez Philippe Le Coq, pour Tobserver. » 
{Essai sur les révolutions^ partie II, chapitre lvi.) 


150 ÉTUDES CRITIQUES 

Huron et le lac Supérieur : « En entrant dans le 
lac Supérieur par le détroit de Sainte-Marie, on 
voit à gauchedes îles qui se courbenten demi-cercle, 
et qui, toutes plantées d'arbres à fleurs, ressemblent 
à des bouquets dont le pied trempe dans Teau; à 
droite..., etc. » — Si nous prenions Chateaubriand 
au mot, notre enquête géographique se terminerait 
ici. Sur sa nacelle d'écorce, vainement ses matelots 
sauvages pagayeraient sans relâche : revenu au 
point de départ après une navigation de deux mille 
kilomètres au moins, notre voyageur n'aurait plus 
qu a reprendre au plus vite le chemin d'Albany, 
pour atteindre à temps, à Philadelphie, le navire 
qui doit remporter le 10 décembre. 

Heureusement, dans les Mémoires d'Outre- Tombe, 
il n'est plus question du lac Huron, ni du lac Supé- 
rieur. Il est dit simplement : « Je jetai, avant de 
partir du Niagara, un coup d'œil sur les lacs du 
Canada *. » Sans trop nous attarder à demander 
quels lacs, — car du Niagara Toèil le plus perçant, 
môme armé d'une lunette d'approche, ne peut 
apercevoir que le seul lac Érié, — nous admettrons 
donc que ce coup d'œil sur les lacs du Canada a été 
jeté le 8 septembre, et que le même jour Chateau- 
briand, guéri de sa fracture, a repris sa route. 

1. P. 399-400. — Les Mém. d'O.-T. disent ici : « Nous 
vînmes à Pittsbourg au confluent du Kentucky et de TOhio. » 
C'est une méprise de transcription ou d'impression. Cor- 
rigez : « Nous vînmes à Pittsbourg, [et de là] au confluent... » 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 151 

Les Mémoires sont ici 1res sobres de détails : 
« Mon guide, le Hollandais, refusa de m'accompa- 
gner au delà de la cataracte. Je le payai, et je 
m'associai avec des trafiquants qui partaient pour 
descendre TOhio... Partis des lacs du Canada, 
nous vînmes à Pittsbourg. » Mais une page inédite 
des Mémoires d'Outre -Tombe est plus explicite. La 
voici* : 

« Je le payai, et il retourna à Albany. Je m'associe à des 
planteurs dont les familles sont établies à Saint-Louis 
des Illinois, et je m'achemine avec eux. A la sixième 
journée de marche, ils se querellent. Divisés en trois 
bandes, chaque bande prend une route diverse; je 
demeure avec celle qui descend vers l'Ohio [dont la 
pérégrination me semble plus conforme au plan de 
mon voyage] 2. 

« Ici le manuscrit original de mes voyages n'offre plus 
qu'une masse informe de feuilles volantes, mêlées, 
déchirées, rongées par l'humidité, sans ordre, sans 
suite, souvent illisibles. On y trouve des descriptions de 
la nature; des fragments d'un journal sans date, ou 


1. Cette page est tirée du manuscrit de la Bibliothèque natio- 
nale, f. fr. 12454, f 73, où sont, entre autres précieux docu- 
ments inédits, des pages sacrifiées des Mémoires, C'est d'après 
ce manuscrit que M. Victor Giraud a publié, pour la première 
fois en son texte intégral, et enchâssé dans un bel article de 
la Revue des Deux Mondes (l"' avril 1899) la grande lettre 
d'amour écrite par Chateaubriand âgé de soixante-trois ans à 
sa « jeune Occitanienne ». 

2. Ce membre de phrase a été raturé. Il signifiait (cf. Mém. 
d'O.'T., p. 369) que Chateaubriand n'avait pas encore aban- 
donné son projet d'atteindre le pûle : c'est pourquoi il descen- 
dait vers l'Ohio et le Mississipi. 


152 ÉTUDES CRITIQUES 

n'en ayant d'autre que celle des heures, des notes sur 
la botanique, évidemment destinées à M. de Malesherbes. 
« Nous partîmes * de la côte du lac Érié, où Ton voit 
aujourd'hui la bourgade Êrié marquée sur la carte, et 
d'où l'on peut descendre par Mercer à Pittsbourg ou 
gagner à l'ouest Columbus et Chillicothe, non loin du 
canal actuellement creusé pour remonter les rapides de 
rOhio. Tout ce pays était alors si inexploré, et mon 
itinéraire est si vague qu'il n'y faut chercher que ce 
qu'on y trouve, des tableaux à peine esquissés. Je 
transcris quelques-uns de ces fragments. » 

Chateaubriand, parti du Niagara le 8 septembre, 
atteignit donc Érié le 13*, et (en supposant que 
ses compagnons aient, à partir d'Érié, pressé leur 
allure) il dut atteindre Pittsbourg (à 200 kilo- 
mètres environ d'Érié) le 

iô septembre. 

Arrivé à Pittsbourg, Chateaubriand s'embarque 
sur rOhio. 

D. — De Pittsbourg aux Natchez. 

A suivre la relation du Voyage en Amérique 
(p. 83), tout lecteur comprend nécessairement qu'il 
a descendu le Mississipi jusqu'à ses embouchures. 

1. Cet alinéa est dans le manuscrit de la main de Chateau- 
briand. 

2. Au plus tôt, d'après le texte ci-dessus, en admettant que 
c'est à Érié môme que se sont querellés les planteurs. Us peu- 
vent s'ôtre querellés plus tôt, mais non plus tard, puisque 
c'est à partir d'Érié que commence la descente d'une seule 
des trois bandes vers l'Ohio. 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 153 

Mais, d'après les Mémoires d'Outre- Tombe, il n'a 
pas dépassé les Natchez. Voici ce texte * : 

« Quand je touchai aux Natchez en 1791, rien n'était 
encore réglé dans ce pays : TEspagne possédait nomi- 
nativement la Louisiane et ne régnait effectivement 
nulle part. Je ne savais plus de quel côté aller; j'étais 
assez tenté de descendre jusqu'à la Nouvelle-Orléans ; 
j'aurais voulu voir ce marais dépourvu d'arbres, couvert 
de gros joncs^ et qui s'étend dans le delta du Mississipi ; 
je ne sais si j'aurais trouvé affreux, ainsi qu'on le 
répute*, ce désert d'eau dépouillé de ses cyprières et 
qu'on aperçoit du faîte des mâts en voguant à la Nou- 
velle-Orléans ; je ne sais si j'aurais rencontré ces nids, 
blancs comme l'ivoire, où s'embarquent une sorte 
d'alcyons qui tendent une aile au vent comme une 
voile. Cet en-bas du fleuve ressemble peu au Mississipi 
que j'ai décrit; je n'ai peint que l'en-haut, où j'avais 
passé ; je n'ai reproduit que le vieux fleuve dont La Salle 
et Gharlevoix nous ont laissé le tableau il y a cent cin- 
quante ans. Mais qu'aurais-je été faire aux embouchures 
du Mississipi, moi qui voulais cheminer vers le Nord 3? 
D'un autre côté je reconnus aux Natchez les impossibi- 
lités que m'avait annoncées M. Swift d'Albany, et tout 
ce qui me manquait pour attaquer les Montagnes 
Rocheuses. J'avais besoin de me rapprocher, mes res- 
sources commençant à s'épuiser. Du reste, j'étais si 

1. Cette citation est encore empruntée au manuscrit de la 
Bibliothèque nationale, f. fr. 12454, f^ 14. 

2. Je crois que cette page est une réplique aux articles de 
Mersenne, qui reproche précisément à Chateaubriand de 
peindre comme un nouvel Eden V affreux en-bas du Mississipi. 

3. En effet; mais les Natchez ne sont qu'à quatre jours des 
embouchures, et, si depuis tant de semaines Chateaubriand 
cheminait vers le sud, quatre jours de plus ne l'auraient pas 
sensiblement écarté de la mer Polaire. 


154 ÉTUDES CRITIQUES 

charmé de mes courses que je ne pensais presque plus 
au pôle : le poète avait vaincu le voyageur. » 

Donc Chateaubriand n'a pas dépassé les Natchez : 
du moins, il le dit expressément, il a touché aux 
Natchez. 

Mais qu'entend-il par les Natchez? Peut-on sup- 
poser qu'il veuille désigner non pas la ville même 
des Natchez, mais le territoire de parcours de la 
tribu des Natchez? Ces nomades pouvaient, selon 
lui, étendre leurs courses jusqu'à TOhio, et c'est, 
on s'en souvient, dans le lit de l'Ohio que le chef 
Chactas raconte à René l'histoire d'Atala, « une 
nuit, à la clarté de la lune, tandis que tous les 
Natchez dorment au fond de leurs pirogues, et 
que la flotte indienne, élevant ses voiles de peaux 
de bêtes, fuit devant une brise légère. » Si on 
admet que Chateaubriand n'a vu de sauvages 
Natchez qu'aux alentours de l'Ohio, il sera possible 
peut-être de lui épargner la peine de voguer sur 
le grand Meschacebé. 

Mais Chateaubriand tenait trop à cette descente 
du Mississipi pour qu'il ait laissé subsister un tel 
doute. 

D'abord, dans le texte même que nous venons 
de transcrire, l'expression « Je touchai aux Nat- 
chez en 1791 » serait d'une langue singulière, si 
l'auteur avait voulu lui faire dire : « Je rencontrai 
les sauvages Natchez en expédition de chasse à 
quelque cent lieues au-dessus de ce village que 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 155 

j'appelle les Nalchez dans mes romans, mais auquel 
en 1791 je ne touchai pas. » 

De plus, en d'autres passages, il a pris le soin 
de dire en toute précision à quels Natchez il a 
touché. 

A la page qui suit immédiatement celle où il 
écrit : « Je louchai aux Natchez en 1791 », il dit : 

« Nous suivions à peu près des sentiers que lie main- 
tenant la grande route qui va des Natchez à Nashville 
par Jackson et Florence^ et qui rentre en Virginie 
par Knoxville et Salem *. » 

Dans cette phrase, Salem désigne une ville, 
Knoxville une ville, Nashville une vilîe, Florence 
une ville, Jackson une ville ; il ne dépend du désir 
de personne que les Natchez n'y désignent pas une 
ville. Il n'a jamais existé, il n'existe pas, il n'exis- 
tera jamais de grande route qui, pour relier le 
Mississipi à la hauteur du 35* parallèle à Florence 
sur le même parallèle, passe absurdemént par 
Jackson sur le 33'. Au contraire, une grande roule 
relie depuis cent ans les deux villes voisines des 
Natchez et de Jackson, distantes de 149 kilomètres, 
et cette route se prolonge en ligne droite vers Flo- 
rence, Nashville, etc. De plus, à quiconque voudra 
bien ouvrir un atlas, il apparaîtra qu'à l'heure où 
Chateaubriand écrit cette phrase, il n'est pas un 
poète qui recueille à grand'peine de lointains sou- 

i. Mém. d'O.'T,, p. 402. 


156 ÉTUDES CRITIQUES 

venirs et jette distraitement sur le papier quelques 
vagues réminiscences lopographiques, mais qu'il a 
sous les yeux une carte moderne de l'Amérique et 
qu'il suit du doigt sur cette carte la route presque 
rectiligne qui, du S.-O. au N.-E., va des Natchez 
à Jackson, à Florence, à Nashville. 

Le même Chateaubriand écrit, le même jour 
peut-être, quelques pages plus loin * : 

« Si je revoyais aujourcThui les États- Unis ^ je ne 
les reconnaîtrais plus; là ou j'^ai laissé des forêts^ je 
trouverais des champs cultivés. Aux Natchez y au lieu 
de la hutte de Céluta^ s'élève une ville de cinq mille 
habitants. » 

Il n'est que d'ouvrir le roman des Natchez pour 
voir que Chateaubriand situe la hutte de Céluta 
dans certain village situé à une centaine de lieues 
en amont de la Nouvelle-Orléans, au milieu d'une 
plaine parsemée de bocages de sassafras, au pied 
de trois collines, dont l'une est dominée par un fort 
français, le Fort-Rosalie. Il n'est que d'ouvrir 
ensuite une vieille carte et un dictionnaire de géo- 
graphie pour voir que la ville mpderne des Natchez 
est bâtie sur l'emplacement même de cet ancien 
établissement sauvage et du Fort-Rosalie, au pied 
de ces trois collines, à 347 kilomètres de la Nou- 
velle-Orléans. 

Lors donc que Chateaubriand dit qu'il a touché 

1. Mém, d'O.-T., p. 418; cf. Voyage, p. 280. 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 157 

aux Natchez et vu aux Natchez la hutte de Céluta, 
il veut assurément dire qu'il est descendu jus- 
qu'aux lieux où s'élève aujourd'hui la ville des 
Natchez, comté d'Adams, État de Mississipi, un 
peu au-dessous du 32* degré. 


* 


 quelle date, partant de Pittsbourg, Chateau- 
briand est-il parvenu à cette ville des Natchez? 

On pouvait alors descendre l'Ohio et le Mississipi 
soit en pirogue, soit sur de grands chalands de 
transport. Il est très invraisemblable que Chateau- 
briand ait voyagé en pirogue. J'ai lu les relations 
de deux voyageurs, Michaux et Smyth, tout à fait 
ses contemporains, qui ont descendu l'un l'Ohio, 
l'autre le Mississipi, sur ces canots indiens, longs 
et fort étroits, où l'on n'embarquait qu'à trois ou 
quatre. » Il fallait pagayer soi-même, continuelle- 
ment assis les jambes étendues; au moindre mou- 
vement on risquait de chavirer *. » Cette naviga- 
tion, très fatigante, était aussi très dangereuse : les 
deux rives du fleuve étaient infestées de sauvages 
en embuscade qui tiraient sur les « chairs blan- 
ches », ou attaquaient de nuit la pirogue amarrée. 
Ces pirates assaillaient même les grands cha- 
lands, et tel était le péril qu'on y dressait des 

1. Michaux, Voyage à Vouest des Monts AUeghanys^ p. 80. 


158 ÉTUDES CRITIQUES 

cabines de bardeaux, blindées de plaques de métal 
à répreuve des balles sauvages, où s'enfermaient 
les passagers *. Si Chateaubriand avait affronté de 
tels hasards, il eût peut-être — comme il lui est 
arrivé en de moindres occasions — célébré son 
endurance et sa témérité. 

Or, des témoignages concordants nous l'appren- 
nent, les bateaux de transport mettaient ordinaire- 
ment, au printemps, qui est la saison la plus favo- 
rable, quarante-cinq ou cinquante jours pour 
achever le trajet de Pittsbourg à la Nouvelle- 
Orléans *. 

Ce sont donc quarante jours au moins qu'il fau- 
drait compter pour le parcours de Pittsbourg aux 
Natchez. 

Mais la navigation en pirogue était plus rapide : 

1. Forman, Narrative of a joumey down the Ohio and 
Mississipi in 1789-90, p. 23. 

2. Nos renseignements relatifs à la navigation sur TOhio et 
le Mississipi sont tirés de Mac Master, ouv. cité, l, 69, et III, 483; 
— de Maj. Samuel Forman, Narrative of a joumey down ïhe 
Ohio and Mississipi in 4789-90 (publié par Lyman G. Draper, 
Cincinnati, 1888); — de Michaux, Voyage à l'ouest des Monts 
Atleghanys; — de John F. D. Smyth, Tour in the United 
States, containing an account of the présent situation of that 
country (Londres et Dublin, 1782; traduction française de 
Barenton-Montchal, 1791). — A vrai dire, Imlay {A topogra- 
phical description of the western territory of North Amenca, 
Londres, 1791, p. 110) assure que la navigation de Pitts- 
bourg à la Nouvelle-Orléans ne dure guère plus d'un mois. 
Mais le livre d'Imlay est composé tout entier pour attirer, à 
force de renseignements optimistes, les immigrants dans ces 
parages, et les données statistiques y sont volontairement 
fausses. 


CRITIQUE DE L'ITINERAIRE DE CHATEAUBRIAND 159 

elle pouvait s'achever en vingt jours *. Donc admet- 
tons que notre voyageur ait prit une pirogue et 
pagayé vingt jours. Cette supposition est presque 
absurde, mais il est de notre jeu de l'accepter. 
Parti de Pittsbourg le 16 septembre, il débarqua 
donc aux Natchez le 5 octobre. 

E. — Des Natchez à Philadelphie, 

Nous sommes au 5 octobre et il faut que notre 
voyageur soit rentré à Philadelphie le 8 décembre 
au plus tard, s'il veut s'embarquer le 10 pour la 
France ^ . Sur la route de plusieurs milliers de 
kilomètres qui le ramènera des Natchez à Phila- 


1. Michaux (p. 65 de son Voyage) dit que « deux ou trois 
personnes en pirogue mettent ordinairement vingt & vingt- 
cinq jours à faire le trajet de Pittsbourg à la Nouvelle-Orléans ». 
Lui-même a voyagé en pirogue de Weeling à Limestone 
(p. 110 ss.). Smyth a descendu, aussi en pirogue, depuis le 
confluent du Kentucky jusqu'à la Nouvelle-Orléans (Smyth, 
p. 181-7). Or, défalcation faite des journées passées à terre, 
Michaux a navigué dix jours, et Smyth trente-quatre jours. Si 
Ton met bout à bout ces deux itinéraires, et si Ton ajoute 
quatre jours pour les compléter de Pittsbourg à Weeling et de 
Limestone au confluent du Kentucky, on trouve un total de 
quarante-huit jours pour la descente de ces deux voyageurs 
en pirogue de Pittsbourg à la Nouvelle-Orléans. Il semble donc 
que la durée de vingt à vingt-cinq jours, indiquée par Michaux, 
représente un minimum souvent dépassé. 

2. En effet, il nous dit (Mém. cVO.-T,, p. 433-4) qu'en arri- 
vant à Philadelphie, il n'y trouva pas les lettres de change 
qu'il attendait, et qu'il dut négocier avec un capitaine de 
navire pour voyager à crédit. Nous admettrons que ces démar- 
ches et ses préparatifs de départ (vente de ses chevaux, etc.) 
ne lui ont coûté que deux jours. 


160 ÉTUDES CRITIQUES 

delphie, nous compterons un seul jour consacré au 
repos, puisque les Mémoires d'Outre- Tombe ne 
relaient qu'un seul arrêt d'une journée « dans une 
île de rOhio » (p. 402-10). Chateaubriand ne dis- 
pose donc plus que de soixante-trois jours. 

Quel itinéraire a-t-il suivi pendant ces soixante- 
trois jours? Voici, reproduits m ea:^emo, les quelques 
passages où il s'en explique. Ils sont peu précis. 
Pour les interpréter, j'ai eu la bonne fortune de 
pouvoir recourir à la science géographique de mon 
ami M. Lucien Gallois. 

— Mém. d'O.'T,^ p. 402. « Une compagnie de 
trafiquants, venant de chez les Creeks, dans les 
Florides, me permit de la suivre. Nous nous ache- 
minâmes * vers les pays connus alors sous le nom 
général des Florides, et où s'étendent aujourd'hui 
les États de l'Alabama, de la Géorgie, de la Caro- 
line du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu 
près des sentiers que lie maintenant la grande 
route des Natchez à Nashville, par Jackson et 
Florence, et qui rentre en Virginie par Knoxville 
et Salem. Les planteurs de la Géorgie et des Flo- 
rides maritimes venaient jusque chez les diverses 
tribus des Creeks acheter des chevaux et des bes- 
tiaux demi-sauvages, multipliés à TinGni dans les 
savanes que percent ces puits, au bord desquels 

1. A partir des Natchez, car la phrase qui précède se rac* 
corde à la page qui raconte l'arrivée aux Natchez (voir 
ci-dessus, p. 153). 


CRITIQUE DE L'iriNÉRAItlE DE GHATEAUBRUND 161 

j'ai fait reposer Chactas et Atala. Ils étendaient 
même leur course jusqu'à TOhio. 

« Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, 
grossi de cent rivières, tantôt allait se perdre dans 
les lacs qui s'ouvraient devant nous, tantôt dans 
les bois. Des îles s'élevaient au milieu des lacs. 
Nous fîmes voile vers une des plus grandes. » 

— Mém. d'O.'T.y p. 418. « Il y a chez les Musco- 
gulges, les Siminoles, les Chikkasas, une cité 
d'Athènes, une autre de Marathon, une autre de 
Carthage : la gloire de tous les pays a placé un 
nom dans les mêmes déserts où j'ai rencontré le 
p. Aubry et l'obscure Atala. » 

— Mém, (ÏO,'T.y p. 414. « Nous repassâmes les 
Montagnes Bleues, et nous rapprochâmes des 
défrichements américains vers Chillicothe. » C'est 
là qu'un soir (p. 416), s'amusant à lire à la lueur 
du feu, en baissant la tête, un journal anglais 
tombé à terre, il aperçut, écrits en grosses lettres, 
ces mots Flight of the King. « C'était le récit de 
l'évasion de Louis XVI... J'interrompis brusque- 
ment ma course et je me dis : « Retourne en 
France. » — P. 433 : « Je revins du désert à Phila- 
delphie ». 

— Voyage en Amérique ^ p. 98. Si nous passons 
au Voyage en Amérique, nous trouvons que Cha- 
teaubriand y décrit Cuscowilla, village siminole, 
Apalachucla, la ville de la paix, puis le fleuve 
Chata-Uche : « Lorsque, placé de l'autre côté de 


ÉTUDES CRITIQUES. 


11 


162 ÉTUDES CRITIQUES 

la rivière Chata-Uche, on découvre ces vastes 
degrés couronnés par rarchitecture des montagnes, 
on croirait voir le temple de la Nature, et le magni- 
fique perron qui conduit à ce monument.... Ici 
finit, à proprement parler, Yltinéraire, ou le 
mémoire des lieux parcourus. » — Et, p. 307-10 : 
« En errant de forêts en forêts, je m'étais rap- 
proché des défrichements américains. Un soir... je 
m'amusai à lire, à la lueur du feu, en baissant la 
tête, un journal anglais, etc.. Revenu à Phila- 
delphie, je m'y embarquai. » 
Essayons de dessiner le tracé de cet itinéraire. 
1° D'après les deux relations, Chateaubriand a 
voyagé « dans les Florides ». Il l'a répété d'ailleurs 
vingt fois dans ses divers ouvrages. « C'est le pays, 
dit-il, où s'étendent aujourd'hui les États de l'Ala- 
bama, de la Géorgie, de la Caroline du Sud, du 
Tennessee. » Il ne veut pas dire, sans doute, qu'il 
ait parcouru toutes ces régions, car des mois y 
seraient nécessaires. Pourtant force est bien de le 
conduire jusqu'aux lieux qu'il tenait entre tous à 
visiter : au pays qu'il a rendu glorieux de « l'obs- 
cure Atala ». Il l'a dit et redit : il a peint de visu 
et sur place « avec une scrupuleuse exactitude » 
les paysages d' Atala, S'il décrit longuement en 
son Voyage Cuscowilla et Apalachucla, c'est que 
l'action d' Atala se déroule principalement dans ces 
deux villages; c'est qu'il veut montrer qu'il a bien 
réellement erré dans lia patrie de la vierge musco- 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 163 

gulge. Or, il ne pouvait voir de Siminoles et de 
Muscogulges que dans les états actuels d'Alabama 
et de Géorgie. Vérification faite, la Cuscovvilla de 
Chateaubriand, qui est « située à 400 toises d*un 
lac », est identique à la Cuscow^illa portée sur 
les cartes anciennes aux bords du lac Halwai, en 
Géorgie, sous le trentième parallèle, presque à 
rentrée de Tisthme de la Floride. Chateaubriand 
dit y être allé avant de revenir à Apalachucla : 
cette illustre ville d*Apalachucla, où Chactas a 
chanté sa chanson de mort, où Atala a fait tomber 
les liens, du prisonnier, était située sur le Chata- 
Uche, à 240 kilomètres environ du golfe du 
Mexique, à la même latitude que les Natchez *. 

2o D'Apalachucla et du fleuve Chata-Uche, où, 
dit Chateaubriand, « finit, à proprement parler, 
ritinéraire^ », il s'agit de retourner à Philadelphie. 
Comment et par où? Le voyageur pouvait, aban- 
donnant les « royaumes de la solitude », rentrer 
sans plus de retard en Géorgie et remonter vers 
Philadelphie à travers les États baignés par l'Atlan- 
tique. Ce n'est pas ce qu'il dit avoir fait. Dès lors, 

1. Voir, par exemple, la carte dressée par J.-B. Poirson, 
ingénieur-géographe, « pour servir à l'histoire des voyages de 
Bartram », dans la traduction française de ces Voyages. Cette 
carte n'a pas été contrôlée, que je sache, par Bartram ; mais, à 
suivre les divers parcours décrits par celui-ci pour gagner 
Apalachucla et Cuscowilla, on voit que ces établissements 
sauvages ne pouvaient être placés que là même où Poirson 
les place. 

2. Voyage^ p. 98. 


164 ÉTUDES CRITIQUES 

il n'y a plus qu'une route possible, celle qu'il 
décrit en effet, la route des Natchez à Nashville et 
Knoxville. Il faut donc de. toute nécessité que le 
voyageur, parcourant en sens inverse les régions 
qu'il venait de franchir, soit retourné du fleuve 
Chata-Uche aux Natchez ou vers Jackson. 

3° Il dit avoir « suivi à peu près les sentiçrs que 
lie maintenant la grande route des Natchez à 
Nashville par Jackson et Florence, et qui rentre en 
Virginie par Knoxville et Salem ». C'est un itiné- 
raire fort bien dessiné, le plus court, le plus pra- 
tique. Mais veut-il dire qu'il a suivi cette ligne 
jusqu'au bout, ou veut-il simplement indiquer une 
direction? Il veut dire qu'il l'a suivie jusqu'au 
bout. Il était bien obligé d'avancer au moins 
jusqu'à Knoxville, ayant, en plusieurs dé ses 
ouvrages antérieurs, déclaré qu'il avait parcouru 
les Apalaches. Mais il faut de plus qu'il ait poussé 
sa pointe jusqu'à Salera, puisqu'il dit : « Nous 
repassâmes les Montagnes Bleues ». Les Montagnes 
Bleues n'ont jamais désigné que la bordure orien- 
tale des Apalaches *. Or, quand, venant de l'ouest 
et ayant franchi le plateau de Cumberland, on par- 
vient à Knoxville, on est encore fort loin d'atteindre 
les Montagnes Bleues. Pour dire qu'on a repassé 
les Montagnes Bleues, il faut les avoir passées, et 
donc s'être avancé jusqu'à Salem. 

1. Schématiquement désignée sur notre carte par des 
hachures qui vont du Ghata-Uche vers Salem. 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRUND 165 

4° Puis, repassant les Montagnes Bleues, Cha- 
teaubriand se rapproche des défrichements amé- 
ricains « vers Chillicothe ». 

5° De Chillicothe, il revient à Philadelphie. 




En quel temps minimum a-t-il pu achever ce 
trajet? 

Il y a toute un^e traversée de pays montagneux, 
qui offrait de graves difficultés. Pour la route de 
Nashville à Knoxville, nous avons une donnée pré- 
cise : « Nashville, dit Mac Master, était alors 
[précisément à la date de 1791] le poste avancé de 
la civilisation en ces déserts. Pas une maison 
depuis les Natchez jusqu'à Nashville. Pour atteindre 
Knoxville, la première ville de quelque importance 
vers l'est, il fallait un voyage de quinze jours à 
travers les montagnes, dans une région tout infes- 
tée d'Indiens *. » 

Le trajet de Knoxville à Salem est aussi malaisé, 
et la distance est de 350 kilomètres à vol 
d'oiseau. 

Nous admettrons que Chateaubriand Ta par- 
couru en douze jours. 

La route de Salem à Chillicothe n'est guère plus 

1. Mac Master, ouv. cité, t. II, p. 85. 


i66 ÉTUDES CRITIQUES 

facile, et ce sont encore 350 kilomètres à vol 
d'oiseau. Comptons encore douze jours. 

Quant au reste de l'itinéraire, il ne s'agissait que 
de traversen des pays peu accidentés, sans obs- 
tacles naturels autres que la fréquence des cours 
d'eau à franchir. Mais calculons les distances. Il y 
a, à vol d'oiseau, 800 kilomètres des Natchez à 
Cuscowilla, 200 kilomètres de Cuscowilla à Apala- 
chucla sur le Chata-Uche, 550 kilomètres du 
Chata-Uche aux Natchez, 650 kilomètres des 
Natchez à Nashville, 750 kilomètres de Chillicothe 
à Philadelphie *. C'est un parcours minimum de 
2 950 kilomètres. 

' La durée d'une telle chevauchée dépend de l'en- 
durance du cavalier. Il 'est donc impossible de la 
déterminer exactement. Si Chateaubriand avait 
conservé en ces régions la même allure qu'au 
partir du Niagara pour Érié (40 kilomètres par 
jour), il y aurait employé 73 jours. Faisons, la 
bonne mesure. Quel est le train le plus rapide que 
puisse soutenir pendant cinquante jours au moins 
un cavalier très vigoureux? Il semble — rensei- 
gnements pris aux sources les meilleures — qu'il 
ne pourra guère couvrir plus de 60 kilomètres par 
jour, sans risquer de succomber en route. Mettons 
que Chateaubriand en parcourait pourtant 80 
chaque jour. Il y faudra 37 jours. 

i. En suivant, pour le parcours de Chillicothe à Philadel- 
l)hie, la ligne actuelle du chemin de fer, qui est très directe. 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 167 

Nous trouvons donc que, pour parfaire son iti- 
néraire des Natchez à Philadelphie, il lui a fallu : 

De Nashville à Knoxville 15 jours. 

De Knoxville à Salem 12 — 

De Salem à Ghillicothe 12 — 

Pour les 2 950 km. restant 37 — 

Soit, au total 76 jours. 

Il ne disposait que de 63 jours. Il arrive donc 
au terme de son voyage avec 13 jours de retard. 
C'est le 23 décembre qu'il se hâte vers le quai de 
Philadelphie. Hélas! le navire qui devait l'em- 
porter a déjà franchi TAtlantique; il est tout près 
d'atterrir au Havre. 




On dira : s'il ne s'en faut que de treize jours, votre 
critique est téméraire. Êtes-vous si certain d'avoir 
calculé juste? Sûr de notre jeu, nous croyonsv 
l'avoir joué largement. Faites regagner au voya- 
geur, s'il se peut*, ces treize jours, voire un mois 

1. Encore avons-nous très bénévolement supprimé de son 
itinéraire de vastes régions, qu'en tel et tel de ses ouvrages 
antérieurs il disait avoir visitées. Par exemple, n'a-t-il pas 
écrit dans le Génie du Christianisme (I, v, 8) : « Nous en 
avons rencontré nous-méme des milliers (de certains oiseaux 
migrateurs) depuis le golfe Saint-Laurent jusqu'à la pointe de 
l'isthme des Florides » ? Montrez, s*il se peut, que telle partie 
de la route peut avoir été accomplie en moins de jours que je 
ne suppose, mais conduisez-le Jusqu'à la pointe de Visthme 
des FlorideSy et calculez. 


i68 ÉTUDES CRITIQUES 

entier, ce sera vain efifort. Par un scrupule iro- 
nique, nous avons tout tenté pour précipiter la 
marche du voyageur. Devant lui, de larges routes 
perçaient les forêts vierges; des tables magiques 
surgissaient dans les déserts pour lui offrir à son 
gré le vin d'érable et la sagamité. Nous avons 
presque partout supputé les distances à vol d'oi- 
seau, et le propre des sentiers, en des pays même 
faciles, est de n'être pas toujours rectilignes; sur 
les cours d'eau qui sillonnent la Louisiane et les 
Florides, les ponts étaient rares, il fallait les cher- 
cher ou chercher les gués. Nous avons toujours 
supposé que le voyageur trouvait à Philadelphie, 
à New- York, à Boston, des diligences attelées à 
l'heure voulue, dans les déserts des canots tout 
parés, des chevaux frais tout harnachés, des com- 
pagnons tout équipés, sur l'Hudson un paquebot 
en partance, à Pittsbourg, à Philadelphie des 
bateaux prêts à lâcher leurs amarres. Combien de 
jours faut-il compter pour les intempéries, pour 
les orages de l'été, pour les pluies de novembre? 
Combien de jours pour les infélicités de route, 
pour les guides qui s'égarent, pour les compa- 
gnons qu'attardent la fatigue ou la maladie, pour 
les avaries des canots, pour les chevaux qui se 
déferrent en plein désert, ou se blessent ? Combien 
de jours pour se ravitailler, s'il faut à l'ordinaire 
chevaucher une semaine avant d'atteindre la plus 
proche bourgade, si des Natchez à Nashville on 


CRITIQUE DE l'jLTINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 169 

ne rencontre pas une maison? Combien de jours 
pour tenter les diverses manières de chasse et de 
pêche que plus tard on décrira? Combien pour 
explorer les ruines sauvages du Scioto *? Com- 
bien pour les observations géodésiques *? Com- 
bien pour recueillir ces « notes sur la botanique, 
évidemment destinées à M. de Malesherbes » ^? 
Combien pour observer les mœurs des sauvages, 
leurs fêtes, les rites de leurs mariages et de leurs 
funérailles, la récolte du sucre d'érable, leurs 
moissons, leurs mythes religieux et leurs recettes 
de cuisine, les formes diverses de leurs gouver- 
nements, celui des Natchez, qui est le « despo- 
tisme dans l'état de nature », celui des Musco- 
gulges, qui est la « monarchie limitée dans Tétat 
de nature », celui des Hurons et des Iroquois, 
qui est la « république dans l'état de nature* »? 
Combien pour écrire « sur ses genoux, chez les 
sauvages mêmes, cette Histoire d'une nation sau- 
vage du Canada » (malheureusement perdue), « sorte 
de roman, dont le cadre totalement neuf et les pein- 
tures naturelles, étrangères à notre climat, auraient 
pu mériter l'indulgence du lecteur^ »? Combien 
pour écrire il^a/a « sous les huttes des sauvages »? 

1. Génie du christianisme ^ I, iv, 2 et note H. 

2. Essai sur les révolutions, partie I, chapitre i, note. 

3. Voir ci-dessus, p. 152. 

4. Voyage en Amérique, passim, et Génie du christianisme ^ 
V, IV, 8. 

^. Essai sur les révolutions, dernier chapitre, note. 


170 ÉTUDES CRITIQUES 

Ce ne sont point là des questions purement ora- 
toires. Elles indiquent les calculs réels qui s'impo- 
seront à quiconque croira devoir reprendre la ques- 
tion. Il faudra renoncer à supputer les distances à 
vol d'oiseau, le temps au galop d'un cheval. Nous 
seul pouvions nous permettre les calculs faciles 
et dérisoires qui précèdent. Il faudra travailler non 
pas comme nous sur des cartes scolaires, mais sur 
les cartes du temps : il y en a d'excellentes, celles 
que le gouvernement des Etats-Unis publiait à la 
fin du xviiie siècle, de cinq ans en cinq ans envi- 
ron, pour marquer les progrès des défrichements. 
Si Chateaubriand se heurte à une forêt vierge, 
il faudra, comme les simples mortels, qu'il la con- 
tourne; s'il rencontre un fleuve, qu'il cherche le 
gué praticable; une montagne, qu'il la franchisse 
par des sentiers tracés; s'il s'enfonce dans la 
brousse non défrichée, qu'il modère l'allure de son 
coursier, etc. 

Alors on verra que ce ne sont pas des jours ni 
des semaines qui manquent à notre voyageur, 
mais des mois et des mois encore. 


* 


Pourtant, ne pourrait-on faire quelque effort 
pour abréger sa route? Substituer à notre itiné- 
raire un itinéraire plus réduit? 

On peut s'y essayer, sous cette condition que le 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 171 

nouveau tracé de route que l'on proposera tienne 
compte, comme fait le nôtre, de toutes les affirma- 
tions de Chateaubriand. Ou bien, si Ton annule tel 
ou tel passage, il faudra dire pourquoi, montrer 
que ce passage a été interpolé par un secrétaire, ou 
altéré, ou déplacé par les imprimeurs, ou renié par 
Chateaubriand, ou mal compris, etc. Ce sera 
malaisé, s'il est vrai que nous n'avons pas employé 
pour dessiner l'itinéraire de Chateaubriand un seul 
texte qui ne fût soit dans le Voyage^ soit dans les 
Mémoires^ c'est à- dire dans une relation suivie, 
continue, composée dans la pleine maturité de 
l'âge et du génie par un écrivain qui passe pour 
avoir su sa langue. 

II. — De quelques autres DimcuLTÉs. 

Si l'on reprend d'ensemble cette relation, on est 
frappé d'un contraste singulier. 

Tantôt, il semble bien que, pour l'établir, Cha- 
teaubriand s'est livré à un travail très attentif de 
topographe. Tel passage, celui par exemple où il 
décrit sa route des Natchez à Knoxville et à Salem, 
suppose, comme on l'a vu, qu'il tient, ouverte sous 
ses yeux, au moment où il écrit, une carte moderne 
des États Unis. Pour composer tel autre passage S 

1. « Si je revoyais aujourd'hui les États-Uais, je ne les recon- 
naitrais plus. Aux Natchez, au lieu de la hutte de Céluta, 
s'élève une ville charmante d'environ cinq mille habitants. 


172 ÉTUDES CRITIQUES 

OÙ il précise en quels lieux il a rencontré. Chactas, 
Atala, le P. Aubry, il faut qu'il se soit armé d'un 
livre de poste. 

Tantôt, au contraire, ces mêmes récits, qui ne 
sont point si malhabiles dans l'ensemble, puisque 
pendant soixante ans chacun les a admirés et tenus 
pour vrais, présentent des bizarreries qui vont 
jusqu'à l'incohérence. 

Voici les plus apparentes : 

a. Comment, ayant hâte de rentrer à Philadel- 
phie, Chateaubriand peut-il nous dire qu'il a 
« repassé les Montagnes-Bleues » et gagné Chilli- 
cothe? Jamais sans doute, ni avant lui, ni après, 
aucun voyageur n'a suivi pareil trajet. Le détour 
est surprenant, il fait décrire au tracé de l'itiné- 
néraire un zigzag bizarre et inexplicable. 

b. Avant de gagner Chillicothe, Chateaubriand 
aurait, nous dit-il [Mémoires^ p. 402 ss.), vogué 
sur l'Ohio : il aurait passé une journée admi- 

Chactas pourrait être député au Conp;rès et se rendre chez 
Atala par deux routes, dont l'une mène à Saint-Étienne sur 
le Tumbec-bee, et l'autre aux Natchitochès ; un livre de poste 
lui indiquerait les relais, au nombre de onze : Washington, 
Franklin, Homochitt, etc. Quelques-unes de ces villes, telles 
que Cahawba, capitale de l'Alabama, conservent leur déno- 
mination sauvage; mais... il y a chez les Muscogulges, les 
Siminoles, les Ghéroquois et les Ghicassais, une cité d'Athènes, 
une autre de Marathon, une autre de Sparte, une autre de 
Florence, une autre d'Hampden, des comtés de Colombie et 
de Marengo ; la gloire de tous les pays a pjacé un nom dans 
ces mêmes déserts où j^ai rencontré le P. Aubry et l'obscure 
Atala. » {Voyage, au début de la Conclusion; le môme pas- 
sage, remanié, se lit dans les Mém, d*0.-T,y p. 418.) 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 173 

rable dans une île, parée de lilas et d'azaléas 
en fleurs, et cette île émergeait d'un lac formé 
par rOhio. 

Premièrement, on ne sait à quel moment de son 
trajet de retour situer cette navigation sur TOhio : 
car nous voyons quelques pages plus loin (p. 414) 
le voyageur repasser les Montagnes-Bleues, et c'est 
incompréhensible. 

Secondement, cet épisode est placé en tout cas 
par Chateaubriand à la fin de ses pérégrinations, 
comme il est déjà sur la voie du retour, donc 
nécessairement vers la fin de novembre. Comment 
a-t-il pu voir, en cette saison, dans une île de 
rOhio, « des lilas et des azaléas en fleurs»? De 
même, Panurge, qui voyageait, lui aussi, pour 
trouver « une sylphide », découvrit, un jour, « une 
isle, belle et délicieuse sur toutes autres, on Tappe- 
loit risle de Frize. En icelle estoit le pays de Satin, 
onquel les arbres et herbes jamais ne perdoient 
fleurs ne feuilles, et estoient de damas et velours 
figuré ». 

Troisièmement, comment Chateaubriand peut-il 
faire une station dans une île située au milieu d'un 
lac formé par TOhio, puisqu'il n'y a pas de lacs 
sur l'Ohio? 

Quatrièmement, comment ce lac de l'Ohio pou- 
vait-il, dans un état antérieur du texte S être situé, 

1. Voir Jules Troubat, Revue (VHùtoire littéraire de la France^ 
t. VII, p. 397. 


174 ÉTUDES CRITIQUES 

non sur le cours de FOhio, mais « sur le cours du 
Mississipi »? 

Cinquièmement, comment ce lac de TOhio — 
ou du Mississipi — peut-il dans un autre état du 
récit (voir le Voyage, p. 84 ss.) être situé « dans 
l'intérieur des Florides »? 

Sixièmement enfin, comment se peut-il que, sur 
ce lac, et dans celte île de TOhio, — ou du Missis- 
sipi, — ou des Florides, — Chateaubriand ait 
couru précisément les mêmes aventures qu'y avait 
rencontrées avant lui un voyageur américain, 
William Bartram*? 

c. Dans cette île de TOhio, Chateaubriand a pour 
compagnons une compagnie de trafiquants de 
Géorgie, qui venaient, nous dit-il, acheter chez les 
Creeks des chevaux et des bestiaux demi-sauvages. 
Comment ces trafiquants géorgiens peuvent-ils ^ 
chercher des chevaux creeks à des centaines de 
kilomètres du pays des Creeks/ et par quel prodige 
découvrent-ils, en effet, après de folles pérégrina- 
tions, des haras et un marché de chevaux creeks 
dans une île de TOhio? Comment Chateaubriand 
a-t-il pu s'accointer de ces bizarres compagnons, 
connaître « les passions qui les agitaient », 
« démêler leurs rapports avec les femmes creekes », 
lier connaissance avec « certain métis issu d'un 
sang mêlé de chéroki et de castillan », qui lui 

1. Voir ci-après, p. 202 ss. 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIBE DE CHATEAUBRIAND 175 

dispute deux « sylvaines » floridiennes? Pour ré- 
pondre à ces questions, il n'est que de recourir 
aux mêmes Voyages de William Bartraniy au tome II 
de la traduction française. Là, à la page 292, on 
rencontre ces mêmes trafiquants géorgiens, et on 
peut les suivre jusqu'à la page 330, non plus dérai- 
sonnables en leur itinéraire, mais sensés, pratiques, 
comme il sied à des hommes nés de mère, et qui 
vivent de commerce. On y retrouve, comme chez 
Chateaubriand, la peinture des passions qui agi- 
taient ces traitants, et notamment leur chef, épris de 
la femme d'un chef creek; on y retrouve le même 
métis creek que chez Chateaubriand, « métis né 
d'une esclave chactaw^ et d'un père qui lui-même 
était issu d'une femme creek et d'un blanc ». 


* 


Comment s'expliquer de telles singularités? 

Remarquons que toutes celles qu'on peut relever 
se trouvent dans la seconde partie de la relation 
de Chateaubriand, à partir de l'instant où il quitte 
le Niagara pour s'enfoncer dans « les royaumes de 
la solitude ». 

Au début de son voyage, et jusqu'au Niagara, 
malgré trente ans écoulés. Chateaubriand retrouve 
dans sa mémoire ou dans ses papiers des sou- 
venirs précis : il sait marquer chaque étape , 
noter chaque impression, jour par jour, avec 


476 ÉTUDES CRITIQUES 

une très suffisante précision, — jusqu'au Nia- 
gara. 

Quitte- t-il le Niagara, soudain sa mémoire 
s'offusque, ses notes de voyage se brouillent, ses 
récits perdent toute précision et toute apparence 
de réalité. 11 le sait, et nous dit, en un passage que 
nous avons déjà cité : 

« Ici le manuscrit original de mes voyages n'offre 
plus qu'une masse informe de feuilles volantes, 
mêlées, déchirées, rongées par l'humidité, sans 
ordre, sans suite, souvent illisibles. Tout ce pays 
était alors si inexploré et mon itinéraire est si 
vague qu'il n'y faut chercher que ce qu'on y trouve : 
des tableaux à peine esquissés. » 

Il est déplorable assurément que l'humidité ait 
rongé précisément la description des régions où, 
faute de temps, Chateaubriand ne pouvait pénétrer. 
Il est admirable en même temps que l'humidité 
ait épargné quinze pages {Description de quelques 
sites de rintérieur des Florides)^ qui ne sont, omrnne- 
on verra bientôt, qu'une compilation des aventures 
courues par un autre explorateur. 

On pourrait peut-être, tout en regrettant ces 
méfaits de l'humidité, ajouter cette seconde expli- 
cation : 

Dans son premier ouvrage, YEssai sur les Révo- 
lutions, écrit en 1796 au retour du Nouveau-Monde, 
Chateaubriand avait donné déjà comme une pre- 
mière relation de son voyage. Par dix fois, il en 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 177 

avait rapporté des épisodes. Voici les références, 
classées selon Tordre des étapes : Essai, II, 54; 

I, 33, note; 1, 33, texte; II, 23; I, 70; I, 35; II, 56; 

II, 57; I, 1; II, 23; I, 46. Or tous ces ressouvenirs 
concernent exclusivement soit des courses à travers 
les villes des États-Unis (Baltimore, Philadelphie, 
Lexington, New-York, Albany), soit des voyages^ 
« dans Tépaisseur des forêts du Canada », « sur 
les montagnes du Canada », « parmi les nations 
indiennes du Canada ». Le terme extrême du trajet, 
si Chateaubriand n'avait jamais écrit que VEssai, 
serait le Niagara et le lac Érié, c'est-à-dire préci- 
sément le point à partir duquel l'humidité devait 
plus tard méchamment ronger le manuscrit original 
de ses voyages. 

Dans V Essai, nulles nouvelles du Meschacebé, ni 
des Natchez, ni des Florides. Plus tard seulement, 
dans le Génie du christianisme, dans V Itinéraire^ par- 
tout, il répétera qu'il a vu les lagunes des Florides, 
le pays des Natchez, des Siminoles, etc. 

Que s'est-il passé dans l'intervalle? Il a publié 
Atala et fantaisie lui a pris de déclarer qu'il ne 
peignait que d'après nature, « avec une scrupuleuse 
exactitude ». 

Il semble donc qu'au début de la carrière litté- 
raire de Chateaubriand, ses souvenirs d'explora- 
teur se soient exclusivement référés à une course 
modeste de Baltimore au Niagara. 

De Baltimore au Niagara du moins, ces souve- 

ÉTUDES CRITIQUKS' ^2 . 


178 ÉTUDES CRITIQUES 

nirs sont-ils purs de toute fiction? Il en est un, 
un seul, que nous pouvons contrôler en quelque 
mesure, celui qu'il avait gardé de ses entrevues 
avec le général Washington. 


* 


Chateaubriand a-t-il rendu visite au général Was- 
hington? 

Chacun connaît le parallèle, devçnu classique, 
de Bonaparte et du général Washington, publié 
d'abord dans le Voyage en Amérique, puis dans les 
Mémoires d'Outre -Tombe. Il a été inspiré par le sou- 
venir ému d'une visite à Washington, ainsi rappor- 
tée* : 

« Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washing- 
ton n'y étoit pas. Je fus obligé de Tattendre une quinzaine 
de jours*. Il revint. Je le vis passer dans une voiture 
qu'emportoient avec rapidité quatre chevaux fringants, 
conduits à grandes guides. Washington, d'après mes 
idées d'alors, étoit nécessairement Cincinnatus; Gincin- 
natus en carrosse dérangeoit un peu ma république de 
Tan de Rome 296. Le dictateur Washington pouvoit-il 
être autre chose qu'un rustre piquant ses bœufs de l'ai- 
guillon et tenant le manche de sa charrue ? Mais quand 
j'allai porter ma lettre de recommandation à ce grand 
homme, je retrouvai la simplicité du vieux Romain. 
Une petite maison dans le genre anglois 3, ressemblant 

i. Voyage, p. 20; Mém. cTO.-T., p. 356. 

2. Variante : une huitaine. 

3. Les Mémoires suppriment ces mots : dans le genre anglois. 


CRITIQUE DE L'ITINERAIRE DE CHATEAUBRIAND 179 

aux maisons voisines, étoit le palais du président des 
États-Unis : point de gardes, pas même de valets. Je 
frappai : une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si 
le général étoit chez lui ; elle me répondit qu'il y étoit. 
Je répliquai que j'avois une lettre à lui remettre. La 
servante me demanda mon nom, difficile à prononcer 
en anglois, et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors 
doucement : Walh in, Sir, « Entrez, Monsieur » ; et elle 
meircha devant moi dans un de ces étroits et longs cor- 
ridors qui servent de vestibule aux maisons anglaises : 
elle m'introduisit dans un parloir, où elle me pria 
d'attendre le général. 

Je n'étois pas ému. La grandeur de l'âme ou celle de 
la fortune ne m'imposent point : j'admire la première 
sans en être écrasé ; la seconde m'inspire plus de pitié 
que de respect. Visage d'homme ne me troublera 
jamais. 

Au bout de quelques minutes le général entra. 

Nous nous assîmes, je lui expliquai, tant bien que 
mal, le motif de mon voyage. Il me répondoit par 
monosyllabes françois ou anglois, et m'écoutoit avec 
une sorte d'étonnement. Je m'en aperçus, et je lui dis 
avec un peu de vivacité : « Mais il est moins difficile de 
découvrir le passage du nord-ouest que de créer un 
peuple comme vous l'avez fait. >> Well, well,young man! 
s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner 
pour le jour suivant et nous nous quittâmes. 

Je fus exact au rendez-vous : nous n'étions que cinq 
ou six convives.... 

Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et je ne l'ai 
jamais revu ; il partit le lendemain pour la campagne, 
et je continuai mon voyage. » 

Rappelons-nous que Chateaubriand, parti pour 
Philadelphie le lendemain même de son débarque- 


180 ÉTUDES CRITIQUES 

ment en Amérique, y parvint le 13 juillet. Washing- 
ton n'y est pas : où donc est-il? Washington revient 
au bout d'une huitaine (ou d'une quinzaine) : d'où 
revient-il? Washington reçoit Chateaubriand en 
visite le 21 juillet, au plus tôt ; il le reçoit à sa table le 
22 et repart le lendemain, 23 juillet : où donc va-t-il? 

Pour le savoir, nous avons interrogé les seuls 
documents dont nous disposions à Paris, la cor- 
respondance imprimée de, Washington. De plus, 
nous avons demandé à deux de nos amis d'Ame- 
rique, M. W.-H. Schofield et M. Lucien Foulet, 
de dépouiller pour nous les journaux du temps. 
Enfin, M. Edgar S. Ingraham a eu l'extrême obli- 
geance de mener une petite enquête du côté des 
Archives du Congrès à Washington. Voici la sub- 
stance des renseignements recueillis. 

Après un long voyage à travers les États du Sud, 
Washington était rentré à Philadelphie le 6 juil- 
let * : à cette date, le brick de Chateaubriand lou- 
voyait encore sur les côtes du Maryland. 

Washington était à Philadelphie le 10 juillet '. 

1. Lettre à La Fayette datée de Philadelphie, 28 juillet 1791 : 
« On the 6"' of this month, I returned from a tour through the 
Southern states, which had employed me for more than three 
months (éd. Sparks, p. 180). 

2. The Gazette of the United States^ of wednesday, July 
IS'", 1791 : « Sunday evening [donc le 10], an express arrived 
from Pittsburg with dispatches from Major General Butler, 
which were immediately laid before the Président of the 
U. S. hy the Secretary of the Department of War. - — Même 
nouvelle dans le Dunlap's american daily advertiser du 
14 juillet. 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 181 

Il y était le 13 juillet. 

Il y était le 14 juillet*. 

11 y était le 19 juillets 

Il y était le 20 juillet'. 

Il y était le 25 juillet*. 

Il y était le 28 juillet». 

Il y était dans la première semaine d'août*. 

Donc Chateaubriand n'avait que faire d'attendre 
Washington ni une « quinzaine », ni une « huitaine 
de jours ». Il pouvait lui rendre visite soit le pre- 
mier jour de son arrivée (le 13), soit le second 

1. Extrait d'une communication adressée à M. Edgar S. 
Ingraham le 14 août 1901, et qui émane du Department of 
StatCy Bureau of Rolls and Library^ à Washington : « The 
Library of Congress has transcripts of letters from Philadel- 
phia, written by Washington or by Tobias Lear, Secretary of 
the Président, bearing dates of July 7'", July 14^", July 25'**, 
and July 28"' respectively. In addition to thèse, printed éditions 
of Washington's writings in the Library give copies of letters 
from Philadelphia bearing dates of July 19*" and July 20"' -. 

2. Lettre de Philadelphie, à Gatharine Macaulay. — Cf. The 
Fédéral Gazette, of July 20'", 1791 : « Yesterday the honourable 
Don Joseph Ignacio de Viar, chargé d'affaires from the Court 
of Spain, and the honourable don Joseph de Gaudenes, had 
the honour of a private audience with the Président of the 
U. S., to whom they were presented by Th. Jefferson, Esq., 
Secretary of State. •» 

3. Lettre de Philadelphie, à David Humphreys. 

4. Voir ci-dessus, note 2. 

5. Lettres du 28 juillet, datées de Philadelphie, et adressées 
à Gouverneur Morris et à La Fayette. 

6. Dans une lettre du 7 août, de Philadelphie, à Thomas 
Johnson, il dit avoir reçu de Th. Johnson une lettre datée du 
30 juillet, au moment où il recevait à sa table les juges de la 
cour suprême (donc dans la première semaine d'août). Voir 
The W^Htinga of George Washington,.., edited by Worthington 
Ghauncey Ford, New-York, 1891, t. XII, p. 44 ss. 


182 ÉTUDES CRITIQUES 

(le 14), soit le septième (le 19). Il pouvait, à vrai 
dire, lui rendre visite un jour quelconque, depuis 
le 6 juillet jusqu'au 6 septembre : car il est presque 
assuré que Washington n'a point quitté Philadel- 
phie, fût-ce pour un voyage ou une villégiature de 
quelques jours, entre ces deux dates *. 

Mais, dira-t-on, à quelles fins Chateaubriand 
aurait-il supposé ces deux voyages de son hôte? 
C'est un phénomène — ou un symptôme — fort 
banal en pareil cas, et qu'on appelle d'ordinaire le 
besoin de la précision inutile. 

Donc, Washington revient enfin. Chateaubriand 
frappe à sa porte. « Point de gardes, pas même de 
valets. Une jeune servante vint m'ouvrir. » La 
« jeune servante » surprend, et l'absence de valets. 
Quand Washington sortait dans Philadelphie, tou- 
jours en équipage à quatre ou six chevaux, deux 
valets se tenaient debout derrière son carrosse. 
Il entretenait toujours, dans ses écuries de Phila- 
delphie, de douze à quatorze chevaux *. Mais il ne 


1. De tous les journaux dépouillés par mes correspondants, 
pas un ne mentionne un voyage ou une villégiature. Et pour- 
tant, m'écrit M. L. Foulet, « ces journaux rapportent des faits- 
divers de minime importance ». Et pourtant, m'écrit M. Scho- 
fleld, « we hâve information on matters of ail kinds, including 
much of trivial intcrest ». Et pourtant encore, tous ces jour- 
naux, muets sur les prétendus voyages rapportés par Chateau- 
briand, s'accordent à raconter l'arrivée du Président à Phila- 
delphie le C juillet « au son des cloches, au bruit des salves 
d'artillerie », et son départ le 15 septembre. 

2. S. Goolidge, A short history ofthe city of Philadelphia, 
Boston, 1887, p. 174. 


/ 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 183 

reléguait pas tout son luxe dans ses écuries : et 
sachez que, pour traiter les hôtes nombreux qu'il 
recevait chaque soir, « ce vieux Romain », par un 
raffinement rare à cette époque, avait un cuisinier 
français*. Si donc, par quelque accident, une 
jeune servante eût ouvert à Chateaubriand, le 
lendemain, reçu à la table du dictateur, il semble 
que la tenue large et noble de la maison, le haut 
souci du décorum dont jamais Washington ne se 
départit, auraient pu corriger l'impression première 
du jeune convive. 
Ainsi, de tous les événements du séjour de 


1. S. Coolidge, ibidem. Cf., pour la confirmation de ces jen- 
seignements sur la simplicité fort luxueuse du train de vie de 
Washington, Henri Cabot Lodge, George Washington, Londres, 
1889, t. II, p. 377. Voici quelques autres témoignages, dus à des 
contemporains, et recueillis par W. S. Baker, Character par- 
traits of Washington, Philadelphie, 1887 : « No person appears 
to hâve had a higher sensé of décorum, and universal pro- 
priety. The eye, following his public and private life, traces 
an unexceptionale propriety, an exact docorum, in every 
action; in every word; in his demeanour to men of every 
class; in his public communications : in his convivial enter- 
tainments ; in his letters; and in his familiar conversation. » 
(Tiraothy Dwight, Baker, p. 113.) — « His domestic arrange- 
ments were harmonious and systematic ; his servants seemed 
to watch his eye, and to anticipate his every wish; hence a 
look was équivalent toacommand » (Elkanah Watson, Baker, 
p. 175.) — « A la guerre, il recevait chaque soir trente per- 
sonnes à dîner » (Prince de Broglie, Baker, p. 20; cf. un 
témoignage identique du Comte de Ségur, Baker, p. 180); à 
sa maison de campagne de Mount Vernon, « whether there be 
compagny or not, the table is allways prepared, by its élégance 
and exubérance, for their réception. » (Jedidiah Morse, Baker, 
p. 32.) 


184 ÉTUDES CRITIQUES 

Chateaubriand aux États-Unis, un seul peut être 
contrôlé : le contrôle montre qu'il est imagi- 
naire. 


III. — Conclusions de cette enquête, 

Vinet s'émerveillait que le peintre de Chactas, 
d'Outougamiz, de Mila, d'Atala, de Céluta ait pu 
vivre parmi les sauvages « impunément ». Mais, 
s'il résultait de notre étude qu'il a vu pour tous 
Algonquins et pour tous Ghipowais, pour tous 
Natchez et pour tous Siminoles , pour tous 
Chikkasas et pour tous Muscogulges, pour tous 
Creeks et pour tous Cherokees, ces « messieurs 
les Sauvages et ces dames les Sauvagesses » à 
qui M. VioUet faisait danser Madelon Friquet 
sous un hangar dans la banlieue d'Albany, tout 
s'expliquerait. 

On dira : si Chateaubriand ne s'était pas enfoncé 
dans les déserts, pourquoi aurait-il revêtu ce bel 
équipement : « J'achetai des Indiens un habil- 
lement complet : deux peaux d'ours, l'une pour 
demi-toge, l'autre pour lit. Je joignis à mon nouvel 
accoutrement la calotte de drap rouge à côtes, la 
casaque, la ceinture, la corne pour rappeler les 
chiens, la bandoulière des coureurs des bois. Mes 
cheveux flottaient sur mon cou découvert, je 
portais la barbe longue : j'avais du sauvage, du 


CRITIQUE DE L'ITINÉRâIRE DE CHATEAUBRIAND 185 

chasseur et du missionnaire * » ? Pourquoi se 
serait-il écrié ; « J'aurais désiré que, parmi ces 
nations sauvages, Vhomme à la longue harhe^ long- 
temps après mon départ, eût voulu dire Tami, le 
bienfaiteur des hommes' »? Si son voyage n'avait 
été qu'une excursion, pourquoi l'aurait-il si soi- 
gneusement préparé avec M. de Malesherbes « le 
nez collé sur des cartes, lisant les divers récits 
des navigateurs et voyageurs anglais, hollandais, 
français, russes, suédois, feuilletant Tournefort, 
Duhamel, Bernard de Jussieu, Greco, Jacquin' »? 
S'il n'avait pas même tenté,, faute de s'être 
avancé jusqu'à l'Ohio, « d'attaquer les Montagnes- 
Rocheuses », pourquoi aurait-il gardé, trente ans 
après, tant d'amertume contre la France, « qui 
abandonne ses explorateurs à leurs propres forces 
et à leur propre génie*? » Pourquoi, trente ans 


1. Mém, d'O.-T.y p. 372. 

2. Essai sur les révolutions, partie II, chap. 23. Il décrit en 
ce passage, non sa route de 1791, mais « l'immense et périlleux 
voyage quMl aurait voulu entreprendre le premier, pour le 
service de sa patrie et de l'Europe ». « Je calculais qu'il m'eût 
retenu (tout accident à part) de cinq à six ans {alias : 
neuf ans). On ne saurait mettre en doute son utilité. » — 
Comme rien ne pouvait lui faire prévoir quel surnom lui 
auraient imposé les Indiens au cours de ce second voyage, il 
veut bien dire que, dès son voyage de 1791, il avait été appelé 
par les sauvages l'homme à la longue barbe. 

3. Mém. d'O.-T., p. 307-8. 

4. Introduction au Voyage en Amérique^ p. 1. * Il faut 
remarquer une chose particulière à la France : la plupart de 
ses voyageurs ont été des hommes isolés, abandonnés à 
leurs propres forces et à leur propre génie... 11 me suffira 


186 ÉTUDES CRITIQUES 

après, n'aurait-il pu lire, « sans un sentiment de 
regret, et presque d'envie », le récit des découvertes 
anglaises au pôle arctique *? S'il n'avait fait qu'une 
promenade de touriste aux États-Unis, pourquoi 
aurait-il écrit avec tant de solennité : « J'ai exploré 
les mers de l'Ancien et du Nouveau Monde et foulé 
le sol des quatre parties de la terre. J'ai campé 
sous les huttes de l'Iroquois et sous la tente de 
l'Arabe, dans les wigwams des Hurons, dans les 
débris d'Athènes, de Memphis, de Carthage, de 
Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi 
les forêts et les ruines; j'ai revêtu la casaque de 

de faire observer au lecteur que ce premier voyage pouvait 
devenir le dernier ^ si je parvenais à me procurer tout d'abord 
les ressources nécessaires à ma première découverte ; mais dans 
le cas où je serais arrêté par des obstacles imprévus, ce pre- 
mier voyage ne devait être que le prélude d*un second, qu'une 
sorte de reconnaisssnce dans le désert. Pour s^expliquer la 
route qu^on me verra prendre, il faut aussi se souvenir du plan 
que je m'étais tracé,,, attaquer la rive occidentale de l'Amérique, 
un peu au-dessus du golfe de Californie; de là... me diriger 
vers le nord, doubler le dernier cap de TAmérique.... etc. » 
Les passages en italiques montrent (ainsi que dix textes 
analogues) que Chateaubriand justifie la route qu'il a prise 
par l'intention de découvrir les mers arctiques, qu'il considère 
son voyage de 1791 comme un commencement d'exécution de 
ce projet, comme le voyage de découvertes d'un explorateur 
qui aspire, ainsi qu'il dit dans une page sacrifiée des Mémoires 
(Bibliothèque Nationale, ms. f. fr. 12 454, f» 23), à être * le 
Christophe Colomb de l'Amérique polaire ». 

1. Mélanges politiques et littéraires, article intitulé De quel- 
ques ouvrages historiques et littéraires (1819) : « Ce n'est pas 
sans un sentiment de regret et presque d'envie que nous 
avons lu le récit de la dernière expédition des Anglais au 
pôle arctique. Nous avions voulu jadis découvrir nous-même, 
au nord de l'Amérique, les mers vues par Heyne, et depuis 
par Mackenzie », etc« 


CRITIQUE DE L'ITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 187 

peau d'ours du sauvage et le cafetan de soie du 
mameluk* »? 

Il est vrai; et, puisqu'il reste dans ses relations 
des faits non susceptibles de contrôle, permis à 
chacun de les tenir pour réels et de croire, par 
exemple, qu'ayant voulu, en sa téméraire hardiesse, 
se baigner en pleine mer par une forte houle, il se 
précipita du beaupré dans les flots, fut entraîné 
par les courants, et en péril d'être happé par les 
requins 2; — ou bien, qu'au Niagara, son cheval, 
effrayé par le bruissement d'un serpent à sonnettes, 
l'entraîna, et sur le bord de l'abîme se cabra, ne 
s'y tenant plus qu'à force de reins ^; — ou encore, 
que voulant contempler de bas en haut la cata- 
racte, en dépit des représentations de son guide, 
en dépit des rugissements de l'onde, « l'homme à 
la longue barbe » descendit le long d'un rocher 
presque vertical, jusqu'au moment où il demeura 
suspendu par une main à la dernière racine^ et sen- 
tit ses doigts s'ouvrir sous le poids de son corps*. 
Permis à chacun, puisque l'itinéraire est trop 
long, d'en tracer quelque autre plus court, et 
de s'y tenir ^. 


1. Mém. (VO.-T,, Préface testamentaire, 

2. Ibid., p. 350. 

3. Ibid., p. 388. 

4. Ibid., p. 389. 

5. Il va sans dire qu'on en peut dessiner un nombre indéfini. 
Le plus vraisemblable, à notre sens, conduirait le voyageur 
jusqu'au Niagara et le ramènerait aussitôt vers Philadelphie. 


188 ÉTUDES CRITIQUES 

Pour nous, nous dirons : deux choses seulement 
sont assurées; la première, que Chateaubriand a 
débarqué à Baltimore le 10 juillet 1791 et qu'il est 
reparti d'Amérique cinq mois après, plus tôt peut- 
être, mais non plus tard ; là seconde, qu'il n'a pu 
visiter aucune des régions où se dérouleront plus 
tard ses romans. Pour le reste, nous nous en tien- 
drons à ce sage principe de méthode : « Ce doit 
être une règle de critique que, quand un récit est 
en lui-môme invraisemblable, il a besoin de plus 
de garanties qu'un autre pour se faire accepter 
pour vrai.... C'est un procédé dangereux, qui n'a 
presque jamais donné de bons résultats, que celui 
qui consiste à conserver d'un récit, dont rien d'ail- 
leurs n'atteste l'authenticité, et où il y a des erreurs 
manifestes, ce qui n'est pas absolument démontré 
faux. Cela rappelle les errements de Pancien ratio- 
nalisme qui, prenant un récit miraculeux, en retran- 
chait le merveilleux ou l'expliquait par une simple 
exagération, pour garder un prétendu noyau his- 
torique, tandis que le plus souvent le récit n'était 
né qu'en vue de ce merveilleux et n'avait aucune 
existence en dehors. 11 faut appliquer avec une 
rigueur complète les procédés de la critique histo- 
rique, et n'accepter un récit que quand il se pré- 
sente dans des conditions vraiment satisfaisantes 
de probabilité interne et externe *. » 

1. Revue historique, t. LUI (1893), p. 255. 


CRITIQUE DE L'ITINERAIRE DE CHATEAUBRIAND 189 

Ainsi s'exprime M. Gaston Paris, en son étude 
sur la légende du troubadour Jauf ré Rudel. Comme 
la quête delà princesse lointaine par Jaufré Rudel, 
la double relation du voyage de Chateaubriand à 
la recherche d'Atala est une admirable légende. 
C'est comme telle qu'il la faut traiter. Les légendes 
sortent plus belles des opérations de la critique. Il 
n'est pas vrai que Jaufré Rudel, seigneur de Blaye, 
se soit croisé en 1147 par amour pour Mélissent, 
comtesse de Tripoli, sur le seul renom de sa beauté, 
ni qu'il soit mort entre ses bras à l'heure qu'il la 
vit, ni qu'elle se soit rendue nonne au même jour. 
Il n'est pas vrai que Chateaubriand, en novembre 
1791, ait voyagé au pays des Muscogulges en 
compagnie de trafiquants de chevaux, ni qu'il ail 
disputé à un sauvage creek et à un métis espagnol 
les faveurs de deux jeunes Floridiennes. Mais que 
la critique dépouille ces légendes de leur lourde 
gangue pseudo-historique : voici qu'apparaissent, 
plus belles dans la grâce du symbole, la Princesse 
Lointaine, qui se penche pour cueillir aux lèvres 
de l'amant inconnu son premier baiser et son der- 
nier soupir; — et là-bas, dans l'île féerique de 
l'Ohio, sous une pluie de fleurs de magnolias, 
« baignées dans une rosée de lumière dorée, trans- 
parente, volage », les deux Floridiennes, la fière et 
la triste^ Atala et Céluta. 

Il reste une objection : s'il suffit de jeter les 
yeux sur une carte pour soupçonner que l'itinéraire 


190 ÉTUDES CRITIQUES 

de Chateaubriand est trop long, pourquoi l'a-t-il 
dessiné si long? Quelle que soit l'époque où il 
écrivit la première de ses deux relations S il ne l'a 
publiée qu'en 1827; en 1827, il avait achevé, depuis 
cinq ans et plus, les premiers livres de ses Mémoires 
d' Outre-Tombe : il savait donc déjà que la nécessité 
d'encadrer son voyage entre des faits publiquement 
datés de sa vie le forcerait à déclarer qu'il n'avait 
passé que cinq mois sur le sol américain. Dès lors 
pourquoi n'a-t-il pas abrégé le tracé de sa course 
d'outre-mer? — La réponse est simple : il était lié 
par ses dires antérieurs. Vingt fois dans les ouvra- 
ges de sa jeunesse, dans V Essai sur les révolutions, 
dans le Génie du Christianisme ^ dans les articles du 


1. A quelle époque fut composé le Voyage en Amérique*^ \\ 
est « tiré du manuscrit des Natchcz », dont voici Thistoire : 
1* En Amérique même, Chateaubriand écrivit des Tableaux 
de la Nature américaine, Atala, une première version des 
Natchezj etc. {Essaie II, 57; cf. Préface d^Atala), — 2** Ce ma- 
nuscrit primitif périt dans la Révolution, et « fut reconstitué à 
Londres sur le souvenir récent de ces ébauches » (Essaiy note 
de 1826, au dernier chapitre). — 3" En 1800, « quittant l'Angle- 
terre sous un nom supposé », Chateaubriand « n'osa se charger 
d'un trop gros bagage » et n'apporta à Paris que Renét Atala^ 
et quelques descriptions de TAmérique. 11 laissa le reste du 
manuscrit, de 2 383 pages in-folio, dans une malle, chez une 
Anglaise. — 4** A la reprise des communications avec l'Angleterre, 
en 1814, il avait oublié le nom de cette Anglaise, le nom de 
sa rue et son numéro. Néanmoins, des amis dévoués retrou- 
vt it la rue, le numéro, l'Anglaise et le manuscrit. (Préface 
des Natchez.) — Donc le Voyage en Amérique a été composé, 
en grande partie, avant 1800. En tout cas, la comparaison 
la plus superficielle des nombreuses pages communes- au 
Voyage et aux Mémoires montre que c'est la relation du Voyage 
qui est l'ébauche. 


CRITIQUE DE L'ITINERAIRE DE CHATEAUBRIAND 191 

MercurCy partout et à tout propos, il avait romancé 
ses souvenirs du Nouveau-Monde. Il ne prévoyait 
pas alors qu'il dût écrire un jour les mémoires de 
sa vie, et qu'il pourrait se heurter à des difficultés 
chronologiques. Il s'était donc donné champ libre, 
il avait parcouru en rêve d'immenses régions. Vint 
le jour où il fallut décrire ces courses, non plus en 
des pages isolées et par épisodes dispersés, mais 
en une relation régulière. Il fallut les mettre bout 
à bout : il ne pouvait se rétracter. Pourquoi, par 
exemple, s'attarder sur la route d'Albany au Nia- 
gara? C'est qu'il avait décrit diverses étapes de 
cette route aux chapitres 56 et 57 de la II* partie 
de Y Essai sur les révolutions^ d'autres dans Vltiné^ 
raire de Paris à Jérusalem (t. II, p. 201), d'autres 
dans le Génie du Christianisme (I, m, 2). Pourquoi 
descendre du lac Érié vers l'Ohio? C'est, entre 
autres raisons, que, d'après le Génie du Christia- 
nisme (IV, IV, 8), il avait cheminé plusieurs jours 
sur cette route avec un missionnaire qui retournait 
de la Nouvelle-Orléans aux Illinois*. Pourquoi 
visiter les Apalaches? Voyez la lettre I du Voyage 
en Italie. Pourquoi s'aventurer vers les Florides? 
Voyez tous les ouvrages de sa jeunesse. Encore a- 
t-il raccourci sensiblement : il n'est plus question, 

1. La scène se passe « sur une rive inconnue, au bord d'un 
fleuve dont ils ne savaient pas le nom » : donc pas sur la 
grand'route battue d'Albany au Niagara. D'ailleurs, du Niagara 
aux Natchez, le chemin le plus court est bien d'aller chercher 
rOhio. 


192 ÉTUDES CRITIQUES 

dans la double relation du voyage, comme dans le 
Génie du Christianisme (I, v, 8), de pousser « jusqu'à 
la pointe de Fisthme des Florides », ni, comme 
dans Vltinéraire de Paris à Jérusalem^ de prendre 
delà mer une vue des « lagunes » floridiennes*. 
Ainsi du reste ^. Pourtant nous avons cherché lon- 
guement pourquoi, ayant hâte de rentrer à Phila- 
delphie, il avait passé et repassé les Montagnes- 
Bleues et gagné Chillicothe. Ici notre explication 
est en défaut; mais il faut bien se représenter que 
toutes ces opérations durent être semi-conscientes : 
en trente années Tauto-suggestion avait achevé 
son œuvre. 

La poétique légende du voyage en Amérique 
offre en effet un exemple achevé d'auto-suggestion. 
C'est un beau cas. Nous le soumettons aux bio- 
graphes de Chateaubriand. Ils diront si des phéno- 
mènes analogues se peuvent constater en telles 
autres circonstances de sa vie; s'il est vrai, par 
exemple, comme le veut l'historien de la Palestine, 

1. Itinéraire^ t. III, p. 00. •« Des palmiers et un minaret 
nous annoncèrent l'emplacement de Rosette; mais le plan 
même de la terre était toujours invisible. Ces plages ressem- 
blaient aux lagunes des Florides. - 

2. 11 était pareillement tenu de donner la date réelle de son 
départ pour TAmérique et de décrire une lente traversée : car 
il avait donné cette date et raconté ces longues relâches dès 
VEssai sur les révolutions (partie II, chapitre liv). Je ne vois 
qu'une course qu'il aurait pu s'épargner sans se démentir : 
celle de New-York à Boston et à Lexington. Du moins, je n'ai 
pas retrouvé dans ses premiers ouvrages mention de cet 
épisode. 


CRITIQUE DE LITINÉRAIRE DE CHATEAUBRIAND 193 

Titus Tobler, que Titinéraire de Chateaubriand en 
Terre-Sainte n'est qu' « un voyage fait avec des 
Voyages * » . Ils diront si les opérations intellec- 
tuelles par nous constatées concordent avec cer- 
tains traits généraux du caractère de Chateaubriand, 
et si elles éclairent sa psychologie. 

Pour nous, cette enquête nous a induit seule- 
ment à une recherche d'ordre littéraire. Chateau- 
briand n'a pas visité les régions où son imagination 
a si longtemps vécu. Ce sont donc des livres qui 
lui en ont donné la vision première. Sur quelle 
matière a-t-il exercé sa maîtrise, et par quels pro- 
cédés? Il s'agit de capter ses sources. 

1. Dritte Wanderung nach Palàstina^ Gotha, 1859, p. 425. 
Cf. T. Tobler, Bibliographia geographica Palaeslinae, Leipzig, 
1867, p. 2 et p. 137-139. 


ÉTUDES CBITIQUES. 13 


DEUXIÈME PARTIE 


LÈS SOURCES 

Où chercher, comment retrouver « la triste 
matière, sèche et terne, dont les Chateaubriand font 
des chefs-d'œuvre » ? 

Le poète ne s'en étant guère expliqué, on est 
réduit à dépouiller au hasard les relations des voya- 
geurs qui l'ont précédé au Nouveau-Monde. Donc 
nous en avons parcouru un certain nombre, depuis 
les récits de La Sale, composés à l'extrême fin du 
XVII® siècle, jusqu'à ceux de Saint-John de Crève- 
cœur, écrits à l'extrême fin du xMii®. On le verra, 
cette recherche n'a point donné de résultats com- 
plets, et plusieurs des sources de Chateaubriand 
nous échappent encore. Aussi, pour éviter une 
besogne inutile à qui achèvera cette ingrate enquête, 
nous dressons en note la liste des livres par nous 


LES SOURCES 195 

dépouillés et qu'il sera superflu d'interroger à nou- 
veau : Chateaubriand ne les a pas connus ou n'en 
a pas tiré parti*. Ces livres éliminés, voici ceux 
qu'il convient de retenir : 

1. Voici celte liste : 

La Sale, Dernières découvertes dans l'Amérique septentrio- 
nale de M. de la Sale, mises au Jour par M. le chevalier Tonti, 
gouverneur du fort Saint-Louis aux Illinois, Paris, 1697. — 
Journal historique du dernier voyage que feu M, de la Sale 
fit dans le golfe du Mexique,., par M. Joutel, Paris, 1713. — 
Voyage de la Ix)uisiane, par le P. Laval, Paris, 1728. — John 
Bartram, Observations on the inhabitants, climalCy soil^ rivers, 
productions^ animais,., made by Mr John Bartram in his tra- 
vels from Pensilvania to Onondago^ Osvjego and the Lake On- 
tario, Londres, 1751. — An Account of East Florida with a 
Journal kept by John Bartram ofPhiladelphia..., Londres, 1765. 

— Bossu, Nouveaux voyages dans l'Amérique septentrionale, 
Amsterdam, 1777. — Abbé Robin, Nouveau voyage dans l'Amé- 
rique septentrionale en l'année 1781, Philadelphie et Paris, 
1782. — De Ghastellux, Voyages... faits en 1780, 1781 et 1782, 
Paris, 1784. — Michaux, Voyagea l'ouest des Monts Alleghanys. 

— John F. D. Smith, Toar in the United States, containing 
an account of the présent situation of that country, Londres 
et Dublin 1782 {traduction française par L. de Barenton-Mont- 
chal, Paris, 1791). — John Filson, Histoire de Kentucke, traduit 
de V anglais par Parraud, Paris, 1785. — Lettres d'un cultiva- 
teur américain écrites de 1780 à 1786 et traduites de l'anglais 
par M. Saint-John Crèvecœur, Paris, 1787; — Voyage dans la 
Haute-Pensylcanie et dans l'État de New-York, par un membre 
adoptif de la nation Onéida [Saint-John de Crèvecœur], Paris, 
an IX (1801). — Ferdinand M. Bayard, Voyage dans l'intérieur 
des États-Unis pendant l'été de 1791, Paris, 1797. — Voyages 
de J. Long chez différentes nations de l'AméHque du Nord, 
traduits de l'anglais par le citoyen Billecocq, Paris, an II ; — 
Imlay, Topographical description of the westeim territory of 
N or th- America, Londres, 1792. — T. Gooper, Some information 
respecting America, Londres, 1795, — La Rochefoucauld-Lian- 
court, Voyage dans les États-Unis d'Amérique, Paris, an VII. 

— Isaac Weld, Travels through the states of America, Lon- 
dres, 1795-97, et (2« édition) 1799. 


196 ÉTUDES CRITIQUES 

1° En première ligne, Tœuvre de Tillustre père 
jésuite François-Xavier de Charlevoix, rédacteur du 
Journal de Trévoux : Histoire et description générale 
de la Nouvelle- France ^ avec le Journal historique 
d'un voyage fait par ordre du roi dans V Amérique 
septentionale^ Paris, 1744, 3 vol. in-4°. 

2° Autant qu'au P. de Charlevoix, Chateaubriand 
est redevable à William Bartram, voyageur et natu- 
raliste américain, qui raconta en 1791 des voyages 
accomplis en 1773, 1774, 1776, 1778: Travels through 
North and South Carolina^ Georgia, East and West 
Florida^ the Cherokee country.,,^ Philadelphie, 1791; 
Londres, 1792; Dublin, 1793; 1 vol. in-8°. 

3° Chateaubriand exploite encore, mais moins 
largement, Jonathan Carver : Travels to the interior 
parts of America, Londres, 1778, 1779, 1784, 1 vol. 
in.8^ 

A Toccasion, mais très accessoirement, Chateau- 
briand prendra encore quelque chose, soit à : 

4° Le Page du Pratz, Histoire de la Louisiane, 
Paris, 1758, 3 vol. in-12«; soit à : 

5** J.-E. Bonnet, Les Etats-Unis d'Amérique à la 
fin du XVIII' siècle, Paris, 1795, 2 vol. in-8°. 

Chateaubriand n'a nommé nulle part, que je 
sache, ni Bonnet, ni Le Page du Pratz*; mais bien 
les trois autres, en passant. Jamais pourtant en telle 
manière qu'on pût soupçonner la nature de ses 

1. A moins que l'auteur quMl appelle Duprat dans le Génie 
du Christianisme (I, IV, viii, note H) ne soit Le Page du Pratz, 




LES SOURCES ' 197 

obligations. Il les mentionne à Tordinaire en voya- 
geur qui « ayant tout vu par lui-même » et « ne 
suivant personnç * » , daigne parfois rectifier ou 
compléter les dires de ses devanciers '. 

Pour rapprocher les descriptions de Chateau- 
briand de leurs sources, nous ne suivrons pas tou- 
jours le même procédé : les œuvres de Charlevoix 

1. Voici, sauf omission, le relevé de ces mentions. Chateau- 
briand a allégué Carver deux fois : dans le Génie du Chrisila- 
nisme (I, V, x) pour ce trait que « le serpent à sonnettes, quand 
sa famille est poursuivie, la reçoit dans sa gueule », et dans 
la Défense du Génie du Christianisme (note F), pour établir 
que les ours d'Amérique grimpent, enivrés de raisin, à la cime 
des plus grands arbres. — Quant à Charlevoix, Chateaubriand 
a réimprimé, sous forme d'appendice au^Natchez, les quelques 
pages de VHistoire de la Nouvelle-France qui lui ont fourni le 
scénario de son poème : ainsi Corneille reproduit, au début de 
ses HoraceSy la narration de Tite-Live. Chateaubriand s'appuie 
encore de l'autorité du bon Père pour défendre ses ours ivres 
{Défense^ loc. laud.), et comme un chapitre du Génie du Chris- 
tianisme, les Missions de la Nouvelle-France (ÏV, IV, viii), est 
composé presque tout entier de citations de Charlevoix impri- 
mées entre guillemets, il y indique des références précises à 
son Histoire. Mais, dans le Voyage en AméHque, il ne nomme 
Charlevoix qu'une fois pour compléter, en voyageur mieux 
renseigné, - une de ses allégations (voir ci-dessous, p. 240). — 
Bartram enfin a eu l'honneur d'être nommé en trois occasions : 
d'abord au même passage que Carver et Charlevoix à propos 
des ours ivres de Meschacebé, puis en note d'un chapitre du 
Génie du Christianisme (I, V, x), où Chateaubriand décrit les 
puits naturels des Florides; enfin, en un passage plus expli- 
cite du Voyage en Amérique reproduit ci-après (p. 202) : Cha- 
teaubriand y annonce qu'il communiquera quelques extraits 
des Voyages de Bartram, où s'entremêleront ses rectifications. 
— Outre Charlevoix, Carver et Bartram, Chateaubriand s'est 
référé encore, en un passage du Génie, à deux ou trois autres 
voyageurs en Amérique. On verra ci-dessous (p. 284) que cette 
référence est inexacte. 

2. Génie du Christianisme, I, V, iv. 


198 ÉTUDES CRITIQUES 

sont aisément accessibles à tout lecteur ; nous pour- 
rons donc nous dispenser de réimprimer ici une 
soixantaine de pages du savant jésuite; il suffira 
d'en donner quelques-unes à titre de spécimens, et 
de renvoyer aux autres avec exactitude. Au con- 
traire, il est très difficile de se procurer en France 
les œuvres de Carver et de Bartram, comme nous 
avons pu nous en assurer dans les principales 
bibliothèques publiques de Paris. Force sera donc 
de reproduire ici les textes de ces deux voyageurs. 
S'astreindre à les citer en anglais, c'eût été, sans 
grand profit, rendre le travail de comparaison désa- 
gréable à maint lecteur français. Et, d'autre part, si 
nous avions proposé des traductions de notre cru, 
nous aurions risqué de multiplier malgré nous les 
coïncidences verbales et de forcer les ressemblan- 
ces. Nous avons donc pris le parti de citer Bartram 
d'après la traduction française publiée par P.-V. 
Benoist en l'an VII *, Carver d'après la traduction 
donnée par M. de C... en 17842. ^ Toccasion, s'il y 
a quelque intérêt littéraire à déroger à cette règle, 
nous communiquerons le texte anglais original. 

1. Voyages dans les parties sud de VAmérique septentrio- 
nale ^ faits par W, Bartram,.,. traduits en français par 
P.-V. Benoist, Paris, an VII, 2 vol. in-8. 

2. Voyage dans les parties intérieures de V Amérique septen- 
trionale pendant les années i766, 1767 et i768.., traduit sur 
la 3* édition anglaise par M. de C..., Paris, 1784, 1 vol. in-8. 


LES SOURCES .199 

* 

Le « Voyage en Amérique ». 

Notre recherche des sources est restée à peu 
près vaine pour les 80 premières pages du Voyage 
en Amérique, Assurément, la plupart de ces récits 
sont tout spontanés. Mais de longs morceaux, 
Y Aperçu des lacs du Canada (p. 48-55), la descrip- 
tion du cours de TOhio et du Mississipi (p. 64-83), 
d'autres encore, doivent être empruntés à des livres 
sur lesquels nous n'avons pas su mettre la main. 
A peine pouvons-nous, pour quelques fragments, 
proposer les rapprochements que voici : 

Voyage, p. 45. 
Lettre écrite chez les Sau- Charlevoix», p. 326. 
vnges du Niagara, 

« Lorsqu'une jeune Indienne « Une mère qui voit sa fllle 
a mal agi, sa mère se contente se comporter mal, se met à 
de lui jeler des gouttes d'eau pleurer. Celle-ci lui en de- 
au visage et de lui dire : Tu mande le sujet, et elle se con- 
me déshonores. Ce reproche tente de lui dire : Tu me dés- 
manque rarement son effet. honores. Il est rare que cette 

manière de reprendre ne soit 
pas efficace. Ordinairement la 
plus grande punition... c'est 
de jeter aux enfants un peu 
d'eau au visage. » 

1. Lorsque nous citons Charlevoix, sans mentionner aucun titre, 
nous voulons désigner son Journal historique^ qui forme le troisième 
volume de son grand ouvrage. Bartram est cité, quand nous ren- 
voyons au texte anglais, d'après l'édition de Dublin, 1797. 


200 ÉTUDES CRITIQUES 

Ce trait est reproduit dans Atala. 

Voyage^ p. 48. Charlevoix, p. 253. 

Le lac Érié a plus de cent Le lac Ërié a cent lieues de 

lieues de circonférence» Les na- longueur de Test à Touest. Le 

tions qui peuplaient ses bords nom qu'il porte est celui d'une 

furent exterminées par les nation de la langue huronne, 

Iroquois il y a deux siècles; qui était établie sur ses bords 

quelques hordes errantes in- et que les Iroquois ont entière- 

festèrent ensuite des lieux où ment détruite. 
Ton n'osait s'arrêter. 

Par une singulière interprétation de Toriginal, 
Chateaubriand réduit des deux tiers la circonfé- 
rence du lac Érié. , 

Voyage, p. 50. Charlevoix, p. 282-3. 

Le lac Huron abonde en Les poissons les plus com- 
poisson; on y pêche Vartika- muns dans les trois lacs sont... 
mègue et des truites qui pèsent Vastikamègue, et surtout la 
deux cents livres. L'Ile de Ma- truite. Il y en a d'une grosseur 
timoulin était fameuse; elle monstrueuse... Les Ontaouais, 
renfermait le reste de la nation qui se sont retirés dans les 
des Ontavvais, que les Indiens lies du lac Michigan, y sèment 
faisaient descendre du grand du maïs. Les Amikoués fai- 
Gastor. saient autrefois demeure dans 

ces îles; cette nation est au- 
jourd'hui réduite à un très 
petit nombre de familles, qui 
ont passé dans l'tle Manitoua- 
lin, au nord du lac Huron; 
elle est pourtant une des plus 
nobles du Canada, suivant les 
Sauvages, qui la croient des- 
cendue du grand Castor. 

Donc, en ces deux phrases, Chateaubriand, trou- 
vant intérêt à nous renseigner sur certain poisson, 


LES SOURCES 201 

sur certaine île et sur les habitants de celte île, 
estropie le nom du poisson, défigure le nom de 
Tîle et y transporte une peuplade qui, sans doute, 
n'y a jamais dressé ses wigwams. 

Voyage, p. 87 

Journal sans date. ' ' ^ 

Je n'avais pas fait cent pas Je fus éveillé au matin par 

sous bois que j'ai aperçu un le babil des dindes sauvages, 

troupeau de dindes... Le soir, Pendant plus d'une heurcr on 

elles se perchent sur les cimes n'entend que ce bruit dans 

des arbres les plus élevés; le tout le pays; un peu après le 

matin, elles font entendre du lever du soleil, elles cessent 

haut de ces arbres leur cri leurs appels, et quittent les 

répété; un peu après le lever hautes branches sur lesquelles 

du soleil, leurs clameurs ces- elles ont couché, et descendent 

sent, et elles descendent dans à terre, où, déployant leur queue 

I es forêts. argentée, les mâles se pavanent 

autour de leurs femelles. 

Voyage, p. 72. Bartram, t. I, p. 90. 

On appelle lie en Amérique La terre de cet endroit (Biif- 

des bancs d'une terre blanche falo Lick) est un argile gras, 

un peu glaiseuse, que les buf- visqueux et blanc ou cendré, 

fles se plaisent à lécher; ils y que toutes espèces de bêtes à 

creusent avec leur Jangue des cornes lèchent avec avidité ; 

sillons. Les excréments de ces les habitants pensent que cet 

animaux sont si imprégnés de argile est imprégné de vapeurs 

la terre du lie, qu'ils ressem- salines; mais je n'ai pu y 

blent à des morceaux de chaux, trouver aucun goût. Il est 

Les buffles recherchent les lies d'une douceur extrêmement 

à causes des sels qu'ils con- insipide. Les bêtes l'aiment 

tiennent : ces sels guérissent avec passion, au point que 

les animaux ruminants des leurs excréments semblent 

tranchées que leur cause la être de véritable argile, 
crudité des herbes. Cependant 
les terres de la vallée de 
rOhio ne sont point salées au 
goût; elles sont au contraire 
extrêmement insipides. 


202 ÉTUDES CRITIQUES 

Description de quelques sites dans V intérieur 
des Florides, ( Voyagey p. 84-88.) 

Chateaubriand fait précéder les belles pages que 
nous reproduisons ici de ces quelques lignes ; c'est 
la principale mention qu'il ait jamais faite de Bar- 
tram. 

« Immédiatement après la description de la Loui- 
siane, viennent dans le manuscrit quelques extraits des 
voyages de Bartram, que j'avais traduits avec assez de 
soin. A ces extraits sont entremêlées mes rectifications, 
mes réflexions, mes additions, mes propres descriptions, 
à peu près comme les notes de M. Ramond à sa traduc- 
tion du Voyage de Coxe en Suisse, Mais dans mon travail, 
le tout est beaucoup plus enchevêtré, de sorte qu'il est 
presque impossible de séparer ce qui est de Bartram, 
ni souvent même de le reconnaître. » 

Nous tâcherons de le reconnaître pourtant, et de 
faire ce départ. 

Voyage, p. 84. Bartram, passim. 

Nous étions poussés par un (On retrouve, presque à cha- 

vent frais. La rivière allait se que page, Bartram occupé de 

perdre dans un lac qui s'ou- teis soins dans des paysages 

vrait devant nous, et qui for- analogues : il reconnaît un 

malt un bassin d'environ neuf petit lac, et fait voile vers un 

lieues de circonférence. Trois ilôt : amarrage de sa barque 

Iles s'élevaient du milieu de ce aux arbres de la rive, explo- 

lac; nous fîmes voile vers la ration des richesses naturelles 

plus grande, où nous arri- du lac et de Vilot, pèche, 

vâmes à huit heures du matin, chasse, herboHsation, il n*est 

Nous débarquâmes à l'orée pas de scènes plus familières 

d'une plaine de forme circu- au lecteur de ses récits,) 


LES SOURCES 203 

laire; nous mimes notre canot 
à Tabri sous un groupe de 
marronniers qui croissaient 
presque dans l'eau. Nous bâtî- 
mes notre hutte sur une petite 
éminence. La brise de Test 
soufflait, et rafraîchissait le 
lac et les forêts. Nous déjeu- 
nâmes avec nos galettes de 
maïs, et nous nous disper- 
sâmes dans nie, les uns pour Bartram, t. I, p. 191 
chasser, les autres pour pêcher (Dublin, 102). 

ou pour cueillir des plantes. ^ ' ' 

Nous remarquâmes une es- Vhibiscus coccineus croit à 
pèce d'hibiscus. Cette herbe dix ou douze pieds de haut, en 
énorme, qui croit dans les se divisant régulièrement de 
lieux bas et humides, monte manière à former un cône aigu, 
à plus de dix ou douze pieds, Ses branches se subdivisent 
et se termine en un cône de môme et sont ornées de 
extrêmement aigu : les feuilles grandes fleurs pourpre, qu'on 
lisses, légèrement sillonnées, aperçoit à une grande distance, 
sont ravivées par de belles 

fleurs cramoisies, que Ton Bartram, t. I, P- * ' , 
aperçoitàune grande distance. (Dublin, p. 14). 

L'agave vivipare s'élevait Je parvins à une forêt d'a- 
encore plus haut dans les cri- gave vivipara. Je dis une fo- 
ques salées, et présentait une rêt, parce que les hampes de 
forêt d'herbes de trente pieds leurs fleurs avaient près de 
perpendiculaires. La graine trente pieds de haut. Lorsque 
mûre de cette herbe germe leurs graines sont mûres, elles 
quelquefois sur la plante germent et poussent sur les 
même, de sorte que le jeune branches mêmes, jusqu'à ce 
plant tombe à terre tout formé, que la hampe se dessèche et 
Gomme l'agave vivipare croît meure. Les jeunes plantes 
souvent au bord des eaux cou- alors tombent par terre, se 
rantes, ses graines nues em- fixent dans le sable et pous- 
portées du flot étaient exposées sent des racines, 
à périr : la nature les a déve- 
loppées pour ces cas particu- 
liers sur la vieille plante, afin 
qu'elles pussent se fixer par 
leurs petites racines, en s'é- 
chappant du sein maternel. 


204 ÉTUDES CRITIQUES 

Gharlevoix,His^ de la Nouv,- 
Voyage, p. 85. p^ance, t. II, Descr. S 

p. 44. 

Le souchet d'Amérique était Le souchet de TAmérique 
commun dans l'île. Le tuyau est une herbe dont les feuilles 
de ce souchet ressemble à ressemblent à celles du poi- 
celui d'un jonc noueux, et sa reau;... son tuyau est comme 
feuille a celle du poireau : les celui du jonc noueux... Les 
sauvages l'appellent apoya sauvages de la Floride nom- 
masse. Les filles indiennes de ment cette plante apoya matsi, 
mauvaise vie broient cette plan- Les sauvages la broient entre 
te entre deux pierres, et s'en deux pierres et se frottent de 
frottent le scm et les bras. son suc, quand ils veulent se 
Nous traversâmes une prai- laver , parce qu'ils croient 
ne semée de jacobée à fleurs qu'elle affermit leurs chairs 
jaunes, d'alcée à panaches et leur communique une odeur 
roses, et d'obélia, dont l'ai- fort douce, 
grette est pourpre. Des vents 
légers, se jouant sur la cime de 
ces plantes, brisaient leurs 
flots d'or, de rose et de pour- 
pre ou creusaient dans la ver- Charlevoix De<icr n ^fi 
dure de longs sillons. ^nanevoix, uescr,, p. Sb, 

La sénéka, abondante dans La sénéka est jaunâtre en 
les terrains marécageux, res- dedans, bjanche en dehors, et 
semblait par la forme et par d'un goût acre, un peu aroma- 
la couleur à des scions d'osier tique. Elle pousse plusieurs 
rouge : quelques branches tiges, les unes droites, les 
rampaient à terre, d'autres autres couchées par terre, 
s'élevaient dans l'air : la sé- 
néka a un petit goût amer et 
aromatique. Auprès d'elle crois- 
sait le convolvulus des Caro- 
lines, dont la feuille imite la 
pointe d'une flèche. Ces deux 

plantes se trouvent partout où Les Sauvages la regardent 
il y a des serpents à son- comme un spécifique contre 
nettes : la première guérit le venin du serpent à sonnettes. 

1. Cette abréviation désigne une Description des Plantes de l'Amé- 
rique septentrionale, par le P. de Charlevoix, publiée en appendice au 
t. II de son Histoire de la Nouvelle-France. 


LES SOURCES 205 

de leur morsure; la seconde 
est si puissante, que les Sau- 
vages, après s'en être frotté les 
mains, manient impunément 
ces redoutables reptiles. Les 
Indiens racontent que le Grand- 
Esprit a eu pitié des guerriers 
de la Chair-Rouge aux jambes 
nues, et qu'il a semé lui-même 
ces herbes salutaires, malgré 
la réclamation des âmes des 
serpents. 

Voyage, p. 86. Charlevoix, Descr,, p. 24. 

Nous reconnûmes la serpen- La serpentaire se trouve 
taire sur les racines des grands communément sur la racine 
arbres; Tarbre pour le mal de des grands arbres. — P. 22. 
dents, dont le tronc et les L'arbre pour le mal de dents 
branches épineuses sont char- a son tronc et ses grosses 
gés de protubérances grosses branches presque tous couverts 
comme des oeufs de pigeon; de protubérances,... dont les 
Varclosla * ou canneberge, dont plus grandes sont grosses 
la cerise rouge croît parmi les comme des noix ; — P. 39. La , 
mousses, et guérit du . flux hé- canneberge vient dans les 
patique. La bourgène, qui a la pays couverts de mousse; ... 
propriété de chasser les cou- son fruit est rouge, gros 
leuvres, poussait vigoureuse- comme une cerise... Les sau- 
ment dans des eaux stagnantes vages l'appellent, atoca, on le 
couvertes de rouille. conflt et on l'estime contre le 

cours de ventre. — P. 51. La 
bourgène jette plusieurs verges 
droites, longues..... on prétend 
qu'avec un bâton de cet arbris- 
seau on chasse les serpents. 


1. VArctosta. Cette plante s'appelle, selon Charlevoix, non pas 
Varctosta^ mais V atoca ou canneberge (p. 40). Il va sans dire que les 
dictionnaires de botanique, qui connaissent Vàtoca, ignorent Varctosta. 


206 ÉTUDES CRITIQUES 

Bartrara, t. I, p. 188 
(Dublin, p. 101). 

Un spectacle inattendu frappa Sur les bords de ce lac [le 
nos regards : nous découvrîmes lac George, formé par une 
une ruine indienne; elle était expansion de la rivière Saint- 
située sur un monticule au bord Jean], on voit les restes évidents 
du Icic; on remarquait sur la d'une grande ville indienne, 
gauche un cône de terre de Elle était située sur un monti- 
quarante à quarante-cinq pieds cule, près des bords du lac. 
de haut; de ce cône partait un Sur son emplacement est une 
ancien chemin tracé à travers élévation conique de terre, 
un magniflque bocage de ma- d'où part une grande chaussée 
gnolias et de chênes verts, et indienne, qui, traversant un 
qui venait aboutir à une savane, magnifique bois de magnolias. 
Des fragments de vases et d'us- de chênes verts, de palmiers 
tensiles divers étaient dispersés et d'orangers, va aboutir à 
çà et là, agglomérés avec des une vaste savane. L'île a dû 
fossiles, des coquillages, des être très peuplée si Ton en 
pétriflcations de plantes et des juge par les nombreux frag- 
ossements d'animaux. ments de vaisselle indienne, 

Le contraste de ces ruines les os d'animaux, et autres 
et de la jeunesse de la nature, débris qu'on y rencontre par- 
ces monuments des hommes tout, et surtout sur les coteaux 
dans un désert où nous et parmi les coquillages qui y 
croyions avoir pénétré les pre- forment plusieurs monticules, 
miers, y causaient un grand 
saisissement de cœur et d'es- 
prit. Quel peuple avait habité 
cette île? Son nom, sa race, le 
temps de son existence, tout 
est inconnu; il vivait peut-être 
lorsque le monde, qui le ca- 
chait dans son sein, était 
encore ignoré des trois autres 
parties de la terre. Le silence 
de ce peuple est peut-être 
contemporain du bruit que 
faisaient de grandes nations 
européennes tombées à leur 
tour dans le silence, et qui 
n'ont laissé elles-mêmes que 
des débris. 


LES SOURCES 


207 


Voyage, p. 87. 

Nous examinâmes les ruines : 
des anfractuosités sablonneuses 
du tumulus sortait une espèce 
de pavot à fleur rose, pesant 
au bout d'une tige inclinée 
d*un vert pâle. Les Indiens 
tirent de la racine de ce pavot 
une boisson soporifique; la 
tige et la fleur ont une odeur 
agréable qui reste attachée à 
la main lorsqu'on y touche. 
Cette plante était faite pour 
orner le tombeau d'un Sau- 
vage : ses racines procurent 
le sommeil, et le parfum de sa 
fleur, qui survit à cette fleur 
même, est une assez douce 
image du souvenir qu'une vie 
innocente laisse dans la soli-v 
tude. 

Continuant notre route et 
observant les mousses, les 
graminées pendantes, les ar- 
bustes échevelés, et tout ce 
train de plantes au port 
mélancolique qui se plaisent 
à décorer les ruines, nous 
observâmes une espèce d'œno- 
thère pyramidale, haute de 
sept à huit pieds, à feuilles 
oblongues *, dentelées, et d'un 
vert noir; sa fleur est jaune. 
Le soir, cette fleur commence 
à s'entr'ouvrir ; elle s'épanouit 
pendant la nuit; l'aurore la 
trouve dans tout son éclat; 
vers la moitié du matin elle 
se fane; elle tombe à midi : 


Bartram, t. II, p. 234 
(Dublin, p. 404). 

A quelques milles au-dessus 
de Taensa (pays de la Mobile) 
j'aperçus avec étonnement une 
plante en fleurs, dorée du 
jaune le plus éclatant. Étant 
monté sur la côte, je vis que 
c'était une sorte à^œnolhera; 
elle s'élève droite à sept ou 
huit pieds de haut... et forme 
une sorte de figure pyrami- 
dale. Les feuilles sont d'un vert 
foncé, larges, dentelées pro- 
fondément en scie. Les fleurs 
sont d'un jaune éclatant; ses 
fleurs commencent à s'ouvrir 
le soir; elles s'épanouissent 
tout à fait dans la nuit, et sont 
le matin dans toute leur 


1. Et non blondes, comme on lit dans Tédition Blré des Afémoirea 
d'Outre-Tombe, t. I, p. 403. 


208 ÉTUDES CRITIQUES 

elle ne vit que quelques beauté; mais elles se ferment 
heures, mais elle passe ces et se dessèchent avant la fin 
heures sous un ciel serein, du jour. 
Qu'importe alors la brièveté 
de sa vie? 

A quelques pas de là s'éten- 
dait une lisière de mimosa ou 
de sensitive : dans les chansons 
des Sauvages, Tâme d'une 
jeune fille est souvent com- 
parée à cette plante *. 

,, û^ Bartram, t. I, p. 9 

Voyage, p. 88. ^jj^j^jj^'^ ^ ^,{1) 

En retournant à notre camp. Ce qui est vraiment admi- 
nous traversâmes un ruisseau rable, ce sont les propriétés 
tout bordé de dionées; une de la Dionea muscipula. 
multitude d'éphémères bour- Avançons p^îSs de ce ruisseau, 
donnaient à l'entour. qui en est bordé; voyez s'ou- 

vrir ces lobes vermeils : leurs 
ressorts sont tendus, ils sont 
prêts à se refermer sur l'in- 
secte sans défiance : voyez 
comme une de ses feuilles se 
replie sur une mouche; une 
autre a pris un petit ver : elle 
s'en saisit, et ne le lâchera pas. 

Bartram, t. I, p. 48 
(Dublin, p. xviii). 

Il y avait aussi sur ce parterre L'éclat des myrtes et des 

trois espèces de papillons : l'un cactus... attirait plusieurs 

blanc comme l'albâtre, l'autre beaux papillons de deux ou 

noir comme le jais avec des trois espèces : il y en av^it 

ailes, traversées de bandes un noir, dont les ailes supé- 

j aunes, le troisième portant rieures étaient... marquées de 

une queue fourchue, quatre bandes transversales d'un 

1 . Note de Chateaubriand : « Tous ces divers passages sont de moi ; 
mais je dois à la vérité historique de dire que, si je voyais aujour- 
d'hui ces ruines indiennes de l'Alabama, je rabattrais de leur anti- 
quité. » 


LES SOURCES 209 

ailes d*or barrées de bleu et jaune pâle... Une autre espèce 
semées d*yeux de pourpre^ était d'une grandeur singu- 
Attirés par les dionées, ces Hère : la paire inférieure de 
insectes se posaient sur elles; ses ailes se terminait près du 
mais ils n'en avaient pas plus corps par une queue longue, 
tôt touché les feuilles qu'elles étroite et fourchue; le fond 
se refermaient et enveloppaient de sa couleur était un jaune 
leur proie. rayé transversalement de ban- 

des obliques, d'un téger bleu 
céleste, dont les extrémités 
étaient ornées de petits yeux 
formés par des cercles bleus 
et rouges. Un plus grand 
nombre était d'une espèce 
blanche comme la neige *. 


Bartrara, t. I, p. 42 
(Dublin, p. 12). 

De retour à notre ajoupa, Nous eûmes bientôt pris 

nous allâmes à la poche pour quelques poissons, dont un 

nous consoler du peu de succès d'une très belle espèce. On 

de la chasse. Embarqués dans lui donne le nom de ventre 

le canot, avec les filets et les rouge. Il est grand comme la 

lignes, nous côtoyâmes la main d'un homme; le haut de 

partie orientale de l'île, au la tète et du dos sont d'un vert 

bord des algues et le long des olive... les côtés [de la tète] 

camps ombragés; la truite sont d'un vert de mer, tour- 

était si vorace que nous la nant un peu vers l'azur... le 

prenions à des hameçons ventre est d'un beau rouge 

sans amorce ; le poisson appelé écarlate ; ses yeux sont grands, 

le poisson d'or était en abon- et l'iris est d'une belle couleur 

dance. Il est impossible de voir rouge. C'est un poisson vorace, 

rien de plus beau que ce petit qu'il est aisé de prendre avec 

roi des ondes : il a environ une amorce convenable, 
cinq pouces de long; sa tète 


1. C'est ici le type des rectifications que nous promettait Chateau- 
briand : il fait dévorer par la dionea muscipula, habile à se saisir de 
mouches et de petits vers, les papillons « d'une grandeur singulière », 
qui, chez Bartram, dix pages plus loin, voltigent sur des myrtes inof- 
fensifs. 


ÉTUDES CKITIQUES. 


14 


210 ETUDES CRITIQUES 

est couleur d'outremer; ses 

côtés et son ventre étincellent 

comme le feu ; une barre brune 

longitudinale traverse ses 

flancs 1; Tiris de ses larges 

yeux brille comme de l'or Bartram, t. I, p. 87 

bruni. Ce poisson est carni- (Dublin, p. 43). 

vore. 

A quelque distance du ri- L'eau [de la rivière Broad] 
vage, à Tombre d'un cyprès était tranquille, claire, et 
chauve, nous remarquâmes coulait dans un lit de gravier, 
de petites pyramides limoneuses On y voyait plusieurs petits 
qui s'élevaient sous l'eau et monticules coniques, dont le 
montaient jusqu'à la surface, faite s'élevait jusqu'à la sur- 
Une légion de poissons d'or face de l'eau. Ces petites pyra- 
faisait en silence les approches mides étaient l'ouvrage des 
de ces citadelles. Tout à coup crabes {cancer macrow^us), qui 
l'eau bouillonnait; les poissons les habitaient. Elles semblaient 
d'or fuyaient. Des écrevisses servir de fort et de retraite 
armées de ciseaux, sortant de aux jeunes crabes poursuivis 
la place insultée, culbutaient sans relâche par leurs ennemis, 
leurs brillants ennemis. Mais les dorades; celles-ci, en grand 
bientôt les bandes éparses nombre, leur donnaient conti- 
revenaient à la charge, fai- nuellement la chasse, excepté 
saient plier à leur tour les dans de courts instants où les 
assiégés, et la brave, mais vieux crabes, quittant leurs 
lente garnison, rentrait à re- pyramides, faisaient sur elles 
culons pour se réparer dans une sortie. Alors les petites 
la forteresse. dorades fuyaientde toutes parts, 

fendant l'eau comme des sil- 
lons de lumière; mais bientôt, 
toutes revenaient à la charge 
et sitôt les vieux crabes ren- 
trés, elles entouraient les 
pyramides pour atteindre les 
petits. 

1. Cette « barre brane longitudinale » manque à la description de 
Bai^ram : exemple des additions promises par Chateaubriand. 


LES SOURCES 211 

Bartraiïii t. I, p. 288 
(Dublin, p. 164). 

Le crocodile, flottant comme Je vis le crocodile, étendu 

le tronc d'un arbre, la truite, dans le fond de la source, 

le brochet, la perche, le can- comme le tronc d'un arhre, la 

nelet >, la basse, la brème, le truite, et toutes les variétés de 

poisson-tambour, le poisson la brème diapr('e, le carUsh 

d'or, tous ennemis mortels barbu, le redouté sting-ray, 

les uns des autres, nageaient le flounder, le bass, le sheep- 

pèle-méle dans le lac, et sem- shead et le drum, tous en 

blaient avoir fait une trêve troupes séparées et sans crainte 

afin de jouir en commun de la les uns des autres. Aucun 

beauté de la soirée : le fluide signe d'inimitié, aucune tenta- 

azuré se peignait de leurs tive pour s'attaquer récipro- 

couleurs changeantes. L'onde quement. Suspendus dans le 

état si pure, que l'on eût cru fluide comme des papillons 

pouvoir toucher du doigt les dans l'air, ils montent et 

acteurs de cette scène, qui se redescendent...On croit voir les 

jouaient à vingt pieds de pro- poissons a quelques pouces 

fondeur dans leur grotte de ûc soi; on serait tenté de les 

cristal. saisir, ou de toucher du doigt 

Pour regagner l'anse où nous l'œil du crocodile endormi, 

avions notre établissement, quoiqu'il soit à vingt ou 

nous n'eûmes qu'à nous laisser trente pieds sous l'eau, 
dériver au gré de l'eau et des 
brises. 

Suit {Voyage, p. 90-1) la célèbre description, 
« tout enveloppée, pénétrée, saturée de lumière », 
qui se termine par ce puissant mouvement : 

A l'orient, la lune, touchant l'horizon, semblait 
reposer immobile sur les côtes lointaines; à l'occident, 
la voûte du ciel paraissait fondue en une mer de dia- 


1. Qu'cst-co que le canneletl Les lexicographes l'ignorent. Mais les 
dictionnaires anglais-français courants traduisent bass par perche^ 
drum par poisson-tambour ^ flounder par carrelet. C'est ce nom bien 
connu (cf. Littré, sous ce mot) que Chateaubriand aura rencontré 
dans son dictionnaire, et mal transcrit. 


J. m— 


212 ÉTUDES CRITIQUES 

mants et de saphirs, dans laquelle le soleil, à demi 
plongé, avait l'air de se dissoudre. 

Les animaux de la création étaient, comme nous, 
attentifs à ce grand spectacle : le crocodile, tourné vers 
Tastre du jour, lançait par sa gueule béante l'eau du 
lac en gerbes colorées ; perché sur un rameau desséché, 
le pélican louait à sa manière le maître de la nature, 
tandis que la cigogne s'envolait pour le bénir au-dessus 
des nuages 1 

Nous te chanterons aussi, Dieu de l'univers, toi qui 
prodigues tant de merveilles! la voix d'un homme 
s'élèvera avec la voix du désert : tu distingueras les 
accents du faible fils de la femme, au milieu du bruit 
des sphères que ta main fait rouler, du mugissement 
de l'abîme dont tu as scellé les portes. 

C'est une des pages les plus opulentes de Cha- 
teaubriand, des plus grandes, des plus spontanées. 
A peine si Ton peut indiquer que, pour tel trait du 
coloris local, Chateaubriand doit quelque chose à 
Bartram (I, 2i 2) : « Je vis un crocodile sortir 
d'entre les fleurs et les roseaux; Teau sortait à 
flots de sa gueule béante, et ses larges narines 
l'exhalaient en vapeurs... » 

Vovaae d 92 Bartram, t. I, p. 307 

voyage, p. y^. (Dublin, p. 176). 

Nous avions un voisin à La (esttido naso cylindraceo 

notre souper : un trou sem- ressemble beaucoup à la tortue 

blable à la tanière d'un blai- de mer. Son cou s'allonge à une 

reau était la demeure d'une grande longueur... Nous eûmes 

tortue : la solitaire sortit de sa à souper une de ces tortues, 

grotte et se mit à marcher très grande et très grasse, 
gravement au bord de l'eau. 
Ces tortues difîèrcnt peu des 


LES SOURCES 213 

tortues de mer; elles ont le 
cou plus lonf^. On ne tua point 
la paisible reine de l'île. 

,. ^„ Bartram, t. I, p. 66 

Voyac^e, p. 93. (Dublin, p. 25). 

Les Sauvages de la Floride La rivière Sainte-Marie rcn- 
racontent qu'il y a au milieu ferme plusieurs grandes îles, 
d'un lac une lie où vivent les II y en a une, entre autres, que 
plus belles femmes du monde, les Creeks représentent com^e 
Les Muscogulges ont voulu un lieu enchanté. Elle est, 
plusieurs fois tenter la con- disent-ils, habitée par une 
quête de l'Ile magique; mais peuplade d'Indiens dont les 
les retraites élyséennes fuyant femmes sont d'une beauté 
devant leurs canots, finissaient exquise. Les chasseurs préten- 
par disparaître : naturelle dent qu'en voulant y aborder, 
image du temps que nous ils se trouvèrent engagés dans 
perdons à la poursuite de nos une suite continuelle de marais, 
chimères. Dans ce pays était Perdus au milieu de ces la- 
aussi une fontaine de Jou- byrinthes, ils croyaient tou- 
vence : qui voudrait rajeunir 1 ? jours s'approcher de l'île; ils 
Le lendemain, avant le lever l'apercevaient de temps .à 
du soleil, nous avons quitté autre; mais toujours ils la 
l'île, traversé le lac, et rentré voyaient s'éloigner, 
dans la rivière par laquelle 
nous y étions descendus. Cette 
rivière était remplie de kaï- 
mans. Ces animaux ne sont 
dangereux que dans l'eau, 
surtout au moment d'un débar- 
quement. A terre,. un enfant 
peut aisément les devancer en 
marchant d'un pas ordinaire. 
Pour éviter leurs embûches, on 
met le feu aux herbes et aux 
roseaux : c'est alors un spec- 
tacle curieux que de voir de 
grands espaces d'eau sur- 
montés d'une chevelure de 
flamme. 

1. Cette fontaine de Jouvence floridienno reparaît au livre X des 
Natchez. 


214 


ETUDES CRITIQUES 


Lorsque le crocodile de ces 
régions a pris toute sa crois- 
sance, il mesure environ vingt 
à vingt-quatre pieds de la tête 
à la queue. Son corps est gros 
comme celui d'un cheval : ce 
reptile aurait exactement la 
forme du lézard commun, si 
sa queue n'était comprimée 
des deux côtés comme celle 
d'un poisson. Il est couvert 
d'écaillés, à l'épreuve de la 
balle, excepté auprès de la 
tête et entre les pattes. Sa 
tête a environ trois pieds de 
long ; les naseaux sont larges ; 
la mâchoire supérieure de 
l'animal est la seule qui soit 
mobile; elle s'ouvre à angle 
droit sur la mâchoire infé- 
rieure; au dessous de la pre- 
mière sont placées deux gros- 
ses dents comme les défenses 
d'un sanglier, ce qui donne 
au monstre un air terrible. 


Bartram, t. I, p. 227-9 
(Dublin, p. 126). 

Lorsque le crocodile a at- 
teint toute sa taille, c'est un 
grand et terrible animal. J'en 
ai vu un de vingt pieds de 
long, et l'on prétend qu'il y en 
a de vingt-deux à vingt-trois. 
Il a le corps aussi gros qu'un 
cheval. Sa forme est exacte- 
ment celle d'un lézard, à l'ex- 
ception de la queue, qui est 
comprimée de chaque côté. 
Elle est, ainsi que tout le 
corps, couverte d'écaillés épais- 
ses, impénétrables à toute es- 
pèce d'armes, même à une 
balle de caçabine. On prétend 
cependant qu'autour de la tête 
et derrière les jambes de de- 
vant ils peuvent être blessés. 
La tête d'un grand crocodile a 
environ trois pieds de long... 
les narines sont larges; ces 
amphibies n'ont de mo>)ile 
que la mâchoire supérieure, 
qu'ils élèvent presque perpen- 
diculairement, au point qu'elle 
forme un angle droit sur la 
mâchoire inférieure. Sur le 
devant de la mâchoire supé- 
rieure sont deux grandes for- 
tes dents, aussi blanches que 
l'ivoire le plus poli; elles sont 
toujours visibles, ce qui donne 
à l'animal un aspect effrayant. 


Bartram, t. I, p. 225-7 
(Dublin, 125). 

La femelle du kaïman pond Voir la citation de Bartram 
à terre des œufs blanchâtres ci-après, p. 286. 


LES SOURCES 


215 


qu'elle recouvre d'herbes et 
de vase. Ces œufs , quel- 
quefois au nombre de cent, 
forment, avec le limon dont 
ils sont recouverts, de petites 
meules de quatre pieds de 
haut et de cinq pieds de dia- 
mètre à leur base : le soleil et 
la fermentation de Targile font 
éclore ces œufs. Une femelle 
ne distingue point ses propres 
œufs des œufs d'une autre 
femelle; elle prend sous sa 
garde toutes les couvées du 
soleil. N*est-il pas singulier de 
trouver chez des crocodiles 
les enfants communs de la 
république de Platon? 

La chaleur était accablante; 
nous naviguions au milieu des 
marais; nos canots prenaient 
Teau; le soleil avait fait fon- 
dre la poix du bordage *. 

Voyage, p. 95. 

Le soleil se couvre, les pre- 
miers roulements du tonnerre 
se font entendre; les crocodiles 
y répondent par un sourd ru- 
gissement, comme un ton- 
nerre répond à un autre ton- 
nerre. Une immense colonne 
de nuages s*étend au nord-est 
et au sud-est; le reste du ciel 
est d*un cuivre sale, demi- 
transparent et teint de la fou- 
dre. Le désert éclairé d'un jour 
faux, l'orage suspendu sur nos 
tètes et près d'éclater, offrent 


Bartratn, t. I, p. 248-9 
(Dublin, p. 139). 

Vers midi la chaleur devint 
excessive; pas un souffle de 
vent, et l'on entendait dans le 
lointain gronder sourdement 
le tonnerre. Les crocodiles, par 
leurs rugissements , répon- 
daient à ces roulements, pré- 
sage infaillible de la tempête... 
Renfermé entre les bois et les 
savanes, je ne pus juger des 
progrès de l'orage. 

Lorsqu'il arriva, je fus frap- 
pé d'une terreur soudaine. Des 
nuages pourprés parcouraient 


1. J'omets ici vingt lignes (les signes précurseurs de Touragan) et 
vingt lignes un peu plus bas (le ciel qui se rassérène, Voyage^ p. 96). 


216 ÉTUDES CRiTIQUES 

un tableau plein de grandeur, avec vitesse tout Thorizon. En 
Voilà Torage! qu'on se fl- un instant tout le ciel fut en 
gure un déluge de feu sans feu ; les éclairs se succédaient 
vent et sans eau; Todeur de sans intervalle; le tonnerre 
soufre remplit l'air; la nature grondait d'une manière ef- 
est éclairée comme à la lueur frayante. Soudain la pluie se 
d'un embrasement. mit à tomber à torrents... 

A présent les cataractes de 
l'abtme s'ouvrent; les grains 
de pluie ne sont point sépa- 
rés : un voile d'eau unit les 
nuages à la terre. 


Voyage, p. 96. 

Le pays habité par les Greeks Comparez, pour la descrip^ 
(la confédération des Musco- Uon de ces puits, Bartram 
gulges, des Siminoles et des t. ï, p. 203-4, p. 304-5 et p. 406-?! 
Ghéroquois) est enchanteur. 
De distance en distance la 
terre est percée par une mul- 
titude de bassins qu'on appelle 
des puits, et qui sont plus ou 
moins profonds : ils commu- 
niquent par des routes souter- 
raines aux lacs, aux marais et 
aux rivières. Tous ces puits 
sont placés au centre d'un 
monticule planté des plus 
beaux arbres, et dont les 
flancs creusés ressemblent aux 
parois d'un vase rempli d'une 
eau pure. De brillants pois- 
sons nagent au fond de cette 
eau. 

Dans la saison des pluies, 
les savanes deviennent des es- 
pèces de lacs au-dessus des- 
quels s'élèvent, comme des 
îles, les monticules dont nous 
venons de parler. 


LES SOURCES 217 

Voyage, p. 97. Bartram, t. I, p. 317. 

Cuscowilla, village siminole, Nous n'étions plus fort éloi- 
est situé sur une chaîne de gnésdeCuscowilla. Après avoir 
collines graveleuses à quatre fait sept ou huit milles sous de 
cents toises d'un lac; des sa- magnifiques ombrages, nous 
pins écartés les uns des au- entrâmes dans une forêt de 
très, et se touchant seulement pins clairsemés sur deux colli- 
par la cime, séparent la ville nés sablonneuses, qui s'éle- 
et le lac : entre leurs troncs, valent en pente douce ; et nous 
comme entre des colonnes, on vîmes au travers des arbres 
aperçoit des cabanes, le lac et briller les eaux du lac. 
ses rivages attachés d'un côté 
à des forêts, de l'autre à des 
prairies : c'est à peu près 
ainsi que la mer, la plaine et 
les ruines d'Athènes se mon- 
trent, dit-on, à travers les co- Bartram, t. II, p. 204 
lonnes isolées du temple de (Dublin 388). 

Jupiter Olympien. 

Il serait difficile d'imaginer ^ous arrivâmes au bord de 
rien de plus beau que les en- la rivière Ghata-Uche... Nous 
virons d'Apalachucla, la ville repartîmes pour Apalachucla, 
de la paix. A partir du fleuve ville consacrée ^ la paix... A 
Chata-Uche, le terrain s'élève partir de la rivière, le terrain 
en se retirant à l'horizon du s'élève majestueusement par 
couchant; ce n'est pas par des plateaux successifs, dispo- 
une pente uniforme, mais par ses en amphithéâtres. Chacun 
des espèces de terrasses posées de ces repos forme une plaine^ 
les unes sur les autres. et, à mesure qu'on s'éloigne 

de la rivière, les degrés sont 

plus hauts et les plateaux plus 

étendus. 

A mesure que vous gravis- Les arbres et arbustes qui 

sez de terrasse en terrasse, les croissent dans les terres basses 

arbres changent selon l'élé- près de cette grande rivière 

vation du sol : au bord de la sont platanus occidentalisa ly- 

rivière ce sont des chênes- riodendron tulipifera, laurus 

saules, des lauriers et des ma- sdssafras, laurus benzoïn^ ma' 

gnolias: plus haut des sassa- gnolia grandi flor a, ulmuscarn- 

fras et des platanes; plus haut pestris, ulmus suberifera^ car- 

encore des ormes et des noyers ; pinus ; quercus, diverses es- 

enfln la dernière terrasse est pèces; juglans, diverses es- 


218 


ÉTUDES CRITIQUES 


plantée d'une forêt de chênes, 
parmi lesquels on remarque 
l'espèce qui traîne de longues 
mousses blanches. Des rochers 
nus et brisés surmontent cette 
forêt*. 

Des ruisseaux descendent 
en serpentant de ces rochers, 
coulent parmi les fleurs et la 
verdure, ou tombent en nap- 
pes de cristal. Lorsque, placé 
de l'autre côté de la rivière 
Chata-Uche, on découvre ces 
vastes degrés couronnés par 
l'architecture des montagnes, 
on croirait voir le temple de la 
nature et le magnifique per- 
ron qui conduit à ce monu- 
ment. 

Au pied de cet amphithéâtre 
est une plaine où paissent des 
troupeaux de taureaux euro- 
péens, des escadrons de che- 
vaux de race espagnole, des 
hardes de daims et de cerfs, 
des bataillons de grues et de 
dindes, qui marbrent de blanc 
et de noir le fond vert de la 
savane. Cette association d'ani- 
maux domestiques et sauvages, 
les huttes siminoles où l'on 
remarque les progrès de la 
civilisation à travers l'igno- 
rance indienne, achèvent de 
donner à ce tableau un carac- 
tère que l'on ne retrouve nulle 
part. 


pèces, fagus sylvatica. Sur le 
haut des plans inclinés, on 
trouve, OUTRE les arbres déjà 
cités, kalesia ptelea, cornus 
floiHdaj et amorpha. La plus 
élevée de ces terrasses est une 
plaine unie d'excellente terre, 
couverte d'une haute forêt des 

ARBRES SUSDÉSIGNÉS, qUCrCUS 

tincloria, juglans nigra^ uU 
must iilia, gladitsia, juglans 
hickoryy etc. 


1. On voit que, s'il fallait en croire Bartram, ces arbres croîtraient 
pêle-mêle sur le môme sol. Mais, bien qu'en quelques pays les ormes 
et les chênes puissent pousser côte à côte, les heureuses obsei^vations 
do Chateaubriand nous apprennent que, sur Tamphithéâtre d'Apala- 
chucla, ces diverses essences s'étagent, sans se confondre, de terrasse 
en terrasse. 


LES SOURCES 219 

« Ici », ajoute Chateaubriand (p. 98), « finit, à 
proprement parler, Vliinéraire ou le mémoire des 
lieux parcourus; mais il reste dans les diverses 
parties du manuscrit une multitude de détails sur 
les mœurs et les usages des Indiens. J*ai réuni ces 
détails dans des chapitres communs, après les 
avoir soigneusement revus et amené ma narration 
jusqu'à Tépoque actuelle. Trente-six ans écoulés 
depuis mon voyage ont apporté bien des lumières, 
et changé bien des choses dans TAncien et le Nou- 
veau-Monde; ils ont dû modifier les idées et rec- 
tifier les jugements de Técrivain. Avant de passer 
aux Mœurs des sauvages, je mettrai sous les yeux 
des lecteurs quelques esquisses de Y histoire natu- 
relie de l'Amérique septentrionale. » — On le verra : 
plusieurs de ces idées et de ces jugements n'étaient 
pas, en 1827, vieux de trente-six ans ; mais bien de 
cinquante ans, puisque Bartram a voyagé de 1175 
à 1778; ou de soixante ans, puisque Carver a 
voyagé de 1766 à 1768; ou de cent six ans, puisque 
le P. de Charlevoix a voyagé en 1721. 


HISTOIRE NATURELLE 


Castors. 

« Malheur au voyageur qui 
aurait fait le tour du globe et 
qui rentrerait athée sous le toit 
de ses pères ! Nous Tavons visitée 
au milieu de la nuit, la vallée 
solitaire habitée par les castors!... 
Et je n'aurais vu dans cette vallée 
aucune trace de Tlntelligence 
divine! » 

{Génie du Christianiame, !< v, 4.) 

Voyage^ p. 89 — p. 106 = Charlevoix, p. 94 — 
p. 107. 

Ces sept pages de Chateaubriand répondent à 
ces douze pages de Charlevoix, à peu près en la 
manière que voici : 

Voyage, p. 103. Charlevoix, p. 95 ss. 

La longueur moyenne du Les plus grands castors ont 
castor est de deux pieds et un peu moins de quatre ou 
demi à trois pieds; sa largeur, cinq pieds sur quinze pouces 


HISTOIRE NATURELLE 221 

d'un flanc à Taulre, d'environ de large d'une hanche à Tau- 
quatorze pouces; il peut peser ire, et pèsent soixante livres... 
quarante-cinq livres , sa tôte [P. 96J La tète d'un castor est 
ressemble à celle du rat; ses à peu près de la figure d'un 
yeux sont petits, ses oreilles rat de montagne. 11 a... les 
courtes, nues en dedans, ve- yeux petits, les oreilles courtes, 
lues en dehors; ses pattes de rondes, velues par dehors, sans 
devant n'ont guère que trois poil en dedans. Ses jambes 
pouces de long, et sont armées sont courtes, particulièrement 
d'ongles creux et aigus; ses celles de devant; elles n'ont 
pattes de derrière , palmées guère que quatre ou cinq pou- 
comme celles du cygne, lui ces de long;... les ongles en 
servent à nager; la queue est sont taillés de biais, et aigus, 
plate, épaisse d'un pouce, re- comme les plumes à écrire, 
couverte d'écaillés hexagones. Les pieds de derrière... sont 
disposées en tuiles comme cel- garnis de membranes entre les 
les des poissons; il use de cette doigts; ainsi le castor nage 
queue en guise de truelle et de avec la même facilité que tout 
traîneau. animal aquatique. [P. 97] Sa 

queue est épaisse d'un pouce,... 
couverte d'une peau écail- 
leuse, dont les écailles sont 
hexagones... et sont appuyées 
les unes sur les autres comme 

' ^"^^ ^ ' toutes celles des poissons. 

Ses mâchoires, extrêmement [P. 96J Ses mâchoires ont 

fortes, se croisent ainsi que les une force extraordinaire... elles 

branches des ciseaux; chaque se croisent comme les deux tran- 

mâchoire est garnie de dix chants des ciseaux... Chaque 

dents, dont deux incisives de mâchoire est garnie de dix 

deux pouces de longueur : dents, dont deux incisives et 

c'est l'instrument avec lequel huit molaires. Les deux incisi- 

le castor coupe les arbres, ves supérieures ont deux pou- 

équarrit leurs troncs, arrache ces et demi de long. [P. 102] Ils 

leur écorce, et broie les bois vivent... d'écorces... et de bois 

tendres dont il se nourrit. tendre. 

L'animal est noir, rarement [P. 95] Dans les quartiers 

blanc ou brun ; jl a deux poils, du Nord les plus reculés, les 

le premier long, creux et lui- castors sont noirs, mais il s'y 

sant; le second, espèce de en rencontre quelquefois de 

duvet qui pousse sous le pre- blancs; dans les pays plus 

mier, est le seul employé dans tempérés, ils sont bruns... leur 

le feutre. Le castor vit vingt poil est de deux sortes : l'un 


222 ETUDES CRITIQUES 

ans. La femelle est plus grosse est rude, gros, luisant... Tau- 
que le mâle, et son poil est tre poil est un duvet très fin... 
plus grisâtre sous le ventre. Il et c'est celui qu'on met en 
n'est pas vrai que le castor se œuvre. [P. 96] On prétend que 
mutile lorsqu'il tombe vivant le castor vit quinze ou vingt 
entre les mains des chasseurs, ans. [P. 99] C'est une folie 
afin de soustraire sa postérité que de dire... que, quand le 
à l'esclavage. Il faut chercher castor se voit poursuivi, il se 
une autre étymologie à son coupe ces prétendus testicules 
nom. et les abandonne aux chas- 

seurs, pour mettre sa vie en 
sûreté... C'est néanmoins cette 
fable qui lui a fait donner le 
nom de castor. 

Je ne remarque guère, dans tout ce chapitre du 
Voyage, qu'un trait propre à Chateaubriand : dans 
les « palais de la Venise de la Solitude » (« dans 
cette petite Venise, » disait déjà Charlevoix, p. 100), 
il y a, assure Chateaubriand (p. 102), « des infirme- 
ries pour les malades ». 

Ours, Cerf, Orignal, Bison, Fouine, Renards, 
Loups, Rat musqué, Carcajou, Serpents. 

« Nous avions consacré à l'his- 
toire naturelle des études que 
nous n'eussions jamais suspen- 
dues, si la Providence ne nous 
eût appelé à d'autres travaux. » 

{Génie du Christianisme , I, v, 4.) 

Ours. 

Voyage, p. 106 = Charfevoix, p. 117. 

Quelques traits seulement sont pris à Charle- 
voix : j'ignore la source des autres. 


histoire naturelle 223 

Cerf. 
Voyage^ p. 107. 
La source m'est inconnue. - 

Orignal. 

Voyage, p. 107. ' Gharlevoix, p. 126-8. 

L'orignal a le muOe du [P. 126] L'orignal à le mu- 
chameau , le bois plat du fle gros et rabattu comme ce- 
daim, les jambes du cerf. Son lui du chameau ; son bois est 
poil est mêlé de gris, de blanc, plat et fourchu comme celui 
de rouge et de noir; sa course dû daim... il a des jambes de 
est rapide. cerf... [P. 128] Son poil est 

mêlé de gris-blanc et de rouge- 
noir. [P. 121] L'orignal va 
toujours au grand trot... 
Selon les Sauvages, les ori- u court parmi ces barbares 
gnaux ont un roi surnommé une assez plaisante tradition 
ie grand orignal; ses sujets d'un grand orignal,.. Il ne 
lui rendent toutes sortes de manque jamais d'avoir à 
devoirs.^ Ce grand orignal a sa suite un grand nombre 
les jambes si hautes, que huit d'orignaux qui lui rendent 
pieds de neige ne 'l'embarras- tous les services qu'il exige 
sent point du tout. Sa peau d'eux... II a, disent-ils, les 
est invulnérable; il a un bras jambes si hautes que huit 
qui lui sort de l'épaule, et dont pieds de neige ne l'embarras- 
il use de la même manière que sent point. Sa peau est à l'é- 
les hommes se servent de preuve de toutes sortes d'ar- 
leurs bras. mes^ et il a une manière de 

bras qui lui sort de l'épaule, 
et dont il se sert comme nous 
faisons des nôtres. 
Les jongleurs prétendent [P. 128] L'on prétend que 
que l'orignal a dans le cœur l'orignal a dans le cœur un 
un petit os qui, réduit en pou- petit os, lequel, réduit en pou- 
dre, apaise les douleurs de dre, facilite les couches et 
l'enfantement; ils disent aussi apaise les douleurs de l'enfan- 
que la corne du pied gauche tement... [P. 126] On prétend 


224 ETUDES CRITIQUES 

de ce quadrupède, appliquée que Torignal est sujet à Tépi- 

sur le cœur des épileptiques, lepsie et que, quand ses accès 

les guérit rapidement. L'ori- le prennent, il les fait passer 

ginal, ajoutent-ils, est lui-même en se grattant Toreille de son 

sujet à Tépilepsie; lorsqu'il pied gauche de derrière, jus- 

sent approcher Tattaque, il se qu'à en tirer le sang; ce qui a 

tire du sang de Toreille gauche fait regarder la corne de ce 

avec la corne de son pied pied comme un spécifique 

gauche, et se trouve soulagé, contre le haut mal. 

Bison. 

Voyage^ p. 108-9 = Charlevoix, p. 131. 

Le premier alinéa seul est pris textuellement à 
Charlevoix. Je n'ai pas retrouvé la source des autres. 

Fouine. 

Voyage^ p. 110; cf. Charlevoix, p. 133. 

Chateaubriand ajoute à la description de Charle- 
voix certains détails, que j'ai certainement lus chez 
Bartram, ou chez Carver; je ne puis retrouver le 
passage. 

Renards. 
Voyage^ p. 110 = Charlevoix, p. 133. 

Loups. 

Vomae d 111 Bartram, t. II, p. 28 

voyage, p. m. (Dublin, p. 278). 

Il y a en Amérique diverses Les renards {Ihe foxes) de 
sortes de loups : celui qu'on la Caroline et de la Floride 
appeUe cervier vient pendant jappent la nuit autour des 


LES SOURCES 225 

la nuit aboyer autour des habitations, mais jamais ils 

habitations. Il ne hurle jamais ne jappent deux fois au même 

qu'une fois au môme lieu; sa endroit. Ils changent de place 

rapidité est si grande qu'en précipitamment, et l'instant 

moins de quelques minutes d'après qu'on les a entendus 

on entend sa voix à une dis- d'un côté, on les entend de 

tance prodigieuse de l'endroit l'autre à une grande distance, 
où il a poussé son premier cri. 

Rat musqué. 
Voyage, p. lii = Charlevoix, p. 107 et p. 399. 

Carcajou. 
Voyage, p. ill-2 = Charlevoix, p. 129. 

Serpents. 

Voyage, p. 113-5. 

Je reproduis, presque en son entier *, Tarticle des 
serpents, parce qu'il nous enseigne avec netteté le 
procédé matériel de composition de Chateaubriand. 

Charlevoix, Hist. de la Nou- 
velle-Fr., t. II, p. 272. 

Un serpent noir, qui porte On voit [chez les Iroquois] 
un anneau jaune au cou est un serpent noir, qui monte 
assez • malfaisant : un 'autre sur les arbres et qui n'est pas 
serpent tout noir, sans poison, venimeux, 
monte sur les arbres et donne 
la chasse aux oiseaux et aux 
écureuils. 11 charme l'oiseau 
par ses regards, c'est-à-dire 
qu'il l'effraie. Cet effet de la 

1. A Texception dos vingt premières lignes (description du serpent 
à sonnettôs et généralités), dont je n'ai pas retrouvé l'origine. 

ÉTUDES CRITIQUES. *5 


226 ETUDES CRITIQUES 

peur, qu'on a voulu nier, est 

aujourd'hui mis hors de doute : 

la peur casse les jambes à 

rhomme; pourquoi ne brise- Bartram, t. II, p. 17, 18 

rait-elle pas les ailes à Toi- (Dublin, p. 271). 

seau? ' ^ ' 

Le serpent ruban, le serpent décrit en une même page le 
vert, le serpent piqué, pren- * serpent ruban >», le serpent 
nent leurs noms de leur peau ; « vert * et le serpent « piqué -, 
ils sont parfaitement innocents comme de beaux serpents inof- 
et d'une beauté remarquable, fensifs. 

Bartram, t. I, p. 337 
(Dublin, p. 194). 

Le plus admirable de tous La couleur générale de Van- 
est le serpent appelé de t^^rre, 9^^ fragilis est bleue, ou ver- 
à cause de la fragilité de son ^'^^^^ » transparente comme 
corps, qui se brise au moindre ^^^'^ du verre, ce qui, en 
contact. Ce reptile est presque même temps que sa fragilité, 
transparent, et reflète les cou- ^^^^it croire... quMl est réelle- 
leurs comme un prisme. 11 vit ^^^^ ^^ cette substance. Il 
d'insectes et ne fait aucun Paraît doux et aussi peu dan- 
mal : sa longueur est celle gereux qu'un ver. Lorsqu'il 
d'une petite couleuvre. atteint toute sa croissance, il 

a deux pieds et demi de long. 

Bonnet, Les États-Unis (VA- 
mériqueàlafinduXVlIl* s., 
p. 357. 

Le serpent à épines est Le serpent à queue épineuse 
court et gros. Il porte à la ®st ainsi appelé à cause de 
queue un dard dont la blés- deux épines qu'il a au bout de 
sure est mortelle. la queue, avec lesquelles il 

pique mortellement. 

Bonnet, ibidem. 

Le serpent à deux têtes est H est douteux que le serpent 
peu commun : il ressemble à deux tôles forme une espèce, 
assez à la vipère; toutefois ses On n'en a encore vu que deux : 
têtes ne sont pas comprimées, l'un qui fut pris près du lac 

Champlain et donné en présent 


LES SOURCES 227 

à Lord Araerhst, et Taulre 
conservé dans le musée du 
collège dTale. 

Carver, p. 117. î 

Le serpent siffleur est fort Le serpent siffleur est de la | 

multiplié dans la Géorgie et petite espèce des serpents ta- 

dans les Florides. Il a dix- chetés. Lorsque quelque ani- I 

huit pouces de long; sa peau mal approche de lui, il s'apla- 

est sablée de noir sur un fond tit aussitôt et Ton voit ses tà- 

vert. Lorsqu'on approche de ches , qui sont de diverses 

lui, il s'aplatit, devient de couleurs, devenir aussitôt plus 

différentes couleurs et ouvre colorées. Il pousse en même 

la gueule en sifflant. II se faut temps de sa bouche un vent 

bien garder d'entrer dans subtil et nauséabond ; et, si ce 

l'atmosphère qui l'environne; vent est malheureusement res- 

il a le pouvoir de décomposer pire par quelque voyageur 

l'air autour de lui. Cet air imprudent, il éprouve une ma- 

imprudemment respiré fait ladie de langueur, qui, en peu 

tomber en langueur. L'homme de mois, le conduit au tom- 

attaqué dépérit, ses poumons beau, 
se vicient, et, au bout de quel- 
ques mois, il meurt de con- 
somption : c'est le dire des 
habitants du pays. 

On voit clairement que Chateaubriand opérait 
sur une collection de fiches. Pour écrire ce petit 
chapitre, il en maniait au moins huit, compilées 
au hasard de ses lectures, d'après Charlevoix, Bar- 
tram, Carver, Bonnet, et d'après un cinquième 
naturaliste que nous ne connaissons pas. Nous 
n'avons pu reconstituer que six de ces fiches, et (il 
manque encore à notre musée le serpent à son- 
nettes\et certain serpent noir et jaune. Du moins 
avons-nous eu la joie de retrouver le serpent à deux 
têtes; nous l'avions recherché avec un acharne- 
ment de collectionneur, car il est « peu commun ». 


MOEURS DES SAUVAGES 


Mariages, Enfants, Funérailles. 

Voyage^ p. 117-134. 

* J'ai étudié au bord de leurs 
lacs les hordes américaines. » 

{Itinéraire de Paris à Jérusalem^ 
3« partie, éd. Le Normand, 
1811, p. 204.) 

Je ne sais où Chateaubriand a pris sa descrip- 
tion des rites du mariage sauvage, — très sembla- 
bles à des scènes de ballet, — et par exemple ces 
étranges maçons qui, sans repos, pour construire 
la cabane des époux, dansent en chantant des chan- 
sons. Quelques détails sont dus à Carver, quelques 
pages à Charlevoix. Chateaubriand doit à Carver : 
ses données sur le châtiment des adultères (Foy., 
p. 127 = Carver, p. 282); — sa description des 
berceaux (Foj/., p. 131 = Carver p. 167); — le 




LES SOURCES 229 

rite des épousailles, que Carver rapporte ainsi 
(Voy:, p. 125-7 = Carver, p. 279) : 

Les futurs se placent sur une natte, au centre de la 
cabane, et prennent chacun l'une des extrémités d'une 
baguette de quatre pieds de long... Ils dansent et 
chantent, après quoi ils brisent la baguette en autant 
de parties qu'il y a de témoins présents. Chacun d'eux 
en prend une pièce et la conserve soigneusement.... 
En cas de divorce, ils la jettent au feu en présence des 
parties. 

Carver a encore fourni à Chateaubriand ce détail 
(Foj/., p. 130 = Carver, p. 185) : « Les enfants 
des sauvages portent toujours le nom de leurs 
mères. C'est que les enfants, disent-ils, sont 
Touvrage du père quant à Tâme, et de la mère 
quant au corps. » 

Voici le relevé des emprunts à Charlevoix : 

Voyage Charlevoix 

p. 126. Présents de noces p. 283-4 

127. Pluralité des femmes, ou des maris... 286 

128. Longue continence imposée aux nou- 

veaux époux 284 et 288 

128. Mariages entre beau-frère et belle-sœur 284 

128-9. Hutte des purifications 288 

130. Imposition des noms aux enfants 289 

131. Funérailles 373 

131-2. Festins funéraires 351-2 et 373 

132. Pratiques de deuil 375-6 

132. Sauvages tués à la chasse 374 

132. Temps d'exhumation publique 376 


230 études critiques 

Moissons, Fêtes. 

VoyagCy p. 134-142. 

Quelques données seulement semblent dues à 
Charlevoix {Voy., p. 134, cf. Charlevoix, p. 330; 
Foj/., p. 143, cf. Charlevoix, p. 121-3). La Fêle du 
blé vert est décrite par Le Page du Pratz, Histoire 
de la Louisiane^ 1758, t. II, p. 360 ss. Il est pro- 
bable que Chateaubriand a exploité ici, outre Le 
Page du Pratz, une autre source; mais Le Page du 
Pratz lui était familier, comme le prouve l'em- 
prunt de cette recette de cuisine : 

Voyage, p. 135. Le Page du Pratz, t. II, p. 5. 

Les quenouilles de mais, On fait cuire à moitié le 

mises bouillir dans de Teau mahiz dans Teau, puis on le 

de fontaine, sont retirées à fait bien sécher... et roussir... 

moitié cuites et présentées à et on le remue sans cesse afin 

un feu sans flamme. Lors- qu'il ne prenne que la couleur 

qu'elles ont acquis une cou- rousse. Lorsqu'il a pris cette 

leur roussôtre, on les égraine couleur, on le frotte bien et on 

dans un poutagan ou mortier le met dans un mortier. En- 

de bois. On pile le grain en suite, on le pile doucement... 

rhumectant. Cette pâte, cou- avec un peu d'eau... On con- 

pée en tranches et séchée au casse ce gruau et on le fait sé- 

soleil, se conserve un temps cher au soleil... Celte farine 

infini. Lorsqu'on veut en user, peut se garder six mois... Pour 

il suffit de la plonger dans de en manger, on la mélange 

l'eau, du lait de noix ou du d'eau... Cette même farine , 

jus d'érable; ainsi détrempée, mêlée avec du lait et un peu 

elle offre une nourriture saine de sucre, peut être servie sur 

et agréable. les meilleures tables. 

Quant à la fête du Feu nouveau (Foy., p. 136-140)^ 
il semble que, pour composer sa poétique descrip- 


LES SOURCES 231 

tion, Chateaubriand ait mêlé des données prises 
à Le Page du Pratz et à ce passage de Barlram (t. II, 
p. 405, Dublin, p. 507-8) : on y reconnaîtra notam- 
ment une phrase que Chateaubriand transporte en 
style direct (p. 136) pour la faire proclamer « à son 
de conque, par un crieur public ». 

« A l'ouverture de la fête du feu nouveau, les Greeks, 
après s'être pourvus de nouveaux habits, vases, poêles 
et autres ustensiles de ménage, ramassent tous leurs 
vêtements usés, et les jettent avec toutes les ordures 
des maisons et le reste de leurs grains et provisions 
dans un grand feu qui les consume. Pendant trois jours, 
ils prennent médecine et observent un jeûne rigoureux. 
Une amnistie générale est prononcée. Il est permis à 
tous les malfaiteurs de rentrer dans leurs bourgades; 
leurs crimes sont pardonnes; ils sont absous et ren- 
trent en grâce. Le matin du quatrième jour, le grand 
prêtre, en frottant des bois secs, produit un feu nouveau 
au milieu de la place publique, où chaque habitation 
en envoie prendre. » 

Récolte du suc d'érable. 

J.-E Bonneif Les États-Unis 
Voyage, 143-5. d'Amérique à la fin du 

XVIIl' siècle, t. II*. 

La récolte du suc d'érable P. 290. — La saison pour 

se faisait et se fait encore, par- percer les arbres est en février, 

mi les Sauvages, deux fois mars ou avril, selon le temps 

Tannée. La première récolte a qui règne en ces mois. Il y a 

1. J.-E. l'onnet dit qu'il rédige ce chapitre d'après « le troisième 
volume dos Transactions de la Société philosophique américaine », publi- 
cation que je ne me suis pas procurée. 


232 ÉTUDES CRITIQUES 

lieu vers la fin de février, de toujours une suspension de li- 

mars ou d'avril, selon la lati- queur dans la nuit, si à un 

tude du pays où croit l'érable jour chaud succède une nuit 

à sucre. L'eau recueillie après froide. La quantité de sucre 

les légères gelées de la nuit se que l'on obtient chaque jour 

convertit en sucre, en la fai- d'un arbre varie de cinq gal- 

sant bouillir sur un grand feu. Ions à une pinte. 
La quantité de sucre obtenue 
par ce procédé varie selon les 
qualités de l'arbre. Ce sucre, 
léger de digestion, est d'une 
couleur verdâtre, d'un goût 
agréable et un peu acide. 

La seconde récolte a lieu P. 293. — Dans la dernière 

quand la sève de l'arbre n'a partie du printemps comme 

pas assez de consistance pour dans l'été ou au commencement 

se changer en suc. Cette sève de l'automne, l'arbre à sucre 

se condense en une espèce de donne une eau légère, mais 

mélasse, qui, étendue dans de qui n'est pas saturée de sucre ; 

l'eau de fontaine, offre une c'est une boisson agréable pen- 

liqueur fraîche pendant les dant la moisson, 
chaleurs de l'été. 

On entretient avec grand soin P. 287. — Les érables les 

le bois d'érable de l'espèce meilleurs sont ceux qui ont 

rouge et blanche. Les érables été percés en cent places par 

les plus productifs sont ceux les piverts qui se nourrissent 

dont l'écorce parait noire et de ce suc. Les arbres ainsi 

galeuse. Les Sauvages ont cru blessés répandent leur liqueur 

observer que ces accidents sont sur la terre et ensuite prennent 

causés par le pivert noir à tête une couleur noire, 
rouge, qui perce l'érable dont 
la sève est plus abondante. Ils 
respectent ce pivert comme un 
oiseau intelligent et un bon 
génie. 

A quatre pieds de terre envi- P. 292. — On enfonce dans 

ron, on ouvre dans le tronc l'érable une tarière environ 

d'érable deux trous de trois trois quarts de pouce dans la 

quarts de pouce de profondeur, direction de bas en haut, pour 

et perforés du haut en bas pour empêcher la liqueur d'être ge- 

faciliter l'écoulement de la lée le matin ou le soir, si elle 

sève. coulait doucement... On perce 

Ces deux premières incisions l'érable d'abord du côté du. 


LES SOURCES 233 

sont tournées au midi ; on en midi, et lorsque Teffusion de la 
pratique deux autres sembla- liqueur commence à diminuer, 
blés du côté du nord. Ces onTouvredu côtédu nord... on 
quatre taillades sont ensuite enfonce la tarière jusqu'à deux 
creusées à mesure que Tarbre pouces; on introduit un tuyau 
donne sa sève, jusqu'à la pro- dans le trou, environ un demi- 
fondeur de deux pouces et pouce, 
demi. 

Deux auges de bois sont On place sous le tuyau une 
placées aux deux faces de auge de pin blanc ou de 
Tarbre, au nord et au midi, tilleul... le tuyau est ordinai- 
et des tuyaux de sureau, in- rement fait de bois de sumach 
troduits dans les fentes, servent ou de sureau, 
à diriger la sève dans ces 
auges. 

Toutes les vingt-quatre heu- On verse tous les jours la 
res, on enlève le suc écoulé; liqueur dans un large réser- 
on le porte sous des hangars voir; de ce réservoir on le met 
couverts d'écorce ; on le fait sur le fourneau. — P. 295. La 
bouillir dans un bassin de chaudière est couverte par un 
pierre en Técumant. Lorsqu'il hangar, 
est réduit à moitié par l'action 
d'un feu clair, on le transvase 
dans un autre bassin, où l'on 
continue à le faire bouillir 
jusqu'à ce qu'il ait pris la 
consistance d'un sirop. Alors, 
retiré du feu, il repose pen- 
dant douze heures. Au bout 
de ce temps, on le précipite 
dans un troisième bassin, 
prenant soin de ne pas remuer 
le sédiment tombé au fond de 
la liqueur. 

Ce troisième bassin est à P. 296. — On met dans la 
son tour remis sur des char- chaudière du beurre ou de la 
bons demi-brûlés et sans graisse de cochon pour em- 
flammes. Un peu de graisse pêcher la liqueur de sortir en 
est jeté dans le sirop pour bouillonnant, 
ï'empècher de surmonter les 
bords du vase. Lorsqu'il com- 
mence à filer, il faut se hâter 
de le verser dans un quatrième 


234 ÉTUDES CRITIQUES 

et dernier bassin de bois, P. 299. — Le sucre, après 
appelé le refroidisseur. Une avoir suffisamment bouilli, 
femme vigoureuse le remue devient grené; on le fait 
en rond, sans discontinuer, sécher, on le rafûne et on le 
avec un bâton de cèdre, jus- convertit en pain. — P. 305. 
qu*à ce qu'il ait pris le grain du Les moules où on coule le 
sucre. Alors elle le coule dans sucre doivent être faits avec 
des moules d'écorce qui don- du bois sec; on leur donne la 
nent au fluide coagulé la forme forme d'une trémie de moulin, 
de petits pains coniques : 
l'opération est terminée. 

Quand il ne s'agit que des 
mélasses, le procédé flnit au 
second feu. 

L'écoulement des érables 
dure quinze jours, et ces 
quinze jours sont une fête 
continuelle. Chaque matin on 
se rend au bois d'érables, 
ordinairement arrosé par un 
courant d'eau. Des groupes 
d'Indiens et d'Indiennes sont 
dispersés aux pieds des arbres ; 
des jeunes gens dansent et 
jouent à dilTérents jeux; des 
enfants se baignent sous les 
yeux des sachems. A la gatté 
de ces sauvages, à leur demi- 
nudité, à la vivacité des 
danses, aux luttes non moins 
bruyantes des baigneurs, à la 
mobilité et à la fraîcheur des 
eaux, à la vieillesse des om- 
brages, on croirait assister à 
l'une de ces scènes de Faunes 
et de Dryades décrites par les 
poètes : 

Tum vero in numerum Fau- 
nosque ferasque videres Lu- 
dere. 


les sources 235 

Pêches. 
Voyage^ p. 146-8. 

Chateaubriand consacre ces deux pages (Foy., 
p. 175-8) à chanter «., Tépilhalame du filet ». Sur 
celte curieuse coutume, le P. de Charlevoix avait 
dit simplement (p. 153) : 

Les sauvages pèchent aussi avec la seine, et ils s'y 
disposent par une cérémonie assez bizarre. Avant que 
de se servir de ce filet, ils le marient avec deux filles 
vierges, et pendant les festins de noce, ils le placent 
entre les deux épouses. On l'exhorte ensuite fort sérieu- 
sement à prendre beaucoup de poisson, et on croit Ty 
engager en faisant de grands présents à ses prétendus 
beaux-pères. 

Sur quoi Chateaubriand nous rapporte, en bon 
folkloriste, comment les jeunes filles et le filet 
étaient mariés par le jongleur avec les cérémonies 
d'usage; comment les nouvelles épouses, envelop- 
pées dans le filet, étaient portées en grande pompe 
jusqu'au fleuve; comment, à minuit, après une 
pêche aux flambeaux, le jongleur déclarait que le 
filet voulait se retirer avec ses deux épouses, com- 
ment on chantait alors la gloire du filet, vainqueur 
de Testurgeon, et des strophes qui disaient la dou- 
leur des « veuves » des poissons : « En vain ces 
veuves apprennent à nager, elles ne re verront plus 
ceux avec qui elles aimaient à errer dans les forêts 


236 ÉTUDES CRITIQUES 

SOUS les eaux! elles ne se reposeront plus avec eux 
sur des couches de mousse!... » 

Le lecteur, curieux de s'informer plus avant sur 
ces poissons dont les veuves ne savent pas encore 
nager, les retrouvera tous dans Charlevoix. Exem- 
ple : 

Voyage, p. 147. Charlevoix, p. 152. 

On peignoit la déroute de Le leocornet a des barbes 
rarmée entière des poissons : dont il se sert pour prendre 
le lencornet dont les barbes d'autres poissons... P. 153 : 
servent à entortiller son il sort de dessous la gueule 
ennemi, le chaousaron, pourvu du chaousarou une arête plate, 
d'une lance dentelée, creuse dentelée, creuse et percée par 
et percée par le bout, Tarti- le bout...P. 282: l'astikamègue 
mèguequi déploie un pavillon ou poisson blanc... 
blanc, les écrevisses qui pré- 
cèdent les guerriers-poissons, 
pour leur frayer le chemin; 
tout cela étoit vaincu par le 
filet. 

On remarquera que Chateaubriand déforme ici 
le nom de deux poissons sur trois : il baptise chaou- 
saron la chaousarou, et artimègue Vastikamègue. II 
est vrai que plus haut (voir ci-dessus, p. 199), il 
avait appelé ce même poisson Vartikamègue, 

Danses. 

Voyage^ p. 148-9. 

Comme Chateaubriand décrit des danses presque 
en chacun des chapitres qui précèdent et qui sui- 
vent, comme ses sauvages dansent en moissonnant, 


LES SOURCES 237 

pèchent en dansant, dansent en maçonnant, dan- 
sent pour fumer le calumet, pour chasser, pour se 
marier, pour faire la guerre, la paix, l'amour, il se 
trouve ici fort dépourvu. Ses fiches inemployées ne 
lui fournissent plus que la danse des braves et deux 
autres danses de guerre (Foj/., p. 148-9). La danse 
des braves ressemble, — mais sans coïncidences 
verbales, — à une danse décrite par Le Page du 
Pratz, Histoire de la Louisiane, II, 376-8. Je n'ai 
pas retrouvé l'origine des deux autres. 

Jeux. 

Voyage, p. 149-55. 

Après quelques généralités, Chateaubriand con- 
sacre tout cet article à deux sortes de jeux des 
Sauvages : le jeu des plumes, qui est un « jeu de 
la virilité », et le jeu des osselets, qui est un « jeu 
de l'oisiveté et des passions ». 

Ce petit chapitre tout entier est composé d'après 
Charlevoix, très fidèlement interprété : 

Voyage^ p. 151. Jeu des plumes.... Charlevoix, p. 319. 
— 151-155. Jeu des osselets — 260-3. 

Année. — Divisions et règlement du temps. 
— Calendrier naturel. 

Voyage, p. 156-9. 

Chateaubriand, par exception, indique ici ses 
sources : « Les noms des douze lunes varient selon 


• • •** ••• •• -î 

• • • • • • ♦ 

* T » • • 


238 ÉTUDES CRITIQUES 

le pays el les usages des diverses peuplades. Char- 
levaix en donne un grand nombre. Un voyageur 
moderne, Beltrami, donne ainsi les mois des Sioux 
et les mois des Cipawoix. » Il s'agit sans doute ici 
du Voyage de Baltrami aux sources du Mississipi, 
publié en 1823, que je n'ai pas réussi à me procu- 
rer. Pour les emprunts à Charlevoix, voir son Jour- 
nal historique^ p. 400-2. 

Médecine. 

Voyage^ p. 160-6. 

Ce chapitre est dû tout entier à Charlevoix, sauf 
quelques alinéas : 

Voyage y Charlevoix, 

p. 160. Usage des simples, f/rtren^ojyM^n. p.316,cf.//i5^iVoî/t). 

Fr. , Descr,f p. 10. 

IGO. Sassafras Ihid,, p. 10. 

ICO. Lychnis Ibid.y p. 11. 

IGO. Bellis..... Ibid., p. 14. 

160. Hedisaron Ibid,, p. 40-1. 

161-2. Chirurgie p. 365-6. 

162. Botte fumigatoire Ibid.^ I, p. 126. 

162-3. Femmes accouchées par frayeur. Journalj p. 288. 

163-4. Imposture des jongleurs p. 368. 

164. Chiens égorgés p. 372. 

164-5. Les jongleurs dans la cabane des 

sueurs p. 381-2. 

165. Le petit os p. 369. 

165-6. Malades frénétiques. p. 354. 

Tous ces passages de Charlevoix ont été diligem- 
ment transposés, sauf de menues trahisons. Que 
signifie, par exemple, ce rébus? « Les sauvages, 


LES SOURCES 239 

dit Chateaubriand (p. 160), connaissent une multi- 
tude de simples propres à fermer les blessures : ils 
ont l'usage du garent-oguen^ qu'ils appellent encore 
abasout'chenza^ à cause de sa forme ; c'est le ginseng 
des Chinois. » Nous voilà bien informés, si par 
hasard nous ignorons la valeur du , mot abasout- 
chenza en iroquois. Heureusement, le P. de Char- 
levoix nous tirera de peine : « Les sauvages, nous 
apprend-il {Descr,^ p. 10), appellent aussi le garent- 
oguen du nom d'abesoutchenza [et non abasout- 
chenza], qui veut dire un enfant, à cause de la forme 
de sa racine. » D'ailleurs cette plante qui, selon 
Chateaubriand, « ferme les blessures », ne serait 
propre, selon Charlevoix, qu'à rendre les femmes 
fécondes. » Qui croire? 

A la fin de ce chapitre (p. 166), et contre son 
Ordinaire, Chateaubriand a nommé une fois le 
P. de Charlevoix, mais c'est qu'il avait à compléter 
les informations du savant jésuite. Charlevoix 
(p. 354), pour montrer jusqu'où les sauvages por- 
tent l'extravagance au sujet des songes, avait 
raconté un fait « attesté par deux témoins irrépro- 
chables », deux missionnaires. Ils avaient vu un 
jour un sauvage pris de frénésie. « On lui demanda 
quel était son mal. J'ai rêvé, répondit-il, qu'un 
huart m'était entré dans l'estomac. Sur quoi, tous 
se mirent à contrefaire les insensés et à crier 
qu'ils avaient aussi un animal dans l'estomac, et à 
contrefaire... qui une oie, qui un canard, qui une 


240 ÉTUDES CRITIQUES 

outarde, qui une grenouille : le rêveur contrefît 
aussi son huart. » 

Chateaubriand a remplacé ce huart* (déjà mal 
commode au malade, semblait-il) par un bison : 
« Le médecin cherche à pénétrer la cause du délire 
du malade... J'ai rêvé, répond celui-ci, que j'avais 
un bison dans Testomac. La famille semble cons- 
ternée; mais soudain, les assistants s'écrient qu'ils 
sont aussi possédés d'un animal : l'un imite le cri 
d'un caribou, l'autre le hurlement d'un loup; le 
malade contrefait à son tour le mugissement de 
son bison. » — Et Chateaubriand d'ajouter : « Ces 
folies, mentionnées par Charlevoix, se renouvellent 
tous les jours chez les Indiens. » 

11 reste quatre alinéas de ce chapitre dont je n'ai 
pas retrouvé l'origine dans les œuvres du P. de 
Charlevoix. J'ignore la source de deux d'entre eux 
{le sac de médecine^ p. 162; et qu'on ne prononce 
jamais le mot de mort devant un ami du malade, p . 163) . 
Les deux autres ont été suggérés par Carver. Les 
voici : Carver (p. 296-7) raconte qu'à Penobscot, 
dans la province de Main, la femme d'un soldat 
étant restée trois jours en travail d'enfant, malgré 
les soins d'un chirurgien et d'une sage-femme, 
une femme indienne la délivra en la bâillonnant. 
Chateaubriand rapporte, d'après Carver, cette pra- 
tique et ajoute ces lignes émues (p. 162) : « On 

1. « Espèce de cormoran », dit Charlevoix, p. 193. 


LES SOURCES 241 

avertit toujours la femme en travail avant de recou- 
rir à ce moyen ; elle n'hésite jamais à se sacrifier. » 
L'autre emprunt à Carver est cette description 
de la « cabane des sueurs » : 

Voyage f p. 161. Carver, p. 296. 

La cabane des sueurs est La manière dont les sauvages 

construite avec des branches construisent leurs étuves est 

d'arbres plantées en rond et simple. Ils placent en rond 

attachées ensemble par la cime, six petites perches, qu'ils atta- 

de manière à former un cône; chent ensemble parle sommet, 

on les garnit en dehors de de manière à former une ro- 

peaux de différents animaux : tonde, et ils les recouvrent de 

on y ménage une très petite fourrures. On ne laisse qu'une 

ouverture pratiquée contre petite ouverture, à pouvoir se 

terre, et par laquelle on entre glisser dedans. Au centre de 

en se traînant sur les genoux cette construction, l'on place 

et sur les mains. Au milieu de des pierres rougies au feu, sur 

cette étuve est un bassin plein lesquelles on jette de l'eau; il 

d'eau que l'on fait bouillir en s'en élève une vapeur... qui 

y jetant des cailloux rougis procure au malade une trans- 

au feu; la vapeur qui s'élève piration abondante, 
de ce bassin est brûlante, et 
en moins de quelques minutes 
le malade se couvre de sueur. 

Langues indiennes. 

VoyagCy p. 167-176. 

Presque tout ce chapitre porte sur la grammaire 
des Hurons. Chateaubriand nous dit en note : 
« J'ai puisé la plupart des curieux renseignements 
que je viens de donner sur la langue huronne dans 
une petite grammaire iroquoise manuscrite qu'a 
bien voulu m'envoyer M. Marcoux, missionnaire 
au saut Saint-Louis, district de Montréal. » 

ETUDES CRITIQUES. i6 


242 ÉTUDES CRITIQUES 

Sommes-nous pourtant redevables à M. Marcoux 
de la contribution philologique que voici? Non, 
mais encore au P. de Charlevoix, bizarrement 
interprété par Chateaubriand : 

Voyage, p. 170. Charlevoix, p. 197. 

Le huron est une langue Dans le huron, tout se con- 
complète ayant ses verbes, ses jugue : un certain artifice, 
noms, ses pronoms et ses ad- que je ne vous expliquerais pas 
verbes. Les verbes simples ont bien, y fait distinguer les noms, 
une double conjugaison, Tune les pronoms, les adverbes, etc., 
absolue, Tautre réciproque ; des verbes. Les verbes simples 
les troisièmes personnes ont ont une double conjugaison, 
les deux genres, et les nom- Tune absolue, Tautre récipro- 
bres et les temps suivent le que. Les troisièmes personnes 
mécanisme de la langue ont les deux genres...; pour 
grecque. Les verbes actifs se ce qui est des nombres et des 
multiplient à Tinflni, comme temps, on y trouve les mômes 
dans la langue chicassaise. différences que dans le grec. 

Les verbes actifs se multiplient 
autant de fois qu'il y a de 
choses qui tombent sous leur 
action. 

Outre M. Marcoux, Chateaubriand a, en effet, ici 
encore, largement exploité le P. de Charlevoix (cf. 
Charlevoix, p. 188-9 et 195-8). Quelques renseigne- 
ments sur le natchez et le chicassais semblent pris 
à Bartram (II, 419, Dublin, p. 517), mais non tous : 
Chateaubriand devait connaître le dialecte d'Atala 
par quelque autre grammairien, que je n'ai pu 
découvrir. 


les sources 243 

Chasse. 

Voyage, p. 177-191. 
Emprunts a Charlevoix : 

Voyage, Charlevoix 

p. 179. Sacriflce expiatoire aux âmes des ours., p. il6 

179-80. Raquettes à neige 221 

184-6. . Chasse à Tours [[[[ I ig_y 

186. Repas sacré après la chasse à Tours., 300 

187-8. Chasse à Torignal.. [ 4^9 

190. Chants au retour de la chasse et 

Talinéa qui suit Hg 

190-1. Repas de huit ou dix heures 349- 

Emprunts a Carver : 

a. Début du chapitre. 

Voyage, p. 177. Carver, p. 208. 

Quand les vieillards ont Le chef des guerriers invite 
décidé la chasse du castor ou en grande solennité ceux oui 
de Tours, un guerrier va de veulent Taccompagner en chas- 
porte en porte dans les villa- se. Ils se peignent de noir leurs 
ges, disant : « Les chefs vont corps... et se préparent au 
partir; que ceux qui veulent départ par un jeûne de plu- 
ies suivre se peignent de noir sieurs jours. Us s'abstiennent 
et jeûnent, pour apprendre à absolument de toute nourriture 
1 Esprit des songes où les ours et de boisson ; ils ne prennent 
et les castors se tiennent cette pas même une goutte d'eau • 
année. » A cet avertissement et, au milieu de cette absti- 
tous les guerriers se barbouil- nence, ils paraissent eais Ce 
lent de noir de fumée détrempé singulier jeûne les disposée 
avec de 1 huile d ours; le jeûne rêver. Ce jeûne étant fini le 
de huit nuits commence : il chef donne une grande fête 
est si rigoureux qu'on ne doit aux chasseurs; mais aucun 
pas même avaler une goutte n'ose y prendre part avant de 
d eau, et il faut chanter in- s'être baigné, 
cessamment, afin d'avoir d'heu- 
reuxsonges. Le jeûne accompli, 
les guerriers se baignent : on 
sert un grand festin. 


244 ÉTUDES CRITIQUES 

b. Chasse au bison, en embrasant les herbes. 
Voyage^ p. 188 = Carver, p. 211-2. 

c. Chasse au castor dans les viviers gelés. Voyage^ 
p. 182 = Carver, p. 214-5. (Les deux textes ne se 
suivant pas exactement, ce dernier rapprochement 
est douteux.) 

La Guerre. 
Voyage, p. 191-221. 

Voyage^ Charlevoix, 

p. i93. La chaudière de guerre p. 208. 

193. Poteaux de guerre, médecine de guerre. . 424 
193-4. Jeûne du chef de guerre 217 

194. Mesures qu'on prend pour avoir des pri- 

sonniers 217 

194. Engagements volontaires 217 

194. Guerriers peints et tatoués 328 

195. Armes et parure des guerriers 222 

195-6. Discours du chef de guerre * 216 

196. Collier et chanson de mort 216 

197. Le chien sacré 217 

198. Traîneaux « 221 

198. Canots 192 

199. Le jour des adieux 221 

200. Étendards d'écorce 222 

200. Distribution des manitous 223 

201-2. Jongleries 219 

202. Nouveau discours du chef 218 

203. Danse de la découverte 297 

205. Mise à Tépreuve des jeunes guerriers 219 

207. Admonition aux manitous 425 

209. Rencontre d'une troupe alliée 237 


1. Il est curieux de constater qu'ici — et en plusieurs autres lieux — 
Carver (p. 933-4) a fait comme Chateaubriand : il a pris ce discours à 
Charlevoix. Mais Chateaubriand a recouru aux vraies sources, et c'est 
bien d'après Charlevoix qu'il le reproduit. 

3. Le nom sauvage de metump est ici ajouté à Charlevoix par 
Chateaubriand d'après Carver, p. 246. 


LES SOURCES 245 

Voyage ^ Charlcvoix, 

p. 210. Finesse de Touïe chez les sauvages p. 239 

212. La nuit des songes 237 

214-5. Hiéroglyphes (très arrangé) 239-40 

219. Cruauté des femmes 242 

219. Adoption des prisonniers 241-46 

220. Rencontre d'un père et d'un flis dans un 

combat 309-10 

Emprunts a Car ver. 

a. Le « woop » de guerre. 

Voyage, p. 192. Carver, p. 227 et p. 249. 

Quatre guerriers jettent au Pour déclarer la guerre, 
foyer de ces cabanes un casse- les Indiens envoient par un 
tète peint en rouge, sur le pied esclave une hache, dont la 
duquel sont marqués, par des poignée est peinte en rouge, à 
signes connus des sachems, la nation avec laquelle ils 
les motifs des hostilités : les veulent rompre. Les cris de 
premiers Romains lançaient guerre consistent en cris 
une javeline sur le territoire comme ceux-ci : « où, où, 
ennemi. Ces hérauts d'armes oûp... » Ils sont modulés en 
indiens disparaissent aussitôt espèces de notes par la main 
dans la nuit comme des fan- placée d'une certaine manière 
tomes, en poussant le fameux cri devant la bouche, 
ou woop de guerre. On le forme 
en appuyant une main sur la 
bouche et frappant les lèvres, 
de manière à ce que le son 
échappé en tremblotant, tan- 
tôt plus sourd, tantôt plus 
aigu, se termine par une 
espèce de rugissement dont 
il est impossible de se faire 
une idée. 


246 


ETUDES CRITIQUES 


b. Danse de guerre. 


Voyage, p. 204. 

Les casse-têtes retentissent 
contre les casse-tôtes ; le chichi- 
koué précipite la marche; les 
guerriers tirent leurs poi- 
gnards; ils commencent à 
tourner sur eux-mêmes, d'a- 
bord lentement, ensuite plus 
vite, et bientôt avec une telle 
rapidité, qu'ils disparaissent 
dans le cercle qu'ils décrivent : 
d'horribles cris percent la 
voûte du ciel. Le poignard 
que ces hommes féroces se 
portent à la gorge avec une 
adresse qui fait frémir, leur 
visage noir ou bariolé, leurs 
habits fantastiques, leurs longs 
hurlements, tout ce tableau 
d'une guerre sauvage inspire 
la terreur. 


Carver, p. 196-7. 

Tous dansent à la fois. Ils 
prennent les postures les plus 
effrayantes., lis tiennent leurs 
couteaux pointus, avec les- 
quels, en tournant comme ils 
font, ils semblent en danger 
de se couper la gorge les uns 
aux autres: ce qui arriverait 
sans leur extrême adresse. 
Pour augmenter l'horreur de 
la scène, ils jettent des hurle- 
ments et des cris comme au 
combat... et l'on croirait. voir 
des démons déchaînés. 


c. Le scalp. 


Voyage, p. 218. 


On met le pied sur le cou 
du vaincu, de la main gauche 
on saisit le toupet de cheveux 
que les Indiens gardent sur 
le sommet de la tête; de la 
main droite on trace, à l'aide 
d'un étroit couteau, un cercle 
dans le crâne, autour de la 
chevelure; ce trophée est sou- 
vent enlevé avec tant d'adresse 
que la cervelie reste à décou- 
vert sans avoir été entamée 
par la pointe de l'instrument ^ 


Carver, p. 245. 

Us saisissent la tête de leur 
ennemi, et plaçant leur pied 
sur le cou, ils entortillent 
leur main gauche dans la 
chevelure. De la main droite, 
ils tirent leur couteau à 
scalper, cernent la peau et 
l'enlèvent avec la chevelure. 


1. La traduction de Chateaubriand fait contre-sons : il décrit l'opé- 


les sources 247 

Religion. 
Voyage, p. 221-9. 

« II est faux quMI y ait des 
sauvages qui n'aient aucune no- 
tion de la Divinité. Les voya- 
geurs qui avaient avancé ce fait 
ont été démentis par d'autres 
voyageurs mieux instruits. Nous 
les avons vus, ces sophistes de la 
hutte! » 

{Génie du Christianisme, I, VI, 4.) 

Voyage, Charlevoix, 

p. 221. Sacrifices p. 348 

222. Manitous, Songes 346 

222. Immortalité de Tâme 351 et 353 

223. Trace des fictions grecques et des vérités 

bibliques dans la religion des sauvages 349 

223. Comment le Grand Lièvre créa la terre. 344 

223. Areskoui 208 

223. Michabou, Athaënsic, etc 344 

224. Jouskeka, etc 345 

224. Messou ou Saketchak, etc 399 

224-5. Traditions sur le lac Nipissingue 283 

223. Michabou sur les lacs 281 et 283 

227. Labelle Endaë 352 

228. L'arbre du Lac Salé 349 

Je n'ai pu retrouver chez Charlevoix, ni ailleurs, 
la caverne du Grand-Esprit {Voyage, p. 225), le 
Manitou de soixante coudées (p. 226), ni (p. 227-8) 
rhistoire d'Handioun, qui rechercha la belle Almi- 
lao, et « qui Taima comme la lune ». 

Chateaubriand, sans doute en peine de parfaire 


ration comme s'il s'agissait d'enlever non pas seulement le cuir 
chevelu, mais la boîte crânienne. 


248 ÉTUDES CRITIQUES 

ce chapitre sur la Religion des sauvages, retrouva 
heureusement un résidu de fiches inemployées sur 
Yherbe à la puce^ sur le cèdre blanc^ et sur le 
chat-huant. 

Il lisait sur la première : « Quelques-uns, en 
regardant seulement Vherbe à la puce^ sont attaqués 
d'une fièvre violente.... et qui est accompagnée 
d'une grande démangeaison par tout le corps; elle 
n'opère sur d'autres que quand ils la touchent. » 
(Charlevoix, p. 263.) 

Il lisait sur la seconde : « On prétend que les 
femmes enceintes ne doivent pas user du bois du 
cèdre blanc pour leur buse. » (Charlevoix, p. 255.) 

Il lisait sur la troisième : « La provision du 
chat'huant pour l'hiver sont des mulots, auxquels il 
casse les pattes, et qu'il engraisse et nourrit avec 
soin, jusqu'à ce qu'il en ait besoin. » (Charlevoix, 
p. 155.) 

Et, comme il avait conversé avec « les sophis- 
tes de la hutte», Chateaubriand écrivit [Voyage, 
p. 226-7) : 

Athaënsic a planté dans les îles du lac Érié Yherbe à 
la puce : si un guerrier regarde cette herbe, il est saisi 
de la fièvre; s'il la touche, un feu subtil court sur sa 
peau. Athaënsic planta encore au bord du lac Érié le 
cèdre blanc pour détruire la race des hommes : la vapeur 
de l'arbre fait mourir Tenfant dans le sein de la jeune 
mère, comme la pluie fait couler la grappe sur la vigne. 
Le Grand-Lièvre a donné la sagesse au ckat-huant du 
lac Érié. Cet oiseau fait la chasse aux souris pendant 


LES SOURCES 249 

Tété; il les mutile et les emporte toutes vivantes dans 
sa demeure, où il prend soin de les engraisser pour 
rhiver. 

Gouvernement. 

• Nous avons eu nous-raême occasion 
d'observer, chez les Indiens du Nouveau- 
Monde, toutes les formes des constitutions 
des peuples civilisés r ainsi les Natchez, 
à la Louisiane, offraient le despotisme dans 
Tétat de Nature ; les Creeks de la Floride, 
la monarchie, et les Iroquois du Canada, 
le gouvernement républicain. » 

{Génie du Christianisme, IV, iv, 8.) 

Les Natchez. 
Despotisme dans Vétat de nature. 

Voyage, 229-40. 

Voyage, Charlevoix, 
p. 231. Division des nations en tribus p. 266 

232. Conseils des nations indiennes 267-9 

233. . Colliers 210 et 305 

235-40. Gouvernement des Natchez 419-24 

Les Muscogulges. 
Monarchie limitée dans Vétat de nature. 

Voyage, p. 240-50. 

Voyage, p. 240-1. Bartram, t. II, p. 382 

^ ^ '^ (Dublin, p. 492). 

Les Muscogulges ont un A la tête du vénérable Sénat 

chef appelé Mico, roi ou ma- des Muscogulges préside le 

gistrat. Mico. 

Le Mico, reconnu pour le Le Mico est regardé comme 


250 ÉTUDES CRITIQUES 

premier homme de la nation, le premier homme de la tribu, 

reçoit toutes sortes de marques et reçoit tous les témoignages 

de respect. Lorsqu'il préside le d'amour et d'estime que son 

conseil, on lui rend des hom- rang exige. Quand il préside 

magespresque abjects; lorsqu'il un conseil, il est révéré et 

est absent, son siège reste vide, traité aussi respectueusement 

Le Mico convoque le conseil que peut l'être le monarque 

pour délibérer sur la paix et le plus despotique de l'Europe ; 

sur la guerre; à lui s'adressent et, quand il est absent, sa 

les ambassadeurs et les étran- place n'est occupée par per- 

gers qui arrivent chez la sonne, 
nation. Quoique le Mico soit électif, 

La royauté du Mico est élec- il ne doit le trône ni à des 

tive et inamovible. Les vieil- violences publiques, ni à des 

lards nomment le Mico; le corps intrigues secrètes. Son appa- 

des guerriers confirme la no- rition est mystérieuse : c'est 

mination. 11 faut avoir versé celle du soleil, qui se lève sur 

son sang dans les combats, la terre, pour la rendre heu- 

ou s'être distingué par sa reuse et féconde. Personne ne 

raison, son génie, son- élo- vous dira * quand et comment 

quence, pour aspirer à la place il est devenu roi; mais il est 

de Mico. Ce souverain, qui ne universellement reconnu pour 

doit sa puissance qu'à son le personnage le plus consi- 

mérite, s'élève sur la confédé- dérable. 
ration des Creeks, comme le 
soleil pour animer et féconder 
la terre. 

Le Mico ne porte aucune Ses habits sont les mêmes 

marque de distinction : hors et un étranger ne pourrait 

du conseil, c'est un simple distinguer son habitation de 

sachem qui se môle à la foule, celles des autres citoyens... 

cause, fume, boit la coupe Hors du conseil, le Mico se 

avec tous les guerriers : un môle à la foule des citoyens, 

étranger ne pourrait le recon- converse avec eux, et tous 

naître. Dans le conseil même, l'approchent sans contrainte... 

où il reçoit tant d'honneurs, il 11 préside en personne, et 

n'a que sa voix; toute son chaque jour, au conseil : mais 

influence est dans sa sagesse : sa voix n'a d'autre prépondé- 

son avis est généralement rance que celle du plus sage 

suivi, parce que son avis est et du meilleur citoyen, 
presque toujours le meilleur. 

1. Bartram avait compté sans Chateaubriand. 


LES SOURCES 2ÎSi 

La vénération des Musco- ... Ces peuples agissent 
gulges pour le Mico est comme si leur chef, en restant 
extrême. Si un jeune homme invisible, avait Tœil ouvert 
est tenté de faire une chose sur toutes leurs actions, 
déshonnête, son compagnon 
lui dit : « Prends garde, le 
« Mico te voit » ; le jeune homme 
s'arrête : c'est Faction du des- 
potisme invisible de la vertu. 

Voyage, p. 242 (Le Mico a la disposition du gre- 
nier public) = Bartram, t. II, p. 385 (Dublin, 494). 
Par contre, Barlram ne sait rien dire des attribu- 
tions du Sénat, — Voyage, p. 243-4 (Histoire des 
Muscogulges) = Bartram, passim (voir, par 
exemple, Bartram, t. II, p. 208-9). 

,, ^,, Bartram, t. I, p. 321 

Voyage, p. 244. ^^^^^.^^ p • fg^^ 

Le serf [chez les Musco- Chez les Greeks, les esclaves 

gulges] est logé, vêtu et nourri des deux sexes ont la permis- 

commc ses maîtres. S'il se sion de se marier entre eux; 

marie, ses enfants sont libres; les enfants sont libres et con- 

ils rentrent dans leur droit sidérés, à tous égards, comme 

naturel par la naissance. Le égaux aux autres habitants, 
malheur du père et de la mère En observant ces esclaves, 

ne passe point à leur posté- on reconnaît au premier coup 

rite; les Muscogulges n'ont d'œil, dans leur maintien, dans 

point voulu que la servitude leurs manières, la prodigieuse 

fût héréditaire : belle leçon différence qu'il y a de l'escla- 

que les Sauvages ont donnée vage à la liberté... L'Indien 

aux hommes civilisés ! libre est actif, audacieux, tur- 

Tel est néanmoins l'escla- bulent. Les serfs sont les 

vage : quelle que soit sa dou- hommes les plus soumis, les 

ceur, il dégrade les vertus. Le plus dégradés qu'on puisse 

Muscogulge, hardi, bruyant, voir. Doux, humbles et souples, 

impétueux, supportant à peine ils semblent n'avoir de force 

la moindre contradiction, est ni de volonté que pour obéir à 

servi par le Yamase, timide, leurs maîtres... 
silencieux, patient, abject. 


252 ETUDES CRITIQUES 

Voyage, p. 245-7. Bartram, t. Il, p. 137-9 

^ ^ ' ^ (Dublin, 452-3). 

Les villages muscogulges Dans les villages musco- 

sont bâtis d'une manière par- gulges, la grande place publi- 

ticulière : chaque famille a que est ordinairement isolée 

presque toujours quatre mai- au centre et dans la partie la 

sons ou quatre cabanes pa- plus élevée de la ville. Elle 

reilles *. Ces quatre cabanes se est composée de quatre corps 

font face les unes au^x autres, de logis, formant quatre mai- 

et forment entre elles une cour sons d'un seul étage , de 

carrée d'environ un demi-ar- dimensions absolument pa- 

pent : on entre dans cette cour reilles. Ils sont disposés de 

par les quatre angles. Les manière à former un carré 

cabanes construites en plan- parfait d'un demi - acre de 

ches, sont enduites en dehors terre;., à chaque encoignure 

et en dedans d'un mortier est un passage. Ces bâtiments 

rouge qui ressemble à de la sont construits de solives;... 

terre de brique. Des morceaux les murs sont proprement en- 

d'écorce de cyprès, disposés duits avec du mortier d'argile... 
comme des écailles de tortue, 
servent de toiture aux bâti- 
ments. 

Au centre du principal vil- Un de ces bâtiments est ù 

lage, et dans l'endroit le plus proprement parler la chambre 

élevé, est une place publique du conseil; c'est là que le 

environnée de quatre longues Mico, les chefs et les guer- 

galeries. L'une de ces galeries riers... s'assemblent tous les 

est la salle du conseil, qui se jours. Ce corps de logis diffère 

tient tous les jours pour l'ex- un peu des trois autres : une 

pédition des affaires. Cette cloison longitudinale en sépare 

salle se divise en deux cham- la largeur d'un bout à l'autre, 

bres par une cloison longitu- et le divise en deux chambres, 

dinale : l'appartement du fond Celui du fond est absolument 

est ainsi privé de lumière; on obscur; il n'est percé que de 

n'y entre que par une ouver- trois petites ouvertures voûtées; 

ture surbaissée, pratiquée au cet endroit me paraît être un 

bas de la cloison. Dans ce sanctuaire consacré à la reli- 

sanctuaire sont déposés les gion. C'est là que sont dépo- 

trésors de la religion et de la sées toutes les choses sacrées : 


L Contxe-sens. 


LES SOURCES 253 

politique : les chapelets de le vase médicinal,... les cha- 

corne de cerf, la coupe à méde- pelets de sabots de chevreuils, 

cine, les chichikoués, le calu- le calumet de paix, l'étendard 

met de paix, Tétendard natio- royal, fait avec des plumes de 

nal, fait d*une queue d'aigle. Taigle blanc. 
Il n'y a que le Mico, le chef de 
guerre et le grand-prêtre, qui 
puissent entrer dans ce lieu 
redoutable. 

La chambre extérieure de la La pièce de ce corps de 

salle du conseil est coupée en logis qui regarde la place est 

trois parties par trois petites en outre partagée en trois 

cloisons transversales, à hau- divisions par deux murs ou 

teur d'appui. Dans ces trois cloisons transversales, à hau- 

balcons s'élèvent trois rangs teur d'appui. Dans chacune 

de gradins appuyés contre les de ces enceintes sont trois 

parois du sanctuaire. C'est sur rangs de bancs qui s'élèvent 

ces bancs couverts de nattes Tun derrière l'autre pour rece- 

que s'asseyent les Sachems et voir le sénat et l'assemblée, 
les guerriers. 

Les trois autres galeries, qui Les autres bâtiments qui 

forment avec la galerie du composent la place sont éga- 

conseil l'enceinte de la place lement meublés de trois rangs 

publique, sont pareillement de sièges, et servent de salle 

divisées chacune en trois par- de banquet, tant pour les 

ties; mais elles n'ont point de membres du conseil que pour 

cloison longitudinale. Ces ga- les spectateurs, qui y affluent 

leries se nomment galènes du de tout temps. 
banquet : on y trouve toujours 
une foule bruyante occupée de 
divers jeux. 

Les murs, les cloisons, les Les piliers, ainsi que les 

colonnes de bois de ces gale- murs des bâtiments qui com- 

ries sont chargés d'ornements posent la place publique, sont 

hiéroglyphiques qui renfer- ornés de diverses peintures et 

ment les secrets sacerdotaux sculptures. Ce sont, je crois, 

et politiques de la nation, des espèces d'hiéroglyphes, et 

Ces peintures représentent des comme une histoire des événe- 

hommes dans diverses atti- ments politiques ou sacerdo- 

tudes, des oiseaux et des qua- taux... Ce sont des hommes 

drupèdes à tète d'hommes, des dans diverses attitudes, dont 

hommes à tête d'animaux. Le quelques-unes sont assez bouf- 

dessin de ces monuments est fonnes; d'autres, qui ont la 


254 ÉTUDES CRITIQUES 

tracé avec hardiesse et dans tête de quelque animal;... 
des proportions naturelles; la quelquefois ce sont ces ani- 
couleur en est vive, mais maux qui sont représentés 
appliquée sans art. L'ordre avec des têtes d'hommes. Ces 
d'architecture des colonnes figures ne sont pas mal exécu- 
varie dans les villages selon tées; le dessin en est hardi, 
la tribu qui habite ces villages; libre et bien proportionné. Les 
à Otasses, les colonnes sont piliers sont ingénieusement 
tournées en spirale parce que travaillés, imitant de grands 
les Muscogulges d'Otasses sont serpents mouchetés, qui ont 
de la tribu du Serpent. Tair de monter au plancher : 

allusion à ce que les Otasses 
sont de la tribu du Serpent. 

Bartram, t. II, p. 204 
(Dublin, p. 389). 

Il y a chez cette nation une Dans la ville d'Apalachucla, 
ville de paix et une ville de on ne met point à mort de 
sang. La ville de paix est la prisonnier ; lorsqu'il s'agit 
capitale même de la confédc- d'une paix générale, les dé- 
ration des Greeks, et se nomme pûtes de toute la confédération 
Apalachucla. Dans cette ville se réunissent dans cette capi- 
on ne verse jamais le sang; et taie. Au contraire, la grande 
quand il s'agit d'une paix gé- Coweta, ville située à environ 
nérale, les députés des Creeks douze milles plus haut, est 
y sont convoqués. La ville de appelée la ville du sang. C'est 
Sang est appelée Coweta; elle là que les micos s'assemblent, 
est située à douze milles d'Apa- lorsqu'il s'agit d'une guerre 
lachucla : c'est là que l'on générale, 
délibère de la guerre. 

Bartram, t. Il, p. 202 

(Dublin, p. 386). 

On remarque, dans la con- La ville d'Uche est la ville 

fédération des Creeks, les Sau- indienne la plus grande que 

vages qui habitent le beau vil- j'ai vue. Je suppose que le 

lage d'Uche, composé de deux nombre des habitants pouvait 

mille habitants, et qui peut monter à mille ou quinze cents 

armer cinq cents guerriers. Ces personnes, tant hommes que 

sauvages parlent la langue femmes et enfants. Le langage 

savanna ou savantica *, langue de ce peuple diffère radicale- 

1. Savanueat dit Bartram, et non savantica. 


LES SOURCES 255 

radicalement différente de la ment de la langue creek ou 
langue muscogulge. Les alliés muscogulge et porte le nom de 
du village d'Uche sont ordinal- langue savanna ou savanuca. 
rement dans le conseil d'un Les Uches sont alliés des 
avis différent des autres alliés, Greeks; mais ils ne se mêlent 
qui les voient avec jalousie; pas avec eux; ils sont assez 
mais on est assez sage de part importants pour exciter la ja- 
et d'autre pour n'en pas venir lousie de toute confédération 
à une rupture. muscogulge ; mais ils sont assez 

sages contre des ennemis com- 
muns. 

Bartram, t. I, p. 364 
(Dublin, p. 209-10). 

Les Siminoles, moins nom- Les Siminoles ne sont qu'un 

breux que les Muscogulges, faible peuple, si l'on regarde 

n'ont guère que neuf villages, au nombre. Mais cette poignée 

tous situés sur la rivière Flint. d'hommes possède un vaste 

Vous ne pouvez faire un pas territoire, divisé en milliers 

dans leur pays sans découvrir d'îlots par des rivières innom- 

des savanes, des lacs, des fon- brables, des lacs, de vastes 

taines, des rivières de la plus savanes, 

belle eau. Le Siminole respire Le Siminole présente l'image 

la gaîté, le contentement, l'a- parfaite du bonheur. La joie, 

mour; sa marche est légère; jg contentement, l'amour ten- 

son abord ouvert et serein, ses ^re, l'amitié franche sont em- 

gestes décèlent l'activité et la preints sur ses traits; ils se 

vie : il parle beaucoup et avec montrent dans son maintien, 

volubilité; son langage est har- dans ses gestes; ils semblent 

monieux et facile. Ce caractère former son état habituel et 

aimable et volage est si pro- faire partie de sa constitution; 

nonce chez ce peuple, qu'il car leur empreinte ne le quitte 

peut à peine prendre un main- qu'avec la vie. Les vieux 

tien digne, dans les assemblées magistrats de ce peuple ont 

politiques de la confédération, peine à prendre dans les con- 
seils publics des manières gra- 
ves et sérieuses. 

Vovaae d 248 Bartram, t. II, p. 366 

voyage, p. ^48. (Dublin, p. 485). 

Les Siminoles et les Musco- Les femmes des Muscogulges 
gulges sont d'une assez grande sont bien prises dans leur 
taille, et par un contraste petite stature. C'est, je crois. 


256 ÉTUDES CRITIQUES 

extraordinaire, leurs femmes la plus petite race de femmes 

sont la plus petite race de connue. Rarement leur stature 

femmes connues en Amérique : passe cinq pieds; leurs mains 

elles atteignent rarement la et leurs pieds ne sont pas plus 

hauteur de quatre pieds deux grands que ceux d*une Euro- 

ou trois pouces ; leurs mains péenne de neuf ou dix ans. Ce- 

et leurs pieds ressemblent à pendant les hommes sont d'une ^ 

ceux d'une Européenne de taille gigantesque... [P. 365] 

neuf ou dix ans. Mais la nature Les femmes ont le visage rond, 

les a dédommagées de cette les traits réguliers, les yeux 

espèce d'injustice : leur taille grands, noirs et languissants, 

est élégante et gracieuse ; leurs pleins de modestie, de défiance 

yeux sont noirs, extrêmement et de timidité. [P. 419] Quand 

longs, pleins de langueur et on les entend parler, sans les 

de modestie. Elles baissent voir, on s'imaginerait le babil 

leurs paupières avec une sorte de petits enfants, 
de pudeur voluptueuse ; si on 
ne les voyait pas, lorsqu'elles 
parlent, on croirait entendre 
des enfants qui ne prononcent 
que des mots à moitié formés. 

Chateaubriand nous rapporte ici un usage que 
Bartram semble avoir ignoré : 

« La troisième nuit de la fête du maïs nouveau, on 
s'assemble dans la galerie du conseil; on se dispute le 
prix du chant. Ce prix est décerné, à la pluralité des 
voix, par le Mico ; c'est une branche de chêne vert : les 
Hellènes briguaient une branche d'olivier. Les femmes 
concourent, et souvent obtiennent la couronne; une de 
leurs odes est restée célèbre : 


Chanson de la Chair blanche, 

La Chair blanche vient de la Virginie. Elle était riche ; 
elle avait des étoffes bleues, de la poudre, des armes et 
du poison français (de l'eau-de-vie). La Chair blanche 
vit Tibeïma l'Ikouessen. 


LES SOURCES 257 

Je faime, dit-elle à la fille peinte : quand je m'ap- 
proche de toi, je sens fondre la moelle de mes os; mes 
yeux se troublent! je me sens mourir. 

La fille peinte, qui voulait les richesses de la Chair 
blanche, lui répondit : Laisse-moi graver mon nom sur 
tes lèvres; presse mon sein contre ton sein. 

Tibeïma et la Chair blanche bâtirent une cabane. 
L'Ikouessen dissipa les grandes richesses de l'étranger, 
et fut infidèle. La Chair blanche le sut; mais elle ne put 
cesser d'aimer. Elle allait de porte en porte mendier 
des grains de maïs pour faire vivre Tibeïma. Lorsque la 
Chair blanche pouvait obtenir un peu de feu liquide, 
elle le buvait pour oublier sa douleur. 

Toujours aimant Tibeïma, toujours trompé par elle, 
l'homme blanc perdit l'esprit et se mit à courir dans les 
bois. Le père de la fille peinte, illustre sachem, lui fit 
des réprimandes : le cœur d'une femme qui a cessé 
d'aimer est plus dur que le fruit du papaya *. >> 

Les folkloristes savent qu'il est difficile, à l'ordi- 
naire, de découvrir le germe historique de pareilles 
(( odes ». Ils nous sauront bon gré de leur soumettre 
ce passage de Bartram (t. I, p. 300) : 

u Nous arrivâmes au comptoir nommé magasin supé- 
rieur de Spalding. Nous le trouvâmes occupé par un 
traiteur blanc, qui avait pour compagne une très jolie 
femme siminole. Elle était fille d'un ancien chef de sa 


1 . Plus dur que le fruit du papaya. Ce fruit, avant maturité, a 
la consistance d'un abricot mûr; mûr, il se mange à la cuiller, 
comme un sorbet. Il est si commun qu'une telle méprise — 
j'en appelle -à quiconque a vécu aux colonies — suffirait à 
convaincre que Chateaubriand n'a pas séjourné quinze jours 
en pays tropical pendant la saison des fruits. 

ÉTUDES CRITIQUES. 17 


258 ÉTUDES CRITIQUES 

nation, nommé le capitaine White, qui, avec dix ou 
douze personnes de sa famille, était campé dans un 
bosquet d'orangers, peu éloigné... Ce traiteur est 
aujourd'hui peu satisfit de sa liaison avec la belle sau- 
vage. Il était depuis peu d'années dans ces contrées, 
venant, je crois, de la Caroline septentrionale. C'était 
un grand jeune homme bien élevé, actif, aimable et 
noble. Il rencontra, pour son malheur, cette jolie 
indienne, et Tépousa à la manière des sauvages. Il Taima 
avec passion, et il faut avouer qu'elle possède tous les 
charmes qui peuvent rendre un homme heureux. Mais 
elle fait de ses attraits un usage si perfide qu'elle a 
dépouillé son amant de presque tous ses biens, qu'elle 
distribue sans honte à ses parents sauvages. Il est à 
présent pauvre, maigre, presque fou. Il la menace sou- 
vent de la tuer, mais il n'a pas même le courage de la 
quitter. Il tâche de noyer son chagrin dans les liqueurs 
fortes. Le père de la jeune femme n'approuve point la 
manière injuste et cruelle dont elle se conduit avec son 
mari. » 

Les Hurons et les Iroquois. 
République dans l'état de nature, 

( Voyage, p. 250 — p. 259.) 

Voyage, Charlevoix, 

p. 250-1. Élection et succession des chefs hurons p. 267-8 

251 . Condition des femmes 269 

252. Histoire des Iroquois 300-2 

253-4. Division des nations iroquoises en tribus 266-7 

254-5. Conseils des Iroquois 268-9 

253-9. Droit criminel des indiens * 275-2 


1. Pour les trois derniers chapitres du Voyage (État actuel 
des Sauvages de l'Amérique^ — Conclusion^ — Républiques 
espagnoles)^ Chateaubriand allègue comme sources partielles 


LES SOURCES 259 1 

de ses renseignements un ouvrage anonyme intitulé Vue de la \ 

Floride occidentale (1817) et le V oyage de Beltrami (1823), 

que nous n'avons pas réussi à nous procurer. Pour déterminer 

les origines de ces trois chapitres ajoutés à la dernière heure 

au vieux « manuscrit des Natchez », il faudrait toute une 

enquête nouvelle à travers les relations de voyageurs publiées 

entre 1808 et 1827, — et nous avons reculé. 


ATALA 


Si Ton passe du Voyage en Amérique à Atala et 
aux Natchezy il va de soi qu'il ne saurait plus être 
question de rapprochements aussi nets. Nous 
tenons pourtant à laisser à cette étude un caractère 
strictement documentaire, et nous n'alléguerons 
jamais Charlevoix, Carver ou Barlram qu'au seul 
cas où nous aurons mis la main sur la page même 
ou sur la phrase même exploitée par Chaleau- 
briand. Mais, si Charlevoix et Carver n'ont fourni à 
notre poète que des matériaux bruts et amorphes, 
il en va autrement de William Bartram : les 
quelques bouts de phrases de Bartram que nous 
opposerons à quelques bouts de phrases de Cha- 
teaubriand ne donneront qu'une idée très imparfaite 
de ce que Chateaubriand lui doit. Ce Bartram est 
un poète. Si chétif soit-il en ses moyens d'expres- 
sion au regard de son prestigieux émule, il a donné 
de la nature tropicale et des solitudes vierges des 
Florides une image étrangement neuve, lumi- 
neuse et troublante. J'ose dire que, mieux encore 


262 ÉTUDES CRITIQUES 

que son génial interprète, il est habile à nous 
dépayser : il peint une nature qu'on sent plus 
singulièrement exotique et pourtant plus réelle. De 
même, c'est à J.-J. Rousseau sans cloute, c'est à 
la chimère édénique et idyllique de « l'homme 
de la Nature », chère à toute la philosophie du 
xvni* siècle, que Chateaubriand doit de s'être 
épris de ses sauvages; mais, le premier, Bartram 
lui a donné la vision concrète de ces aimables 
Natchez, purs, tendres, graves et biendisants. Si 
de telles influences furent profondes, c'est ce qui 
ne se mesure point par de petites citations paral- 
lèles. Nous ne pouvons que supplier qu'on veuille 
bien lire Baruch, et citer à titre d'indication ces 
quelques lignes de Bartram, prises entre vingt 
passages analogues : « Chez les Muscogulges, 
dans la ville de Mucclase, je fus accueilli par un 
vieux sachem, dont les cheveux étaient blancs 
comme de la neige. Il était conduit par trois jeunes 
hommes, dont deux le soutenaient par les bras, et 
le troisième par derrière, pour assurer sa marche. 
A son approche, tout le cercle le salua d'un : Sois 
le bienvenu I Le sourire brilla sur ses lèvres, la 
gaîté de la jeunesse sur tous ses traits. Mais le 
grand âge l'avait rendu aveugle. C'était de tous les 
chefs le plus ancien et le plus respecté. » (T. II, 
p. 389; Dublin, p. 497.) 

Ce vieux sachem aveugle ne serait-il pas — aussi 
bien que Démodocos — le prototype de Chactas ? 


LES SOURCES 263 

Nous ne saurions songer à publier ici tous les 
rapprochements qu'on pourrait instituer entre les 
Pfatchez d'une part, et Bartram, Carver ou Char- 
levoix. Nous nous en tiendrons à l'épisode d'Atala. 


* 


I. — Rien n'égale en splendeur, — dans l'œuvre 
de Chateaubriand lui-même, — la peinture du 
Meschacebé : 

Quand tous les fleuves [tributaires du Meschacebé] se 
sont gonflés des déluges de Thiver, quand les tempêtes 
ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déra- 
cinés s'assemblent sur les sources. Bientôt la vase les 
cimente, les lianes les enchaînent, et les plantes y pre- 
nant racine de toutes parts, achèvent de consolider ces 
débris. Charriés par les vagues écumantes, ils des- 
cendent au Meschacebé ; le fleuve s'en empare , les 
pousse au golfe Mexicain, les échoue sur des bancs de 
sable, et accroît ainsi le nombre de ses embouchures. 
Par intervalles, il élève sa voix en passant sous les 
monts et répand ses eaux débordées autour des colon- 
nades des forêts et des p^amides des tombeaux indiens ; 
c'est le Nil des déserts.^ais la grâce est toujours unie 
à la magniflcence dans les scènes de la nature : tandis 
que le courant du milieu entraîne vers la mer les 
cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux 
courants latéraux remonter le long des rivages des îles 
flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes 
s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, 
des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes croco- 
diles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de 


â64 ÉTUDES GtlITtQtJES 

fleurs; et la colonie, déployant au vent ses voiles d*or, 
va aborder endormie dans quelque anse retirée du 
fleuve... 

On a vivement contesté la réalité pittoresque de 
ce tableau. Certes tous les géographes décrivent 
l'action des contre-courants du Mississipi, et quant 
aux blocs de terres éboulées que charrient ses 
ondes, Chateaubriand avait pu retenir ce passage 
de Bartram : « Des portions de ses rives, toujours 
minées à leur base par la force ininterrompue du 
courant, finissent par tomber dans le fleuve; son 
cours impétueux les entraîne, les divise, et va les 
déposer sur quelque autre rive » (t. II, p, 274). 
Mais on s'est fort égayé, — Mersenne surtout, — de 
ces îles flottantes de pistia et nénuphar où s'embar- 
queraient passagers des serpents verts, des hérons 
bleus, des flamants roses, et de jeunes crocodiles. 
C'était faute, pour les critiques, d'avoir lu Bar- 
tram. Chateaubriand n'a fait que transporter au 
Meschacebé un phénomène observé par Bartram 
à trois cents lieues seulement du Mississipi, sur la 
rivière Saint- Jean, dans la Floride orienlale : 

« Je remis de bonne heure à la voile sur la rivière 
Saint-Jean» écrit Bartram, et je vis ce jour-là de grandes 
quantités de pistia stratiotesy plante aquatique très sin- 
gulière. Elle forme des îles flottantes dont quelques- 
unes ont une grande étendue et qui voguent au gré 
des vents et des eaux. Ces groupes commencent pour. 
Tordinaire ou sur la côte, ou près du rivage, dans les 
eaux tranquilles; de là, ils s'étendent par degrés vers 


LES SOURCES 26S 

la rivière, formant des prairies mobiles, d'un vert char- 
mant, qui ont plusieurs milles de long et quelquefois un 
quart de mille de large... Quand les grosses pluies, les 
grands vents font subitement élever les eaux de la 
rivière, il se détache de la côte de grandes portions 
de ces îles flottantes. Ces îlots mobiles offrent le plus 
aimable spectacle : ils ne sont qu'un amas des plus 
humbles productions de la nature, et pourtant ils trou- 
blent et déçoivent l'imagination. L'illusion est d'autant 
plus complète qu'au milieu de ces plantes en fleurs, on 
voit des groupes d'arbrisseaux, de vieux troncs d'arbres 
abattus par les vents et couverts encore de la longue 
mousse qui pend entre leurs débris. Ils sont même 
habités et peuplés de crocodiles, de serpents, de gre- 
nouilles, de loutres, de corbeaux, de hérons, de courlis, 
de choucas (I, p. 167 ; Dublin, p. 86). 




II. — Après ce prologue, le récit va commencer. 
Pour se préparer à la chasse du castor, les Nalchez 
ont prié et jeûné (cf. Charlevoix, p. 348), les jon- 
gleurs ont interprété les songes (cf. Charlevoix, 
p. 354), on a consulté les manitous (cf. Charlevoix, 
p. 223), fait des sacrifices de petun (cf. Charlevoix, 
p. 347), brûlé des filets de langue d'orignal (?); on 
a mangé le chien sacré (cf. Charlevoix, p. 217). On 
part enfin, et le vieux sachem aveugle, Chactas, 
assis sur la poupe de sa pirogue, raconte à René 
les aventures de son adolescence. 

Il dit comment, au partir de Saint-Augustin, il 


266 ÉTUDES CRITIQUES 

fut pris dans les bois par une troupe ennemie de 
Muscogulges et de Siminoles, et enchaîné : < Sima- 
ghan, le chef de la troupe, voulut savoir mon nom ; 
je répondis : « Je m'appelle Chactas, fils d'Outa- 
lissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent 
chevelures aux héros muscogulges. » Simaghan 
me dit : «f Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, 
réjouis-toi; tu seras brûlé au grand village. » Je 
repartis : « Voilà qui va bien » ; et j'entonnai ma 
chanson de mort. » 

Pareillement Charlevoix nous rapporte {Histoire 
de la Nouvelle-France, t. I, p. 212) qu'un prisonnier 
sauvage, harangué par un chef ennemi qui lui 
apportait la sentence de mort, « écouta ce discours 
comme s'il ne Teût pas regardé ; il répondit d'une 
voix ferme : « Voilà qui va bien ! » 

Comment Chateaubriand a-t-il formé ces noms 
de Simaghan, de Chactas, d'Outalissi, de Miscou? 
J'ignore l'origine du nom d'Outalissi. Il a dû tirer 
celui de Chactas de la tribu des Tchactas, peuple 
de la Louisiane*, celui de Miscou d'une île du 
golfe Saint-Laurent*; celui de Simaghan provient 
peut-être d'un petit dictionnaire chippoway donné 
par Carver, où Simaghan est traduit par Épée '. 

1 . Charlevoix, Hist, de la Nouvelle-France^ I, 330. 

2. Charlevoix, ibid,, I, 221. 

3. Carver, p. 331-33. 


LES SOURCES 267 




III. — « Tout prisonnier que j'étais, poursuivit Chactas, 
je ne pouvais, durant les premiers jours, m'empêcher 
d'admirer mes ennemis. Le Muscogulge, et surtout son 
allié le Siminole, respire la gaieté, Tamour, le conten- 
tement. Sa démarche est légère, son abord ouvert et 
serein. Il parle beaucoup et avec volubilité ; son langage 
est harmonieux et facile. L*âge même ne peut ravir aux 
sachems cette simplicité joyeuse ; comme les vieux 
oiseaux de nos bois, ils mêlent encore leurs vieilles 
chansons aux airs nouveaux de la jeune postérité. » 

Ce petit portrait se retrouve dans le Voyage en 
Amérique (cf. ci-dessus, p. 255). L'original, on Ta 
vu, est de Bartram. Je communique ici le texte 
anglais (Dublin, p. 209) : 

« The visage, action and deportment of the Siminoles 
form the most striking picture of happiness in this life ; 
joy, contentment, love and friendship, without guile or 
affectation, seem inhérent in them or prédominant in 
their vital principle, for it leaves them but with the last 
breath of life. It even seems imposing a constraint upon 
their ancient chiefs and senators, to maintain a neces- 
sary décorum and solemnity in their public councils ; 
not even the debility and décrépitude of extrême old 
âge is sufficient to erase from their visage thisyouthful, 
joyous simplicity; but like the gray eve of a serene and 
calm day, a gladdening, cheering blush remains on the 
western horizon after the sun is set. » 


268 ÉTUDES CRITIQUES 




IV. — Une nuit que Chaclas était assis près du 
feu de la guerre (cf. Charlevoix, p. 208), Atala lui 
apparut pour la première fois. « Je crus, dit-il, que 
c'était la Vierge des dernières amours, cette vierge 
qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter 
sa tombe. » 

Le bon P. de Charlevoix eût été aussi incapable 
que ses Hurons d'imaginer ce nom romantique de la 
Vierge des dernières amours. C'est lui pourtant qui 
semble l'avoir suggéré par cette anecdote. Il nous 
raconte [Histoire de la IVouvelle-France^ t. I, p. 211) 
comment des Hurons ayant capturé un Iroquois, 
ils avaient torturé le prisonnier sur la route, lui 
avaient coupé deux doigts et écrasé l'autre main 
entre des cailloux; « mais, du moment qu'il était 
entré dans la première bourgade huronne, il n'avait 
reçu que de bons traitements. Toutes les cabanes 
l'avaient régalé, et on lui avait donné une jeune fille 
pour lui tenir lieu de femme; en un mot, à le voir au 
milieu de ces sauvages (qui d'ailleurs, l'ayant revêtu 
d'une robe de castor neuve et lui ayant mis sur le 
front un collier de porcelaine en guise de diadème, 
le faisaient chanter sans relâche) on n'eût jamais 
imaginé que des gens qui lui faisaient tant d'amitié 
dussent être bientôt comme autant de démons 
acharnés à le tourmenter. » 


LES SOURCES 269 


* 
* * 


V. — Atala détrompa le prisonnier : 

€ Je ne suis point la Vierge des dernières amours, Es-tU 
chrétien? » Je répondis que je n'avais point trahi les 
génies de ma cabane... Plusieurs jours s'écoulèrent; la 
fille du sachem revenait chaque soir me trouver... Le 
dix-septième jour de marche, vers le temps où l'éphé- 
mère sort des eaux (cf. Bartram, t. I, p. 157), nous 
entrâmes, sur la grande savane Âlachua. Elle est envi- 
ronnée de coteaux qui, fuyant les uns derrière les 
autres, portent en s'élevant jusqu'aux nues des forêts 
étagées de copalmes, de citronniers, de magnolias et de 
chênes verts. » 

Le vieux sachem traduit ici assez exactement ces 
lignes de Bartram (t. I, p. 323, Dublin, p. 185] : 

« The extensive Alachua savannais encircled withhigh, 
sloping hills, covered with waving forests and fragrant 
orange groves; the towering magnolia and transcendent 
stand conspicuous among them. » 


VI. — « Le chef poussa le cri d'arrivée, et la troupe 
campa au pied des collines. On me relégua à quelque 
distance au bord d'un de ces puits naturels, si fameux 
dans les Florides. » Atala le détacha du tronc de l'arbre 
où il était lié, et lui ayant accordé le premier baiser : 
c( Beau prisonnier, lui dit-elle, j'ai follement cédé à ton 
désir; mais où nous conduira cette passion ? Ma religion 


270 ÉTUDES CRITIQUES 

me sépare de toi pour toujours !... — Hé bien ! je serai 
aussi cruel que vous; je ne fuirai point; vous me verrez 
dans le cadre de feu (cf. Charlevoix, p. 247). » La jeune 
fille s'écria : « Malheureux a été le ventre de ta mère, 
ô Atala ! que ne me jettes-tu aux crocodiles de la fon- 
taine? » 

Nous retrouverons dans le Génie du Christianisme 
ces puits naturels, hantés par des crocodiles. (Voir 
ci-dessus, p. 216.) C'est un ressouvenir de Bartram. 

* 

VII. — « Le lendemain de cette journée, qui décida du 
destin de ma vie, on s'arrêta dans une vallée, non loin 
de Cuscowillay capitale des Siminoles. La fille du pays 
des palmiers vint me trouver au milieu de la nuit. Elle 
me conduisit dans une grande forêt de pins, et renou- 
vela ses prières pour m'engage r à la fuite... La lune 
brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière 
gris de perle descendait sur la cime indéterminée des 
forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne 
sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la pro- 
fondeur des bois; on eût dit que l'âme de la solitude 
soupirait dans toute l'étendue du désert. » 

Bartram écrit (t. II, p. 311, Dublin, p. 178) : 

« Nous prîmes à l'ouest, au travers des hautes forêts 
de Cuscowilla. Nous continuâmes à marcher dans une 
superbe forêt de pins. » 

Il ajoute : 

« The steady breezes, gently and continually rising and 
falling, fin the high lonesome forests with an awful 


LES SOURCES 271 

reverential harmony, inexpressibily sublime, and not to 
be enjoyed any where, but in thèse native wild Indian 
régions. » 

II manque ici « la lumière gris de perle » de la 
lune et « la cime indéterminée des forêts » — 
presque tout. Mais la phrase de Bartram a sa gran- 
deur et sa beauté, et c'est d'elle que vient la pre- 
mière étincelle. 


* 


Vin. — « Nous aperçûmes à travers les arbres un jeune 
homme qui, tenant un flambeau, ressemblait au génie 
du printemps parcourant les forêts pour ranimer la 
nature. C'était un amant qui allait s'instruire de son 
sort à la cabane de sa maîtresse. Si la vierge éteint le 
flambeau, elle accepte les vœux offerts; et si elle se 
voile sans Téteindre, elle rejette un époux. » 

C'est ainsi que, dans les « délicieux » Natchez, 
Outougamiz, tenant une torche odorante à la main, 
éveille Mila. Notre poète est redevable de Tidée de 
ces deux épisodes gracieux à ce passage des 
Voyages de Carver (p. 284) : 

« L'amant allume une brindille de bois au feu recou- 
vert de cendres de la cabane où il pénètre. Il approche 
du lieu où sa maîtresse repose ; écartant la couverture 
de sa tête, il l'agite doucement jusqu'à ce qu'elle 
s'éveille. Si elle se lève alors et éteint la lumière, il n'en 
faut pas davantage pour annoncer à son amant que sa 
venue ne lui déplaît pas; mais, si elle se recouvre la 
tête, c'est que l'heure du berger n'est pas encore 
sonnée. » 


272 ETUDES CRITIQUES 

Aussitôt après la rencontre de Tamant au flam- 
beau, Chactas et Atala passent auprès de la lombe 
d*un enfant. La mère arrose la terre de son lait. 
On lit dans Charlevoix (p. 373) : 

« On a vu des mères qui ont perdu des enfants, se tirer 
du lait de la mamelle et le répandre sur la tombe de 
ces petites créatures. » 




IX. — EnSn, Chactas, toujours chargé de chaînes, 
parvient à Apalachucla, où il doit être brûlé : 

M Aussitôt on goae couronne de fleurs ; on me peint le 
visage d'azur et de vermillon ; on m'attache des perles 
au nez et aux oreilles, et l'on me met à la main un 
chichikoué. » 

Charlevoix écrit (p. ^53) : 

« Les prisonniers s'avancent couronnés de fleurs, le 
visage et les cheveux peints, tenant un bâton d'une 
main et le chichikoué de l'autre. » 

Chactas poursuit : 

(( On me conduit au lieu des délibérations. Non loin 
d'Apalachucla s'élevait, sur un tertre isolé, le Pavillon 
du conseil. » 


les sources 273 

Le pavillon du Conseil. 

Atala. Bartram, t. 11^ p. 168. 

Trois cercles de colonnes for- La maison de ville où se 
maient Télégante architecture tiennent les conseils [à Gowe, 
de cette rotonde. Les colonnes chez les Gherokees] est en 
étaient de cyprès poli et sculpté; forme de rotonde. Pour la 
elles augmentaient en hauteur construire, on enronce d'abord 
et en épaisseur, et diminuaient en terre un cercle de piliers ou 
en nombre, h mesure qu'elles de troncs d'arbres, qui ont 
se rapprochaient du centre, environ six pieds de haut; en 
marqué par un pilier unique, dedans de ce cercle est un 

autre rang de colonnes plus 
fortes et plus grandes, qui ont 
environ douze pieds ; plus, inté- 
rieurement, un troisième cercle 
de piliers plus hauts encore, 
mais moins nombreux et plus 
espacés; enfln, dans le centre 
de ces rangs concentriques est 
un énorme pilier sur lequel se 
réunissent tous les chevrons. 
Du sommet de ces piliers La couverture consiste en 
partaient des bandes d'écorce, bandes d'écorces. Tout autour 
qui, passant sur le sommet des de la rotonde, à l'intérieur, 
autres colones; couvraient le est un rang de sièges composé 
pavillon, en forme d'éventail à de deux ou trois gradins ou 
jour. amphithéâtres, sur lesquels 

Le conseil s'assemble. Gin- l'assemblée s'assied ou se cou- 
quante vieillards, en habits de che. 
castors, se rangent sur des 
espèces de gradins faisant face 
au pavillon... 

Au pied de la colonne cen- Auprès du grand pilier du 
traie brûle le feu du conseil, milieu s'allume le feu qui con- 
Le premier jongleur, environné serve de la lumière et près du- 
des huit gardiens du temple, quel se placent les musiciens, 
vôtu de longs habits, et por- C'est autour de ce feu que les 
tant un hibou empaillé sur la jongleursexécutentleursjeux... 
tête, verse du baume de co- 
palme sur la flamme... 


ETUDES CRITIQUES. 


18 


274 


ÉTUDES CRITIQUES 


X. — Le Festin des Ames. 


Atala. 

Une circonstance vint retar- 
der mon supplice : la Fêle des 
Morts ou le Festin des Ames 
approchait. Il est d'usage de ne 
faire mourir aucun captif pen- 
dant les jours consacrés à cette 
cérémonie. 

Cependant les nations de 
plus de trois cents lieues à la 
ronde arrivaient en foule pour 
célébrer le Festin des Ames. On 
avait bâti une longue hutte 
sur un site écarté. Au jour 
marqué, chaque cabane exhu- 
ma les restes de ses pères de 
leurs tombeaux particuliers et 
Ton suspendit les squelettes, 
par ordre et par familles, aux 
murs de la Salle commune des 
aïeux. Les vents (une tempête 
s'était élevée), les forêts, les ca- 
taractes mugissaient au dehors, 
tandis que les vieillards des 
diverses nations concluaient 
des traités de paix et d'alliance 
sur les os de leurs pères. 

On célèbre les jeux funèbres, 
la course, la balle, les osselets. 
Deux vierges cherchent à s'ar- 
racher une baguette de saule. 
Les boutons de leurs seins 
viennent se toucher; leurs 
mains voltigent sur la ba- 
guette... 


Charlevoix, p. 377-8. 

Tous les huit ans, les Indiens 
célèbrent une fête qu'ils appel- 
lent la Fêle des Morts ou le 
Festin des Ames. 


On fait des présents aux 
étrangers, parmi lesquels il y 
en a qui sont venus de cent 
cinquante lieues, et l'on en 
reçoit d'eux. 

On se rend processionelle- 
ment dans une grande salle 
de conseil dressée exprès, on 
y suspend contre les parois les 
ossements et les cadavres dans 
le même état où on les a tirés 
du cimetière... On profite de 
ces occasions pour traiter les 
affaires communes ou pour 
l'élection d'un chef. 


Ce motif de danse semble 
suggéré par un passage de 
Carver rapporté ci-dessus , 
p. 229. 


LES SOURCES 275 




XI. — « Le jongleur invoque Michabou, génie 
des eaux (cf. Charlevoix, p. 344). II raconte les 
guerres du grand Lièvre contre Machimanitou, dieu 
du mal (?). Il dit le premier homme et Athaënsic 
la première femme, précipités du ciel pour avoir 
perdu Finnocence; la terre rougie du sang fra- 
ternel; Jouskeka Fimpie immolant le juste Tahoui- 
tsaron (cf. Charlevoix, p. 344); le déluge descen- 
dant à la voix du Grand Esprit; Massou {lisez 
Messou) sauvé seul sur son canot d'écorce (cf. 
Charlevoix, p. 399); il dit encore la belle Endaë 
retirée de la contrée des âmes parles douces chan- 
sons de son époux (cf. Charlevoix, p. 352). » 

* 

XII. Atala. Charlevoix. 

Dans une vallée, au nord, Histoire de la Nouvelle- 

s'élevait un bois de cyprès ap- France^ t. I, p. 213. Le festin 

pelé le Bois du sang. Au centre Uni, le patient fut mené au lieu 

de ce bois s'étendait une arène, du supplice, qui était une 

où Ton sacrifiait les prisonniers cabane destinée à cet usage, 

de guerre. Elle portait le nom de Cabane 

de sang ou des têtes coupées. 

On m'y conduit en triom- Journal historique, p. 247. 

phe... Chacun invente un sup- Des femmes s'écrient ; « Ce 

plice : l'un se propose de guerrier sera brûlé; on lui 

ra'arracher la peau du crâne, appliquera les haches ardentes; 

l'autre de me brûler les yeux on lui enlèvera la chevelure. » 
avec des haches ardentes. Je 
commence ma chanson de 
mort : 


276 ÉTUDES CRITIQUES 

c Je ne crains pas les tour- Journal historique, p. 243. 

ments : je suis brave, ô Musco- « Le prisonnier chante : « Je 

gulges! Je vous méprise plus suis brave et intrépide, je 

que des femmes... » ne crains pas la mort, ni aucun 

Provoqué par ma chanson, genre de tortures; ceux qui 

un guerrier me perça le bras les redoutent sont moins que 

d'une flèche; je dis : • Frère, des femmes. ». P. 247. « Un 

je te remercie. » autre survient qui adresse la 

Malgré l'activité des bour- parole au patient et lui dit : 

reaux, les préparatifs du sup- « Mon frère, prends courage, 

plice ne purent être achevés tu vas être brûlé », et il répond 

avant le coucher du soleil. On froidement : « Gela est bien, 

consulta le jongleur, qui dé- je te remercie. • 

fendit de troubler les génies Histoire de la Nouvelle - 

des ombres; et ma mort fut Fmnce,t.I, p. 212. • Sur Tordre 

encore suspendue jusqu'au len- du jongleur on différa jusqu'au 

demain. lendemain de donner le coup 

de grâce à ce prisonnier. » 


* 

XIII. — « Cependant on m^avait étendu sur le dos. Des 
cordes partant de mon cou, de mes pieds, de mes bras, 
allaient s'attacher à des piquets enfoncés en terre. Des 
guerriers étaient couchés sur ces cordes, et je ne pou- 
vais faire un mouvement sans qu'ils en fussent avertis... » 

C'est le même appareil qui entrave une femme 
algonquine dont Charlevoix nous raconte Févasion 
{Histoire de la Nouvelle-France, t. I, p. 277). « Elle 
était couchée à l'ordinaire dans une cabane, atta- 
chée par les pieds et par les mains avec des cordes à 
autant de piquets, et environnée de sauvages, qui 
s'étaient couchés sur les cordes. Elle s'aperçut que 
tous dormaient d'un profond sommeil; elle coupa 
donc les cordes », etc. 


LES SOURCES 277 


* 

4 » 


XIV. — Dans leur fuite, les amants se nourris- 
sent de pommes de mai (cf. Bartram, t. I, p. 272) et 
de ces tripes de roche (cf. Charlevoix, p. 332), qui 
ont offusqué Sainte-Beuve. Ils boivent Teau d'une 
plante « dont la fleur allongée en cornet contenait 
un verre de la plus pure rosée » ; et c'est assuré- 
ment la sarracenia flava^ dont Bartram (t. I, p. 7) rap- 
porte que « ses feuilles ont Tair de cornes d'abon- 
dance; chacune contient environ une pinte d'une 
eau fraîche, limpide, pure comme la rosée du 
matin ». 

Chactas et Atala s'abritent sous des « cèdres et 
des chênes verts couverts d'une longue mousse 
blanche qui descend de leurs rameaux jusqu'à 
terre » et que Bartram avait décrite avec soin (t. I, 
p. 64, et p. 170). Chactas bâtit un canot qu'il enduit 
de gomme de prunier (cf. Charlevoix, p. 198), après 
en avoir recousu les écorces avec des racines de 
sapin (cf. Charlevoix, p. 192). Et les amants s'aban- 
donnent au cours du Tenase. Ici comme à leur 
ordinaire, ils suivent obstinément des itinéraires 
tracés par Bartram : 

Atala. Bartram, II, 148, 153. 

Le village indien de Sticoë, Une chaîne de collines, com- 

avec ses tombes pyramidales me un haut promontoire, par- 

et ses huttes en ruine, se mon- tage les plaines. Sur ces hau- 

trait à notre gauche, au détour teurs on voit les ruines de 


2 78 ÉTUDES CRITIQUES 

d'un promontoire; nous lais- l'ancienne et jadis célèbre ville 
sions à droite la vallée de de Sticoë, et sa grande pyra- 
Kéow^ terminée par la perspec- mide de terre... Sous nos yeux 
tive des cabanes de Jore, sus- s'étendaient la délicieuse vallée 
pendues au front de la mon- de iTeoiye, digne par la fertilité, 
tagne du même nom. Le fleuve, les grâces et la richesse, de 
qui nous entraînait, coulait lutter avec la vallée de Tempe, 
entre de hautes falaises, au la ville de Cowe et les pics 
bout desquelles on apercevait élevés du mont Jore. Sur une 
le soleil couchant. pelouse verte et fort éloignée, 

nous apercevions le village de 
Jore, élevé de plusieurs mil- 
liers de pieds au-dessus de nous. 

La description d'Atala s'arrête ici; mais, à quel- 
ques pages de là, Bartram, redisant une soirée 
passée dans cette même vallée de Keowe, avait 
écrit quelques lignes gracieuses ; Chateaubriand les 
a transportées dans ses Mémoires d'Outre^ Tombe : 

MA,^ /7'n T r^ ^i(K Bartram, t. II, p. Hl 

3fem.dO.-T.,p.376. (Dublin, 329). 

La soirée fut magnifique; La soirée était belle et tran- 

le lac, dans un repos profond, quille. Un vent faible soufflait, 

n'avait pas une ride; la rivière chargé des parfums de la fraise 

baignait en murmurant notre et du calycanthus, qui couvrait 

presqu'île, que les calycanthes la pente des montagnes. De 

parfumaient de l'odeur de la lointains échos répétaient le 

pomme. Le wheep'poor-will cri de l'oiseau des marais, et 

répétait son chant; nous l'en- chaque arbre résonnait du 

tendions, tantôt plus près, tan- chant non interrompu du whip- 

tôt plus loin, suivant que l'oi- poor-will. 
seau changeait le lieu de ses 
appels amoureux. 


* * 


XV. — Le P- Aubry réunit en lui les mérites de 
deux de ces martyrs du Canada dont Charlevoix a 
écrit les « actes », le P. Jogues et le P. de Brébeuf. 


LES SOURCES 279 

Il a les deux mains mutilées, et comme Atala 
s'indigne contre les Indiens idolâtres qui infligèrent 
ce supplice au chef de la prière : « Ma fille, dit le 
père avec un doux sourire, qu'est-ce que cela 
auprès de ce qu'a enduré mon divin maître?.. Je 
n'ai pu rester dans ma patrie, où j'étais retourné 
et où une illustre reine m'a fait l'honneur de vou- 
loir contempler ces faibles marques de mon apos- 
tolat. Et quelle récompense plus glorieuse pouvais- 
je recevoir de mes travaux que d'avoir obtenu du 
chef de notre religion la permission de célébrer le 
divin sacrifice avec ces mains mutilées? » On 
pourra lire dans Y Histoire de la Nouvelle-France, 
t. I, p. 2o0, la noble histoire de ce P. Jogues, à qui 
les sauvages tranchèrent les doigts des deux mains : 
tt La reine-mère le voulut voir et lui fit un accueil 
digne de sa piété. Le pape, à qui il demanda la per- 
mission de célébrer les divins mystères avec ses 
mains mutilées, répondit qu'il ne serait pas juste 
de refuser à un martyr de Jésus-Christ de boire le 
sang de Jésus-Christ; indignum esset Christi mai'- 
tyrem Christi non bibere sanguinem. » (1644.) 

Ayant souffert d'abord la passion du P. Jogues, 
le P. Aubry mourut comme le P. de Brébeuf (l'oncle 
du Brébeuf de Boileau) : 

Mort du Père Aubry. 

Le P. Aubry se pouvait sauver, mais il ne voulut pas 
abandonner ses enfants, et il demeura pour les encou-* 


280 ETUDES CRITIQUES 

rager à mourir par son exemple ; jamais on ne put tirer 
de lui un cri qui tournât à la honte de son Dieu ou au 
déshonneur de sa patrie. Il ne cessa, durant le supplice, 
de prier pour ses bourreaux et de compatir au sort des 
victimes. Pour lui arracher une marque de faiblesse, 
les Ghéroquois amenèrent à ses pieds un sauvage chré- 
tien, qu'ils avaient horriblement mutilé. Mais ils furent 
bien surpris quand ils virent ce jeune homme se jeter à 
genoux, et baiser les plaies du vieil ermite, qui lui 
criait : Mon enfant, nous avons été mis en spectacle aux 
anges et aux hommes. Les Indiens, furieux, lui plon- 
gèrent un fer rouge dans la gorge pour Tempêcher de 
parler. Alors, ne pouvant plus consoler les hommes, il 
expira. On dit que les Ghéroquois, tout accoutumés 
qu'ils étaient à voir des Sauvages souffrir avec cons- 
tance, ne purent s'empêcher d'avouer qu'il y avait dans 
l'humble courage du père Aubry quelque chose qui leur 
était inconnu... 


Mort du Père de Brébeuf (1649). 

{Histoire de la Nouvelle-France, t. I, p. 292-3.) 

« Le Père de Brébeuf se riait également des menaces 
et des tortures mêmes ; mais la vue de ses chers néo- 
phytes cruellement traités à ses yeux répandait une 
grande amertume sur la joie qu'il ressentait de voir ses 
espérances accomplies... Les Iroquois le firent monter 
seul sur un échafaud et s'acharnèrent sur lui... Tout 
cela n'empêchait pas le serviteur de Dieu de parler d'une 
voix forte, tantôt aux Hurons, qui ne le voyaient plus, 
tantôt à ses bourreaux, qu'il exhortait à craindre la 
colère du ciel... Un moment après on lui amena son 
compagnon (le P. Lallemant) qu'on avait enveloppé 


LES SOURCES !281 

depuis les pieds jusqu'à la tête d'écorce de sapin, et on 
se préparait à y mettre le feu. Dès que le P. Lallemant 
aperçut le P. de Brébeuf dans Taffreux état où on l'avait 
mis, il frémit d'abord, ensuite lui dit ces paroles de 
TApôtre : Nous avons été mis en spectacle au monéte, aux 
anges et aux hommes,.. Il courut se jeter à ses pieds et 
baisa respectueusement ses plaies... Les barbares 
enfoncèrent dans le gosier du P. de Brébeuf un fer 
rougi au feu... Son courage étonna les barbares et ils 
en furent choqués, quoique accoutumés à essuyer les 
bravades de leurs prisonniers en semblables occasions. » 


LE GÉNIE DU CHRISTIANISME 


Le Serpent et la Flûte. 

{Génie, I, III, II.) 

« Au mois de juillet 1791, nous voyagions dans le Haut- 
Canada, avec quelques familles sauvages de la nation 
des Onontagués. Un jour que nous étions arrêtés dans 
une grande plaine au bord de la rivière Génésée, un 
serpent à sonnettes entra dans notre camp. Il y avait 
parmi nous un Canadien qui jouait de la flûte ; il voulut 
nous divertir et s'avança contre le serpent avec son 
arme d'une nouvelle espèce. A rapproche de son 
ennemi, le reptile se forme en spirale, aplatit sa téte^ 
enfle ses joues ^ contracte ses lèvres, découvre ses dents em- 
poisonnées et sa gueule sanglante, sa double langue brandit 
comme deux flammes; ses yeux sont deux charbons ardents; 
son corps, gonflé de rage, s* abaisse et s'élève comme les 
soufflets d'une forge ; sa peau dilatée devient terne et écail- 
leuse, et sa queue, dont il sort un bruit sinistre, oscille 
avec tant de rapidité qu'elle ressemble à une légère vapeur, » 

Comparez Bartram (Dublin, p. 262); les mots 
en italique sont exactement traduits; 

« He quietly moves off in a direct line, unless pursued, 
when he erects his tail as far as the rattles extend, and 


284 ÉTUDES CRITIQUES 

gives Ihe warning alarm by intervais. But if you pursue 
and overtake him with a shew of enmity, he instant! y 
throws himself into ihe êpiral coil; kû tail by the rapidîty 
of Us motion appears like a vapour, making a quick 
tremulous found ; kis wkole body swells through rage^ 
continually rising and falling as a bellows ; his beautif ul 
particoloured shin becomes specJded and rough by dilata- 
tion; his head and neck are flattened, his cheeks swollen and 
his lips constricted, discovering his mortal fangs; hh eyes 
red as buming coals, and his brandishing forked tongue 
of the colour of the hottest fiâmes continually menaces 
death and destruction, yet never strikes unless sure of 
his mark. » 


Les Ruines sauvages de l*Ohio et du Sgioto. 


{Génie, I, IV, II et note H.) 

Par un scrupule rare, Chateaubriand a pris la 
peine de nous renvoyer pour ces quelques pages à 
quatre autorités : « On peut voir sur ce que nous 
disons ici Duprat [du Pratz?], Charlevoix, etc., et 
les derniers voyageurs en Amérique, tels que Bar- 
tram, Imley [Imlay?], etc. Nous parlons aussi 
d'après ce que nous avons appris nous-môme sur 
les lieux. » Or, vériflcation faite, sa description ne 
procède en rien ni de du Pratz, ni de Charlevoix*, 
ni de John Bartram, ni de William Bartram, ni 


1. Sauf pour quelques rêveries sur certaines coutumes sau- 
vages qui seraient d'origine judaïque, et sur le dieu de la 
guerre iroquois Ares-Koui, qui serait étymologiquement iden- 
tique à l'Arès des Grecs : cf. Charlevoix, p. 249 et 208. 


LES SOURCES 285 

d'Imlay. Pour une fois qu'il les invoque comme 
ses garants, c'est un autre qu'il suit. Nous ne 
savons qui. 

Le Pélican des Bois. 

(Génie, l, V, 8.) 

« Si le temps et le lieu nous le permettaient, nous 
aurions bien d'autres secrets de la Providence à révéler. 
Nous parlerions des grues des Florides, dont les ailes 
rendent des sons si harmonieux;... nous montrerions 
le pélican des bois, visitant les morts de la solitude, ne 
s'arrêtant qu'aux cimetières indiens et aux monts des tom- 
beaux,.. )> 

Où Chateaubriand a-t-il pu découvrir cet oiseau 
singulier, belle pièce en vérité pour le Musée des 
causes finales? Non loin des grues des Florides 
« qui battent Tair avec effort de leurs longues ailes 
élastiques » (Bartram, t. I, p. 258), on rencontre 
chez Bartram (t. I, p. 263) ce pélican des bois {Tan- 
talus loculator Linn.) : 

« Le pélican des bois ne va point par troupes, écrit 
Bartram; on le voit ordinairement seul, sur les bords 
des grandes rivières, dans les marais, dans les terres 
inondées et dans les anciennes plantations de riz aban- 
données. Il se tient solitaire sur la plus haute cime de 
quelque grand cyprès mort (he stands alone on the top- 
most limb of tall dead cypress trees), le col replié dans les 
épaules, le bec en forme de faulx appuyé sur Testomac ; 
immobile, il a dans cette posture un air grave et triste. » 


286 ÉTUDES CRITIQUES 

Comment ces plantations de riz ont-elles pu se 
transformer en cimetières indiens? La mention du 
cyprès, arbre funéraire en notre Europe, a-t-elle 
sufG à provoquer la métamorphose? 

Amphibies et Reptiles. 

(Génie, I, V, X.) 

Chateaubriand décrit ici les puits naturels des 
Florides. Ces « charmantes retraites » habitées par 
des crocodiles ont particulièrement frappé son ima- 
gination. Il a fait asseoir Àtala au bord de ces 
sources bouillonnantes, et lui-même, d'après le 
Voyage en Amérique (p. 94) et les Mémoires (fOuire- 
Tombe (p. 402), s'y était reposé. Pour les dépeindre. 
Chateaubriand combine des éléments pris à cinq 
descriptions de Bartram, qu'il serait trop long de 
reproduire ici. (Voir Bartram, t. I,p. 288-9, p. 301, 
p. 350, p. 406-7, p. 419-21.) 

A la page qui suit. Chateaubriand nous indique 
lui-même qu'il a traité d'après Bartram son tableau 
d'une armée de caïmans embusqués pour assaillir 
des bancs de poissons. La référence exacte est : 
Bartram, t. I, p. 219-220. 

Il poursuit ainsi, sans plus alléguer Bartram : 

Génie du christianisme, Bartram, t. I, p. 225-229. 

C'est un contraste miracu- P. 228. — Une femelle de 
leux et touchant de voir un crocodile n'est pas moins atten- 
crocodile bâtir un nid et pon- tive à défendre ou à nourrir 


LES SOURCES 287 

dre un œaf comme une poule, ses petits qu*une poule qui 
et un petit monstre sortir d'une conduit ses poussins. Je sup- 
coquille comme un poussin, pose qu'elle veille avec soin 
La femelle du crocx)dile montre sur son nid... 
ensuite pour sa famille la plus P. 227. — Ce sont de petits 
tendre sollicitude. Elle se pro- cônes obtus... construits d*œufs 
mène entre les nids de ses et d'argile... et rangés comme 
sœurs, qui forment des cônes des tentes sur le bord de la 
d'œufs et d'argile, et qui sont rivière. 

rangés comme les tentes d'un P. 237. — G*est probable- 
camp au bord d'un fleuve, ment la cbaleur du soleil qui 
L'amazone fait une garde vigi- les fait éclore... Quand les 
lante et laisse agir les feux du œufs sont éclos, peut-être la 
jour... Aussitôt qu'une des femelle prend-elle sous sa pro- 
meules a germé, la femelle tection tous les petits qui éclo- 
prend sous sa protection les sent en même temps. Du moins 
monstres naissants ; ce ne sont ne sont-ils pas abandonnés à 
pas toujours ses propres fils, eux-mêmes, car j'ai souvent vu 
mais elle fait, par ce moyen, des crocodiles conduisant le 
l'apprentissage de la maternité, long des côtes leurs familles 
Quand enfin sa famille vient de petits comme une poule con- 
à éclore, elle la conduit au duit ses poussins. Je crois qu'il 
fleuve, la lave dans une eau en parvient peu de chaque 
pure... et la protège contre les couvée à l'âge adulte; les grands 
mâles, qui veulent souvent la crocodiles mangent leurs petits 
dévorer. quand ils sont hors d'état de 

se défendre. 


CONCLUSION 

Nous livrons au lecteur ces documents bruts. 
Notre enquête demeure trop imparfaite : nous ne 
saurions encore les interpréter sûrement \ 

Pour l'heure nous laisserons à chacun la joie 
délicate de confronter les remaniements du poète 
avec leurs indignes modèles. C'est parfois traduc- 
tion littérale ou simple transcription : une humble 
retouche de syntaxe, ellipse ou inversion, un mot 
mis en sa place, un membre de phrase élagué, et 
la sèche matière amorphe s'organise et palpite ; un 
mot puissant, une image créée y projettent comme 
un afflux de sève; la lumière s'y insinue, et les 
nombres, et la vie. Ce n'est qu'une ébauche encore : 
le poète la reprend à deux, à trois reprises; elle 


i. Pourtant, il semble s'en dégager déjà cet enseignement 
très secondaire, mais désormais acquis : les historiens des 
anciens peuples indiens feront sagement s'ils renoncent à exploiter 
comme une « source historique » originale le Voyage en Amé- 
rique, Bancroft, entre autres, en sa grande Histoire de l'Ame- 
rique, s*y était laissé prendre : pour son histoire des Uchees et. 
des Creeks, il allègue volontiers Tautorité de notre voyageur. 

ÉTUDES CRITIQUES. *" 


290 ÉTUDES CRITIQUES 

j pas^e du Voyage en Amérique au Génie du Christia- 
^...^jiiÉme^ puis aux Mémoires d'Outre -Tombe : procédé 
de peintre; et chaque transposition est création. 
Comparez par exemple dans le Voyage la Descrip- 
tion de quelques sites de V intérieur des Florides à 
Tépisode des Deux Floridiennes dans les Mémoires 
d'Outre-Tombe. A Torigine, ce n'est qu'un ingénieux 
agrégat de passages de Bartram, traduits en toute 
rigueur; mais parfois y brillent de grandes images 
tristes; une harmonieuse mélancolie y respire, et 
quelque chose de Tâme de René. Puis, à vingt-cinq 
ans de distance, le poète revient à ces mêmes pages 
pour les transporter dans ses Mémoires : çà et là 
on touche encore le tuf, on retrouve des phrases 
telles quelles de Bartram ; mais les Sylvaines flori- 
diennes animent le paysage, y répandent les par- 
fums émanés d'elles, Tégayent (et parfois peut-être 
le rapetissent) par leurs chants et leurs jeux; le 
soleil couchant y verse des rivières de lave, des 
flots de diamants et de saphirs, et voici que res- 
plendit cet hymne à la lumière qu'achève et cou- 
ronne, comme la clausule radieuse d'une strophe, 
une rare idée de poète : « La terre en adoration 
semblait encenser le ciel, et l'ambre exhalé de son 
sein retombait sur elle en rosée, comme la prière 
descend sur celui qui prie. » 

Nous nous en tiendrons à une seule remarque. 
Quelques-uns des rapprochements qui précèdent 
ne représentent pas simplement le travail prépara- 


- > 

CONCLUSION 291 

toire nécessaire à tout écrivain de choses exotiques 
qui, pour peindre une nature qu'il n'a pas vue et 
les mœurs de peuples qu'il ignore, va chercher là 
où on les trouve, dans les livres des voyageurs, les 
éléments du coloris local. La persistance de Cha- 
teaubriand à remanier des pages entières révèle 
tout autre chose : il semble que pour créer il ait 
souvent besoin de la suggestion d'une page déjà 
écrite : ce qui expliquerait ce renseignement donné 
par lui-même, qu'au rebours de J.-J. Rousseau, il 
ne pouvait composer qu'à sa table de travail et la 
plume à la main. C'est à partir d'un texte déjà fixé 
par autrui ou par lui-même que son imagination 
s'ébranle et s'élance. Je ne vois guère qu'un seul 
de nos grands écrivains, parmi les modernes, qui 
ait présenté une disposition analogue : André Ché- 
nier. Non par effort de virtuosité, ni par passe- 
temps d'archéologue, mais par un instinct qui est 
à la racine même de son génie, André Chénier, le 
n^oins livresque des poètes, ne crée qu'en transpo- 
sant. Mais ce sont toujours ses pairs qui donnent 
le branle à son imagination : pour faire vibrer l'in- 
finie délicatesse de ses sens voluptueux, pour pro- 
voquer le ressouvenir épuré de ses sensations 
antérieures, images, saveurs, parfums, il lui faut 
le beau résonnement d'un vers d'Homère, la 
noblesse d'un mouvement virgilien, la lumière d'un 
vers de Théocrite. A Chateaubriand tout est bon, 
la prose incolore d'un régent de collège jésuite, la 


292 ÉTUDES CRITIQUES 

prose toute modeste des Bartram et des Carver et, 
à Toccasion, comme on sait, celle de M™' de Cha- 
teaubriand. Et tandis que Chénier n'a peut-être 
jamais imité plus de dix vers consécutifs, Chateau- 
briand peut suivre obstinément son modèle pen- 
dant des pages. 

Une telle disposition n'est pas accidentelle : Cha- 
teaubriand ne s'est-il pas appliqué toute sa vie à 
transporter d'un de ses livres à un autre, de V Essai 
au Génie du Christianisme^ du Génie du Christianisme 
à Y Itinéraire ou aux Mémoires d'Outre^Tombe, des 
pages qu'il remanie, et qui prennent à chaque 
remaniement une magnificence imprévue et toute 
neuve * ? Comme si son mode favori de création 


1. Si nous considérons, à titre d'exemple, quelques pages du 
VI" livre des Mémoires, voici (à partir de la p. 334) le relevé 
de celles qui sont reprises à des ouvrages antérieurs : P. 334 
(Francis TuUoch), cf. Essai, II, 23. — P. 334-5 {Colomb), 
cf. Préface du Voyage, p. xxvii-vni. — P. 335 (Vasco de 
Gama), cf. Préface du Voyage, p. xxi. — P. 336 (l'Ile Gra- 
ciosa), cf. Essai, II, 54. — P. 339, cf. Natchez, I. VII. — P. 340 
{L'espace tendu...), cf. Génie, ï, III, 12. — P. 341 {Descendu 
de Vaire,,.), cf. Natchez, livre VII. — P. 348 (les Esquimaux), 
cf. Natchez^ livre VIII, cf. Génie, I, V, 4, cf. Charlevoix, Jlist. 
de la Nouv,-France, I, 475-6. — P. 348-9, cf. Génie, I, V, 12. 

— P. 350-2, cf. Voyage, p. 13-17. — P. 354-63, cf. Voyage, 
p. 17-26. — P. 363 {Quand je formai...), cf. Introduction au 
Voyage, p. I. — P. 365-6, cf. Voyage, p. 26-7. — P. 367-8, cf. 
Essai, II, 23. — P. 360, cf. Voyage, p. 28. — P. 370 {rallais 
d'arbre en arbre...), cf. Essai, II, 57. — P. 370 (M. Viollet), 
cf. Itinéraire, II, p. 201. — P. 373-6, cf. Voyage, p. 31-6. — 
P. 377, cf. Voyage, p. 256-7. — P. 379-83, cf. Voyage, p. 37-41. 

— P. 383, cf. Essai, II, 57. — P. 388-9, cf. Essai, H, 23, cf. 
Voyage, p. 46-8. — P. 300, cf. Voyage, p. 130. — P. 301, cf. 
Voyage, p. 372. — On peut continuer ainsi jusqu'à la fin du 


CONCLUSION 293 

était le remaniement, nous possédons d'un grand 
nombre de pages de son œuvre deux, trois ou 
quatre états successifs : quel en fut le premier 
état? Ne peut-il se trouver parfois dans Tœuvre 
d'autrui? les rapprochements de textes qui précè- 
dent ne le laissent-ils pas supposer? Pour verser 
dans YEssai sur les révolutions les richesses d'une 
érudition encyclopédique, pour arrêter après un 
an de travail des jugements impérieux sur tous les 
monuments littéraires de l'Angleterre pendant huit 
siècles, pour conduire des origines jusqu'à 
Louis XVI son Analyse raisonnée de V histoire de 
France^ sans compter cet ample Discours sur la 
chute de VEmpire romain^ n'y a-t-il pas indication 
qu'il a exploité, selon les mêmes procédés de trans- 
cription géniale, on ne sait encore quels Carver 
et quels Charlevoix? Et les plus grandes pages du 
Génie du Christianisme^ de Y Itinéraire et des Mémoires 
d'Outre- Tombe échappent-elles toutes à cette vrai- 
semblance, s'il apparaît que volontiers l'imagina- 
tion de notre poète requiert d'une page déjà écrite 


livre. Notons seulement que les réflexions mélancoliques de 
Chateaubriand quitté de ses deux sultanes jonquille (p. 413) 
sont un extrait de la lettre de René à Céluta dans les Natchez, 
et que, pour peindre la tempête qui Tassaillit au retour d'Amé- 
rique, notre voyageur a mis bout à bout une tempête subie 
par Ghactas {Natchez, livre VII) et une autre subie par 
Cymodocée {Martyrs, livre XIX). -r On peut consulter à cet 
égard Tingénieuse étude de M. Lucien Chevolot, Wie hat Cha- 
teaubriand in seinen sp&teren Werken seine fi^heren benutzt, 
Heidelberg, 1901. 

19. 


294 ÉTUDES CRITIQUES 

le premier ébranlement, et que nous sommes là 
en présence d'une véritable méthode d'invention 
poétique'^ 

A ces questions, que nul ne se hâte trop de 
répondre non. 11 faudra manier souvent la ba- 
guette de coudrier, la baguette divinatoire qui 
tourne d'elle-même entre les doigts des chercheurs 
de sources. « Mille fleuves tributaires fertilisent de 
leurs eaux le grand Meschacebé... » La plupart ont, 
croyons-nous, un cours souterrain. La baguette 
de coudrier, promenée comme au hasard, n'a fait 
encore affleurer que trois ou quatre petites sources. 


JuN 2 5 1915 


TABLE DES MATIÈRES 


Avant-propos vu 

Le texte des Tragiques d* Agrippa d^Aubigné 1 

Établissement d*un texte critique de VEntretien de Pascal 

avec M. de Saci 19 

Le Paradoxe sur le Comédien e;it-ir de Diderot?, ....... 8i 

Un fragment inconnu il' André Chéniéi" ': 113 

Chateaubriand en Amérique. Vérité et fiction. 125 


646-03. — Coulommiers. Imp. Padl BRODAilD. — 9-03. 


LIBRAIRIE ARMAND COLIN, me de Ménéres, S, PARIS 


PAGES CHOISIES DES GRANDS ÉCRIVAINS 


•«««^««^«MMWW^WMWMtMA* 


Chateaubriand (s. RocnEBLAVE). i vol. in-is 

Jésus, broché, 3 fr. 50; relié toile 4 » 

On ne lit plus guère aujourd'hui Chateaubriand m 
extenso. Il a trop d'art pour nos façons expéditives ; son 
verbe est trop ample pour notre goût étriqué ; enfin, 
peut-être aussi n'accuse-t-on pas sans raison chez lui 
une certaine monotonie, des formes surannées et, 
chose plus grave, un assez petit nombre d'idées. 

Mais ces idées sont grandes, voire grandioses. Idées 
et style éclatèrent comme une magnifique nouveauté 
au lendemain de la Révolution, et le branle qu'elles 
donnèrent aux esprits, irrésistible et général au début, 
contrarié parla suite, poursuit encore aujourd'hui sa 
marche. Chateaubriand a vraiment < sonné le chant du 
départ du xix® siècle ». 

Si la nécessité ne nous excusait déjà de présenter en 
fragments l'œuvre de ce poète en prose, on pourrait 
encore alléguer qu'il se prête plus qu'un autre aux 
extraits, aux < morceaux choisis ». Il abonde en cadres, 
scènes, tableaux. Même quand il raisonne, il ne peut 
s'empêcher de peindre. Ce sont ces peintures bril- 
lantes, si propres à charmer les jeunes imaginations, 
que l'on a rassemblées ici sous quatre titres, qui offrent 
comme le quadruple aspect de Chateaubriand écrivain : 
Chateaubriand apologiste du christianisme; Chateau- 
briand précurseur du romantisme: Chateaubriand 
inventeur du poème en prose, et Chateaubriand voya- 
geur. 

L'œuvre politique de notre auteur, si remarquable, 
mais si dénuée de sérénité, a été systématiquement 
écartée de ce recueil. En revanche, on a raconté quel- 
ques chapitres de sa vie, et on a profité de la récente 
vulgarisation des Mémoires d*outre-tombe pour en donner 
quelques extraits. 


LIBRAIRIE ARMAND COLIN, rue de Mézières, S, PARIS 


PAGES CHOISIES DES GRANDS ÉCRIVAINS 


^^^FW^V^/WWW^^^^^^fc^^^ 


Diderot (G. Pellissier). l vol. in-18 jésus, bro- 
ché, 3 fr. 50; relié toile 4 » 

C'est rendre service à bien des lecteurs, et surtout à 
la jeunesse, que de recueillir en un volume les < pages 
choisies » de cet écrivain si divers, si inégal et, d''ail- 
leurs, si peu discret. On trouvera dans ce livre, non 
seulement les meilleurs morceaux de Diderot, c'est-à- 
dire les mieux pensés et les mieux écrits, mais aussi 
les plus caractéristiques, ceux qu'il faut connaître pour 
se faire une idée exacte et complète de son génie, de 
son caractère, de l'influence qu'il exerça au xviii® siècle 
dans tous les domaines de la pensée. 

Le volume se divise en six parties : 1° Philosophie, 
morale, politique, religion; 2*^ Critique littéraire; 
3*^ Théâtre; 4° Critique d'art; 5^ Romans, contes, fan- 
taisies; 6° Correspondance. On a là, en quatre cents 
pages, tout ce que l'auteur a fait de plus intéressant; 
car à dire vrai, Diderot n'a pas laissé c son monu- 
ment ». Écrivain très discuté, parfois supérieur et 
comparable à nos plus grands maîtres, il jeta ses écrits 
au vent comme les feuillets de la sibylle et s'en soucia 
si peu que beaucoup de ceux qui ont le plus contribué 
à l'immortaliser n'ont paru qu'après sa mort. Néan- 
moins le rôle de Diderot a été très considérable. Soit 
comme critique, soit comme auteur, il s'est toujours 
fait le défenseur de la morale publique et privée; il a 
voulu que la littérature, que la peinture elle-même en 
fissent leur objet; l'objet d'art, c'est pour lui Vhonnéte, 
Il est en outre le représentant le plus complet de la 
philosophie contemporaine; et parmi tant d'idées qu'il 
répandit autour de lui, un grand nombre, dépassant 
le xviii*' siècle, auguraient et préparaient le nôtre. 
Voilà pourquoi Diderot avait sa place marquée dans 
la collection consacrée à nos gloires littéraires.